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Infinitif présent (I) Avant-propos

8 juin 2020|

Publié pour la première fois en 2010, Infinitif présent a été écrit, pour l’essentiel, entre le printemps 2004 et l’hiver 2006, alors que Jean-Marc Rouillan était logé à la centrale de Lannemezan, « au pied des Pyrénées » (comme il dit), qu’il quittera un an plus tard, en libération conditionnelle. Commencée alors que Joëlle Aubron vient d’être libérée pour raison médicale et de subir sa première opération du cerveau, la rédaction d'Infinitif présent est achevée peu de temps après sa mort – « quelques semaines avant l’élection de Sarko » (note-t-il).

Sans compter quelques titres collectifs ou signés sous pseudo, Rouillan a écrit près de vingt livres depuis le milieu des années 1990. Au cours de ces 25 ans et au sein de cette œuvre erratique (certains manuscrits sont parus des années après avoir été écrits, d’autres presque aussitôt), Infinitif présent tient à peu près une position centrale et correspond à sa période de production la plus intense. Non seulement il venait de finir le premier volume De mémoire (dont l’essentiel a été écrit en quelques semaines à Fresnes, où Rouillan avait été transféré fin 2000 pour avoir participé à un mouvement collectif de revendications sur les conditions de détention), mais il commençait la rédaction de Capital humain. Ce « roman prolétarien » fait suite à son travail sur l’édition de deux témoignages ouvriers, Putain d’usine, « qui m’avait laissé sur ma faim » (avoue-t-il) et Grain de sable sous le capot, « délicieusement baroque » (se souvient-il) *. Nourri de La Belle Équipe et de Retour sur la condition ouvrière *, Rouillan se propose alors de « mettre tout ce savoir ouvrier en romance sous forme d’adieu à la vieille classe ouvrière et à sa résistance obtuse » (précise-t-il*. C’est à la même période qu’il inaugure ses trois ans de chroniques pour le mensuel de critique sociale CQFD (Marseille) *.

Longtemps, les livres de Rouillan ont relevé du « témoignage brut et totalement improvisé » (concède-t-il). Ainsi en a-t-il été de Je hais les matins « qui n’avait pas été pensé comme tel mais fut d’abord une “nouvelle noire” commandée par Jean-Bernard Pouy pour un livre collectif ; mais après avoir reçu un premier jet, on m’a dit de continuer ; et quand j’ai écrit la moitié du livre, Denoël me l’a acheté * ». Il en a été de même du récit « panoptique » Paul des épinettes et de son polar Le Roman du Gluck comme des nouvelles qui composent le recueil Lettre à Jules : tous ont été, en quelque sorte, « écrits comme un apprentissage » (dit-il encore) *.

En amont de ce contexte, et loin de toute idée de « faire œuvre » (qui a toutefois fini par se faire), si Rouillan a commencé à écrire, au milieu des années 1990, après sept ans d’isolement, c’est d’abord au sein d’un projet collectif : « Face à la volonté de l’État de nous affaiblir au mépris de nos vies, il nous avait paru important de laisser une trace de notre histoire. De raconter notre parcours. D’expliquer nos décisions politiques. C’était aussi un acte de résistance face à la politique de destruction, une lutte contre l’effacement de nos mémoires », écrit-il en avant-propos à Dix ans d’Action directe *.

Mais ce projet de « laisser une trace, raconter et expliquer des décisions politiques » est déjà indissociable de la fonction que va remplir l’écriture dans le quotidien du détenu Rouillan : résister aux dégâts de l’incarcération, ne pas sombrer en faisant de l’écriture une « obstination ascétique plus rigoureuse que le rythme disciplinaire lui-même » (disait-il en 2003 *).

Jann Marc Rouillan date de La Part des loups (écrit en 2002-200*) sa première véritable construction d’une structure préalable à la rédaction, un processus d’écriture qui ne soit plus seulement une discipline de survie en détention *. Mais c’est avec Infinitif présent qu’il aurait abouti (dit-il) « la conjugaison des temporalités que je cherchais à obtenir : une symbiose entre le quotidien pénitentiaire et le passé qui resurgit, un texte qui se déroule comme passe le temps de la vie en centrale, pour rendre les présences viscérales qui s’imposent au milieu de l’absence radicale ». En ce sens, ce livre emprunte et relie presque tous les thèmes et les genres que Rouillan a explorés dans ses autres livres : récits (plus ou moins théâtralisés) de l’univers carcéral, mémoires du militant tissés d’iconographie révolutionnaire, soliloques et analyses politiques – y compris la mise en scène de ses « premiers souvenirs » sur le mode des Je me souviens de Perec, qui deviendront chez lui des Je regrette *.

Comme il était précisé dans la première édition d’Infinitif présent, certains noms de lieu et de personnes ont été biffés, avec l’accord de l’auteur, pour rendre impossible l’identification du récit des actions relatives à la période 1981-1987. Il s’agissait de satisfaire l’interdit de « toute intervention publique relative aux infractions commises », pour lesquelles l’auteur purgeait alors une « réclusion criminelle à perpétuité » *. Afin de ne prendre aucun risque, les descriptions d’actions violentes et méthodes de fabrications d’explosifs avaient aussi été rayées. Toutes ces censures sont rétablies dans cette réédition, la plupart des faits étant plus ou moins largement développés dans Dix ans d’Action directe, paru en septembre 2018, après que l’auteur a été libéré des interdits attachés à ses condamnations.    

Pourquoi ajouter encore quelques dizaines de pages aux centaines que JMarc Rouillan a déjà éditées sur l’univers carcéral ? Du point de vue de l’analyse politique des conditions de détention, l’auteur n’ajoute sans doute pas grand-chose à ce qu’il a déjà donné à lire ; ni d’ailleurs aux conclusions du Groupe d’information sur les prisons données par Michel Foucault au début des années 1970 et dont Rouillan disait déjà en 2006 qu’on « pourrait les croire écrites la semaine dernière » : « Nul de nous n’est sûr d’échapper à la prison. Aujourd’hui moins que jamais. Sur notre vie de tous les jours le quadrillage policier se resserre : dans la rue et sur les routes ; autour des étrangers et des jeunes ; le délit d’opinion est réapparu ; les mesures antidrogues multiplient l’arbitraire. Nous sommes sous le signe de la “garde à vue”. On nous dit que la justice est débordée. Nous le voyons bien. Mais si c’était la police qui l’avait débordée ? On nous dit que les prisons sont surpeuplées. Mais si c’était la population qui était suremprisonnée ? * »

Rien d’essentiel donc. Sinon peut-être que, dans son procès-verbal de la vie carcérale, Rouillan montre comment quelques minutes de relation entre détenus recèlent plus d’humanité que toute la carrière d’un directeur de prison, d’usine ou de cabinet ministériel.

De la même manière, un lecteur fidèle de ses trois volumes De mémoire (1970-1974) et de son histoire d’Action directe (1977-1987) peut se demander ce qu’il lui reste à apprendre des faits et gestes du militant Jean-Marc Rouillan et de ses compagnons de lutte. Sans aucun doute, l’auteur a rendu compte plus précisément encore du quotidien de celles et ceux qui ont croisé son chemin ; mais il a aussi dépeint plus intimement le ciment des sentiments qui reliaient les membres des groupes auxquels il a appartenu.

Enfin, ce dernier livre ne fait pas tant la preuve que Rouillan s’affirme en survivant des « éliminitatoriums de la République » (comme il a écrit *), mais qu’il joue aussi au revenant venu hanter les amnésiques et les renégats en témoignant d’une période qui n’a pas (pour lui) fait son temps : celle où, l’histoire n’étant pas encore finie, l’idée de révolution était au goût du jour et la volonté de faire advenir un ordre social égalitaire au programme.

Thierry Discepolo

Avant-propos à Infinitif présent, à paraître aux Éditions Agone le 19 mai 2020.