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Le Harki de Meriem
Nouvelle édition. Première parution : Mercure de France, 1989.
Avant-propos de Marie Hermann.
Parution : 23/05/2016
ISBN : 9782748902853
Format papier : 220 pages (11x17)
14.00 € + port : 1.40 €

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« Il avait honte de revenir dans cet état, sous son lourd manteau et son képi. Il avait fondu, il allait le dos courbé à petits pas. Je n’ai même pas pu lui laver les pieds : ils étaient blessés et pansés. Le fusil encore sur l’épaule, voilà comme il est revenu ! Quand ils n’ont plus eu besoin de lui ils l’ont laissé partir sans soins. Son ventre était tailladé par les coups de baïonnette et les pansements secs avaient épousé les plaies. De gros trous dans le ventre et des cicatrices jusqu’au cou. Nuit et jour que je l’ai soigné ! Je l’ai emmené en pèlerinage à Sidi Ali, je l’ai lavé au hammam Boughrara. Rien n’y a fait. Il est mort de ses blessures. Je le vois encore caressant le museau du chien et se forçant à sourire pour me rassurer. Avant de mourir, il m’a dit : “J’ai tué des hommes. Puis, avant de tourner la tête : Ils avaient aussi peur que moi !” »

Son beau-père, Algérien enrôlé par la France dans la Seconde Guerre mondiale, n’a jamais figuré sur aucun monument aux morts. Son mari, devenu harki pour échapper à la misère imposée par le système colonial français, appellera toute sa vie l’opprobre de ceux qui n’auront eu le courage ni de le combattre ni de l’imiter. Son fils, né après un passage en cité de transit dans le sud de la France et promis à des études de droit, meurt sous les coups d’extrémistes de droite outrés qu’un bicot puisse détenir la même nationalité qu’eux. La vie de Meriem, qui a épousé Azzedine alors qu’elle portait les stigmates de la femme répudiée, contient toutes les injustices de l’histoire franco-algérienne. Mais c’est aussi elle – et les souvenirs qu’elle leur laissera – qui encouragera ses enfants, puis ses petits-enfants, à revendiquer en Algérie et en France le respect et la dignité que sa génération n’aura jamais obtenus.

Mehdi Charef

Né en Algérie en 1952, romancier, scénariste et cinéaste, Mehdi Charef a connu les cités de transit, les bidonvilles et l’usine avant de publier quatre livres et de réaliser onze films, dont _Le Thé au harem d’Archi Ahmed_ (1983).

Les livres de Mehdi Charef chez Agone

Dossier de presse
Nassira El Moadem
Bondy Blog - Libération, 17 octobre 2016
Faïza Zerouala
Mediapart, 1er août 2016
Le grand entretien du Bondy Blog avec Mehdi Charef
L’écrivain français d’origine algérienne est le deuxième invité du grand entretien du Bondy Blog. A l’occasion de la réédition de son ouvrage “Le Harki de Meriem“, aux éditions Agone, le Bondy Blog a voulu en savoir plus sur les raisons de cet ouvrage, sur les résonances de l’histoire algérienne avec la France d’aujourd’hui, sur son rapport à la France, lui fils d’immigré algérien. Mehdi Charef nous annonce la sortie d’un prochain ouvrage “Rue des pâquerettes” au printemps 2017 sur l’histoire du petit garçon algérien qu’il était, débarquant avec sa famille dans le bidonville de Nanterre.

Extraits de l’interview avec Mehdi Charef :

Sur le “Harki de Meriem” et son rapport aux Harkis :

“J’avais 11 ans et j’habitais une cité de transit à Nanterre. Un monsieur s’était installé avec sa femme et ses deux enfants dans une baraque en face de chez nous. Le lendemain de son arrivée, j’allais à l’école et sur sa porte, j’ai vu que des gens avaient peint un grand H en rouge. Cela voulait dire qu’ils étaient indésirables, on leur disait de dégager. Deux, trois jours après ces gens-là sont partis. Ce “H” je le vois encore, je vois encore leurs visages quittant le camp car indésirables“.

“J’ai perdu des gens dans ma famille qui sont morts. Des filles qui ont été prises par les soldats français, parce qu’elles étaient jolies, elles avaient 15/16 ans , certaines qu’on n’a jamais revues, violées dans des montagnes. Du coté de ma mère, des oncles se sont faits tuer, mon grand-père a été assassiné. On ne les aimait pas les Harkis car les Français tuaient les nôtres et parmi eux il y avait des harkis. Je les détestais moi”.

“C’est le seul livre que ma famille n’a pas voulu lire jusqu’à aujourd’hui (…) Mon père, ma père se souviennent des ratonnades, des coups de feu. En Algérie, quand il fallait s’enfuir, il ne fallait pas braver le couvre-feu, il ne fallait pas traîner dans la rue. Les gens qui leur tiraient dessus à nos parents les soldats français, parmi eux, il y avait aussi des Harkis, c’est de ça dont les gens se souviennent. Je ne sais pas si je pourrais un jour parler de ce livre en Algérie. Je pense qu’il le faut. Il faut que les gens en Algérie sachent ce que les Harkis sont devenus en France, comment les Harkis ont été accueillis ici, parce qu’avant tout c’était des Algériens. Il faut leur dire que c’était terrible, personne ne les envisageait. Ils étaient dans des camps, ils vivaient à dix, quinze par famille dans une chambre, je trouve ça inhumain” (…) “C’est difficile car on pense à son frère, à ses soeurs, à son père, on pense à la communauté algérienne, comment je vais leur annoncer cela, comment ils vont prendre le livre. Moi je n’oublierai jamais l’humiliation qu’a subie ce père, sa femme et leurs deux enfants”.

Sur la colonisation, la guerre d’Algérie, son rapport à la France comme fils d’immigré algérien :

“Il y a une grosse question et de grosses réponses encore à venir sur cette période, sur la colonisation. Il y a une chose qui me choque : le colon veut toujours être colon, même maintenant en 2016 en France. Ils ont été colons, nous on a été indigènes et cette image, ils veulent la garder. Ca me choque beaucoup ça, l’esprit colon que les Francais veulent garder encore. Ce qui m’énerve parfois c’est que dans l’immigration, quelques-uns veulent garder cette image d’indigène. On a beau vouloir retirer ses haillons, ça ne plaît pas aux gens qu’on ne soit plus un indigène ; c’est peut-être parce qu’on n’a pas parlé de cette période (…) On nous demande de nous intégrer mais personne ne veut qu’on s’intègre parce que s’intégrer c’est évoluer, personne ne veut qu’on évolue”.

Sur son rapport à l’identité, à la France  :

“Quand on est venus ici, ma génération, on ne pouvait pas être nous-mêmes, ce n’était pas possible car il fallait parler le français tout de suite, il fallait s’adapter tout de suite, s’intégrer tout de suite, c’est ça qui était très dur pour moi. Je ne me rendais pas compte quand j’étais à Nanterre dans les bidonvilles qu’on me demandait de me débarrasser de ce que j’avais été. (…) Ce qui était le plus dur c’était les parents : à un moment je me suis rendu compte que si on s’intégrait, si on voulait être un petit Français, c’était un petit peu renier ton père et ta mère. Le jour où je me suis surpris à penser en français c’était… incroyable car on pensait en arabe, en algérien”.

“J’ai très longtemps hésité à prendre la nationalité française parce que j’entendais des gens dire ‘on ne veut pas de toi’. On n’a pas envie d’être ce que les autres nous ont fait subir”.

“Les Français sont arrivés, ils ont dit : “votre langue c’est de la m…”. Quand ils sont arrivés, ils ne voulaient plus qu’on parle l’arabe. Pour eux la langue arabe ce n’était pas une langue. C’est trop dur ça. ‘On vient ici pour vous civiliser’. Ca a été très dur, c’est peut-être ça qui se passe maintenant, c’est dur d’entendre dire que votre langue n’est pas une langue, que c’est barbare. On était dans une Algérie qui n’était plus à nous, votre pays n’est plus votre pays, ça fait mal. C’est très très dur de sortir de chez soi et d’avoir très peur des gens qui sont venus, de se dire que ça leur appartient, c’est quelque chose qui est dur à porter même maintenant, la preuve je suis en train de parler et j’ai l’impression de souffrir de l’intérieur. On m’a tout pris. Mon père a travaillé ici, et je me disais ‘comment je vais vivre chez des gens qui m’ont fait ça, en Algérie ?’ Je ne voulais pas rester là, je ne l’avais jamais dit à mes parents. J’aurais préféré rester en Algérie. J’étais nu, pieds nus, mais j’étais un prince là-bas dans ma montagne. C’est dur quand on vous prend tout, vous n’existez plus. J’avais peur des Français quand j’étais en Algérie”.

“Je n’ai jamais été moi-même. J’ai commencé à être moi-même quand j’avais 28-30 ans, quand j’ai commencé à écrire. Être soi-même, c’est de ne pas avoir honte de ce qu’on est, de ce qu’on fait, de ce qu’on parle. Quand ma mère me parlait dans l’autobus, j’avais honte qu’elle parle arabe. Quand elle sortait, qu’on allait à Monoprix, j’avais honte parce que les gens la regardaient avec sa robe à fleurs, avec son foulard sur la tête. On n’avait pas beaucoup d’argent, alors on allait chez des gens qui nous donnaient des vêtements, on avait toujours des pulls over trop longs, des pantalons trop courts. Je savais qu’il fallait qu’on parle le français, qu’on n’était plus en Algérie, je savais qu’un bouleversement allait nous bouleverser et que ça allait être très dur”.

“Un livre sortira en printemps sur ça, l’arrivée d’une famille en France, avec nos valises. Je me rappelle les deux premiers jours de notre arrivée, mon père ne voulait pas nous montrer le bidonville. Il nous a amenés chez sa soeur qui vivait dans un HLM, “Les Marguerites” à Nanterre. (…) On a vécu 12 ans dans le bidonville, c’était ça la honte au début (…) Le livre s’appellera “Rue des pâquerettes”.

Propos recueillis par Nassira EL MOADDEM et FethI ICHOU
Nassira El Moadem
Bondy Blog - Libération, 17 octobre 2016
Cru et poignant, le destin d’une famille de harkis de 1959 à 1989.
Publié en 1989 au Mercure de France, réédité en 2016 chez Agone, le deuxième roman de Mehdi Charef, six ans après son célèbre « Le thé au harem d’Archi Ahmed », qui lança la carrière principale, celle de cinéaste – avec le film éponyme qu’il réalisa en 1985 – , de ce fils d’ouvrier algérien arrivé en France en 1962, à dix ans, ayant vécu de cité de transit en bidonville jusqu’en 1983, et lui-même ouvrier mécanicien de 1970 jusqu’au succès de son premier roman.

Utilisant à nouveau des éléments empruntés à sa propre expérience, mais les ayant confrontés à trois anecdotes qui lui furent racontées directement, Mehdi Charef élabore une poignante histoire familiale, où la petite histoire s’insère avec force et cruauté dans la grande, en commençant par un effroyable (mais plus banal qu’on ne veut bien le reconnaître de nos jours) meurtre raciste d’un jeune fils d’immigré algérien, Sélim, à Reims en 1989, avant de remonter le temps vers l’histoire du père de l’assassiné, Azzedine, harki de 1957 à 1962, et de sa femme, Meriem, et de venir boucler sur le contemporain grâce à la petite sœur de la victime, Saliha.

Un bruit de moteur à cette heure dans le désert de Reims surprenait. Sélim leva le pied en traversant la large avenue à deux sens. Le véhicule, une 403 marine qui, maintenant, apparaissait sur sa droite, accéléra dans sa direction. Alors qu’il y avait place pour éviter le piéton, le moteur rugit de plus belle et fonça droit sur lui. Le jeune homme sortit de ses pensées et se jeta hors de la chaussée. Les trois occupants de la voiture hurlèrent leur colère. Ils étaient passés si près de leur but. Sélim a vu leurs yeux. Surtout ceux d’un fin à moustache cachant des joues creuses, assis sur la banquette arrière. L’autre, un châtain clair qui avait visé Sélim avec son mégot en hurlant de toutes ses tripes « sale crouille », était à côté du chauffeur.
Au feu du coin de l’avenue, la voiture folle souffla le rouge. Immobile sur le trottoir, Sélim rageur pointa son majeur vers le ciel. Le fin du siège arrière lui répondit d’un geste nerveux et arrogant, invitant Sélim à les suivre s’il était un homme. Dans l’élan, la 403 disparut dans le silence de la nuit. Après la colère et l’impuissance à répondre à la provocation, Sélim, mortifié, reprit son souffle. Malgré lui sa différence lui revint. Il laissa Ginette et Pierre. Il savait qu’avec un visage plus clair il rentrerait tranquillement chez lui. Il n’était pas d’ailleurs et ne se sentait pas d’ailleurs. Sélim n’imaginait pas d’issue de secours, ville ou pays de retour. Il était de Reims, de France, depuis la clinique Saint-Charles où il était né. Il avait même de la peine à l’idée qu’il pourrait un jour quitter cette ville qu’il aimait tant, à laquelle il avait donné une première place de français au concours général et un podium au championnat de France cadets de fleuret à Coubertin.

Datant de presque 30 ans, ce texte demeure spectaculaire avec sa simplicité orchestrée, montrant dans sa crudité aussi bien ce racisme ordinaire et viscéral – hors de tout contexte religieux – qu’il est toujours de meilleur ton ces temps-ci de minimiser, revenant sur les horreurs du contexte des « événements » d’Algérie, sur la pauvreté radicale qui conduisit certains de ces citoyens de troisième zone qu’étaient les Arabes d’Algérie – hors de toute idéologie ou conviction véritable, mais en assumant pleinement leurs choix – à s’engager aux côtés de l’armée française, tantôt avec mesure, tantôt avec l’extrême férocité dictée par la vengeance, ou simplement par le fait d’avoir brûlé ses vaisseaux.

– Sélim, c’est quoi, un harki ?
– Pourquoi tu me demandes ça ?
Elle avait neuf ans quand elle posa la question à son frère. Ses parents l’avaient inscrite dans une colonie de vacances à la mairie et le règlement ne tolérait que deux enfants étrangers par groupe d’une vingtaine d’enfants français. Les immigrés, désireux d’inscrire leurs enfants à une section, s’alignaient, dès l’aube, en une longue queue devant la porte de la mairie. Ils venaient par centaines pour douze places. Dans le groupe de Saliha, il y eut trois heureux élus. Un petit Marocain, une petite Tunisienne et elle, Saliha, parce qu’elle est fille de harki, qu’ils disaient, jaloux, les mômes d’immigrés, à la communale.

Cruel dans ces rappels presque élémentaires, Mehdi Charef ne propose par ailleurs aucune complaisance vis-à-vis de l’Algérie algérienne elle-même, mettant en scène avec brio ces « combattants de la dernière heure » surgis par milliers en 1962 – et fort lucidement évoqués aussi par le Kamel Daoud de « Meursault, contre-enquête » – comme la chape de plomb durci qui s’est élaborée au cœur des villages cuits et recuits de misère et de rancœur, avant même le tragique « retour du religieux » (et de son cortège d’hypocrisies) des années 1980.

En cette fin des années cinquante, les mots « guerre » et « indépendance » n’existaient pas dans cette campagne. Il était loin d’Alger et des Aurès. Et puis il s’en fichait, Azzedine, de savoir s’il y aurait guerre ou indépendance, donc s’il finirait gradé ou les couilles dans la bouche. Il ne s’engagea pas contre quelqu’un, il s’engagea contre la terre : le ventre aride de sa terre. Le soleil avait même séché la rivière qui traversait le domaine et tous passaient leur temps à prier que vienne la pluie. Le sol était si dur, si craquelé que même les serpents le fuyaient. On en trouvait sous son lit, attirés par l’ombre et la fraîcheur des chambres. Les champs de légumes ressemblaient à des terrains de boules ! Les arbres donnaient des fruits sans jus, comme une mère allaiteuse aux seins taris. Les animaux étaient emmenés loin, très loin, quand ils n’y allaient pas d’eux-mêmes, vers des rivières encore humides. Et quand le soir, Azzedine voulait les ramener, les bêtes refusaient de quitter ce peu d’herbe, ces quelques flaques. Alors, Azzedine y allait à grands coups sur le dos des vaches, jusque sur les flancs des veaux, qu’il cognait ! Peine perdue ! … Et il dut prendre l’habitude de traire les deux vaches sur place. Son frère Driss venait sur l’âne récupérer le lait. Lui, Azzedine, passait la nuit ici.
Une terre où il n’y avait plus qu’à crever, c’est ce qu’Azzedine se répéta pendant ses trente années d’exil. Et comme il ne lui restait plus que sa vie, il l’avait donnée pour les siens.

Ni la France gaullo-pompidolienne (à l’exception notable de l’armée française qui sut, plus ou moins, « prendre soin des siens » sous réserve qu’ils se rengagent, leur fournissant alors des conditions de vie infiniment supérieures à celles des camps de réfugiés destinés aux autres) ni l’Algérie indépendante – que ce soit en 1962 ou en 1989, pour les deux pays – ne sortent grandies de cette poignante histoire familiale, dont n’émergent que les farouches volontés de vivre et de survivre, et le fragile mais intense tissu de petites solidarités ordinaires qui vient tempérer le manteau global de l’indifférence – ou de la haine. Mehdi Charef, de manière sans doute moins raffinée que dans son cinéma, nous offrait ici un livre précieux, et tristement toujours et plus que jamais actuel.

À son tour il appuya sèchement son poing sur la bouche de Sélim et dit en grimaçant :
– Tes papiers, on veut voir tes papiers c’est tout, bon ! C’est sûr que tu vas prendre une branlée de première, même que tu ne pourras pas te regarder dans une glace pendant longtemps. Seulement – il leva le doigt -, seulement si tu as la modestie de rester crouille et fils de crouille. Parce que tu n’es que ça et les crouilles, on n’en veut pas, même avec une tronche bariolée de bleu blanc rouge… T’entends ?
Il mit le doigt sur son oreille et pencha ses yeux rouges. En guise de réponse, il tira les cheveux du frisé.
– Pauvre con ! lui jeta Sélim.
Le châtain s’essuya les lèvres et reprit :
– Si par malheur tu as une carte d’identité française on te fait la peau, on ne veut pas de basanés dans les mêmes registres que nous. Bicot tu es, bicot tu resteras. Tes papiers ?
Librairie Charybde, 2 septembre 2016
Le H écarlate de Mehdi Charef
Dans son roman, Mehdi Charef offre au lecteur un détour par l’histoire algérienne, douloureuse et tragique, à travers le destin d’Azzedine, le harki follement épris de Meriem, son épouse. Elle endossera avec lui la lourdeur du choix et quittera son pays pour arriver en France, où le couple devra s’acquitter du tribut de la trahison.

S’engouffrer dans les replis de l’histoire franco-algérienne équivaut à déplier un accordéon. Tous les pans sont séparés mais intimement imbriqués. Le romancier Mehdi Charef s’attaque à un versant polémique, comme tout ou presque de ce qui a trait à cette guerre jamais vraiment digérée des deux côtés de la Méditerranée, et dont la mémoire n’a jamais été totalement apaisée. Dans Le Harki de Meriem, paru une première fois en 1989, réédité en 2016 par les éditions Agone, l’auteur s’attache à suivre l’itinéraire d’Azzedine, qui a rejoint les rangs de ces supplétifs pour la raison la plus prosaïque du monde, à savoir nourrir sa famille.

En 1959, dans le village de Ben-Essedik, aux alentours de Tlemcen, dans l’ouest de l’Algérie, la terre est aride et n’offre plus de quoi nourrir les hommes et les bêtes. Azzedine, mu par son sens du devoir et attiré par la solde hebdomadaire de quinze francs, quitte sa famille et s’engage aux côtés des 400 000 Algériens soldats de l’armée française dans la lutte contre les mouvements indépendantistes algériens, tels que le FLN ou l’ALN.

Loin de toute considération politique, le héros du roman n’imagine pas que ses compatriotes vont gagner leur indépendance, acquise au prix du sang, ni même qu’il va se muer en ennemi juré. Azzedine, par son choix, devient cette figure honnie de tous, le harki, frappé de l’opprobre pour l’éternité. Sous l’uniforme tricolore, il devra tirer sur les siens, ses frères de sang, entendre leurs cris lorsque ses camarades torturent les fellaghas dans la caserne.

Mehdi Charef, homme-orchestre aux multiples casquettes, cinéaste, scénariste et auteur, autodidacte et ancien ouvrier, s’est toujours attaché dans son œuvre à donner une voix aux opprimés, coincés dans l’angle mort de l’histoire.

Son talent de conteur lui permet de jongler avec les registres de langage sans jamais attaquer la cohérence globale du récit. L’émotion affleure dans les échanges au sein de la cellule familiale, là où le langage cru des soldats amène de l’âpreté. L’autre réussite de l’auteur est de parvenir à faire d’une figure contestée du récit national algérien, et c’est un euphémisme, une autre victime de l’injustice. Quitte à troubler son lecteur, pris d’une empathie soudaine pour celui qui demeure, du côté algérien, comme le Iago de l’histoire, celui qui a privilégié son propre confort par rapport au destin de la nation combattant contre l’oppression et l’injustice de la machine coloniale.

Il n’est pas étonnant de voir Mehdi Charef traiter de ce sujet brûlant sous forme de fiction. L’homme n’en est pas à son coup d’essai et demeure un précurseur. Il est considéré comme le père de la littérature dite beur qui a éclos dans les années 1980. Son chef-d’œuvre, Le Thé au harem d’Archi Ahmed, racontait déjà l’histoire d’un jeune Arabe dans une cité, perdu entre deux histoires, deux pays, deux cultures, deux langues, deux univers. Madjid, le héros, se débat avec son dilemme intérieur. Sa mère nourrit le mythe du retour et cultive sa nostalgie pour son pays natal tout en faisant tout son possible pour offrir une belle vie à sa famille dans un pays où le racisme fermente. Le jeune homme refuse de tourner le dos à ses racines pour être accepté, et ce, même s’il n’a que quelques bribes de souvenirs de son Algérie natale.

Ce roman du tiraillement est publié au cours d’une année clé dans l’histoire de l’immigration post-coloniale, 1983. Ce moment est celui de la fin de la « silenciation » des immigrés et de leurs enfants qui commencent à grandir. L’élan est porté par l’auteur et amplifié dans la société par la Marche pour l’égalité et contre le racisme, passée à la postérité sous le nom de Marche des Beurs.

À l’automne, de jeunes Arabes ont traversé la France pour dénoncer le racisme, les violences policières et leur lassitude d’être méprisés par une société dans laquelle ils n’existent pas. Ceux qui ont planté durablement leurs racines ici réclament l’égalité qui leur est refusée. Ils veulent raconter cette histoire d’amour ratée entre la France et ses immigrés et leurs descendants. La famille de harki d’Azzedine va elle aussi vivre ses propres déchirements identitaires, sans aucune possibilité de se raccrocher à sa terre d’origine, tout voyage y étant impossible.

L’inéluctable exil
En 1962, l’inéluctable exil de Meriem et Azzedine se produit. Bannis de leur patrie natale, ils embarquent pour la France, dans le même bateau que les pieds-noirs et colons. Ce n’est plus la métropole et même pas une terre d’accueil chaleureuse. Ce double rejet soude le couple, qui va s’efforcer de ne pas faire de vagues.

Cette volonté d’invisibilisation devient la stratégie de survie choisie par les premiers immigrés maghrébins. Azzedine s’attache à devenir l’employé modèle dans la compagnie de bus pour laquelle il travaille. Des années plus tard, les deux enfants du couple, Sélim et Saliha, grandiront dans un entre-deux identitaire inconfortable et se construiront au gré des insultes de la part des Français, mais aussi des Algériens, frappés du sceau de la honte, ce « H » de harki.

L’auteur a aussi éprouvé les tourments de l’exil. Le jeune Mehdi Charef est arrivé de son Algérie natale à l’âge de 10 ans, en 1962, pour rejoindre un père établi dans les baraquements de tôle du bidonville de Nanterre, sans eau courante ni électricité, attaqué dans sa dignité au quotidien. Ici, dans ce roman, il dessine par touches la succession d’humiliations, de mesquineries, de ragots essuyés par le couple, en Algérie puis en France. Au village, Meriem est la femme répudiée à cause de son incapacité à donner rapidement naissance à un héritier. Puis elle devient la femme du harki. Et se transforme ainsi en réceptacle des douleurs de l’histoire algérienne, jusqu’au dénouement tragique.

Dans sa jeunesse, sujet des commérages du village, elle partage, à son tour, sans sourciller, l’ostracisme dont est victime son époux. Sa fille brise le tabou et pose la question inévitable : « Maman c’est quoi un harki ? Accroupie devant le réfrigérateur ouvert, Meriem se raidit brusquement, oubliant ce qu’elle cherchait dans le bac à légumes. Après un long silence et sans se retourner, elle dit – C’est quelqu’un qui a eu le courage de tout perdre pour faire vivre sa famille. »

La force du récit de Mehdi Charef réside dans sa complexité et son rejet du manichéisme. Ici, Azzedine n’endosse pas en totalité le costume du traître et encore moins celui du héros pénétré par les valeurs de la France, prêt à mourir pour défendre le colonisateur. D’ailleurs, à chaque rare visite auprès des siens, dans son village, sa mère s’enquiert de la seule chose qui la préoccupe : « Tu n’as pas tué ? » Le fils prend soin de la détromper chaque fois pour la préserver.

La vieille dame est loin de se douter que le meurtre arrivera plus tard, comme un tribut à l’histoire. En France, se noue alors le drame fondateur, celui qui ramène la famille à ses tourments du passé, qui reviennent comme un boomerang. L’unique fils, victime expiatoire, est tué par un groupe d’identitaires, après une pérégrination nocturne, le jour de son anniversaire, en pleine rue, à Reims, en 1989. Ceux-là, avant de l’assassiner froidement, lui réclament ses papiers d’identité.

Furieux de voir Sélim – que son père rêve avocat spécialisé dans la défense des opprimés – arborer une carte d’identité bleu, blanc, rouge, l’un des assaillants du groupuscule d’extrême droite lui assène : « Tu ne peux pas être français avec la gueule que t’as ! » Un autre poursuit avec jubilation : « Tu serais resté crouille, une branlée et le Samu te ramenait chez toi, mais là, le Samu va se déranger pour rien. »

Le corps de Sélim est envoyé au pays, selon la volonté parentale. Comme le père est persona non grata, Saliha, la sœur, se charge d’escorter le cercueil. La fratrie est indésirable. Le rejet se superpose à la peine. Elle insiste auprès des autorités algériennes pour obtenir le droit d’inhumer son frère adoré ici, aux côtés de leurs ancêtres. Impossible, à ce moment-là du récit, de ne pas songer à la courageuse Antigone, déterminée, prête à contrevenir à la décision du tout-puissant Créon, à offrir une sépulture digne à son frère, le renégat Polynice.

Là où l’héroïne grecque réussit dans sa tâche, l’héroïne franco-algérienne échoue. La détermination de la jeune femme se fracasse sur le refus ferme et définitif des autorités algériennes d’accueillir sur leur terre l’enfant, même mort, du harki qui a tourné le dos aux siens.

Dans Le Harki de Meriem, Mehdi Charef utilise un procédé littéraire classique et efficace, celui de l’homme vieillissant en pleine introspection dans son passé. Les allers-retours entre la mémoire et le présent traduisent encore une fois l’omniprésence de l’histoire algérienne dans le quotidien de cet homme et, plus largement, l’impossibilité de résorber cette fracture. Mehdi Charef relate les vexations, les humiliations de la famille d’Azzedine, partagées par les autres enfants arabes : « Coincé toute sa vie entre le rejet d’une communauté française et les insultes de l’autre, l’algérienne, Sélim se frayait un chemin à coups de poing. » Cinquante plus tard, le temps semble avoir figé ces problématiques. La société française se débat encore avec elles.
Faïza Zerouala
Mediapart, 1er août 2016
Mehdi Charef à la Maison des Métallos
Le lundi 30 janvier 2017    Paris (75)
Rencontre avec Mehdi Charef : "Le Harki de Meriem"
Le jeudi 26 janvier 2017    Paris (75)
Rencontre avec Mehdi Charef
Le vendredi 13 janvier 2017    Roubaix (59)
Rencontre avec Mehdi Charef
Le vendredi 21 octobre 2016    Paris (75)
Réalisation : William Dodé