Je dis « je », mais un « je » qui signifie un « nous »
Les textes que donne Jean-Pierre Levaray en ouverture à la deuxième réédition de son livre, Putain d’usine, évoquent le rôle déterminant qu’ont joué, entre 2002 et 2003, deux articles de Martine Laval parus dans Télérama, dont le second revient sur « son » usine et où un entretien fournit quelques éléments biographiques :
C’est pour raconter avec ses mots les maux du monde ouvrier que Jean-Pierre Levaray a pris un jour la plume : les paroles d’un homme qui refuse de « perdre sa vie à la gagner ».
Ce matin, le printemps pointe son nez, le soleil s’échine à embellir la vie. Pourtant, à perte de vue le long des rives rouennaises de la Seine, tout, ici, fait grise mine. Il y a là une chose qui s’étire, un monstre qui soupire, ronfle, fulmine, vibre, vrombit, tousse et crache des fumées, empuantit l’air. Il y a là une usine.
Casque de chantier sur la tête, bouchons dans les oreilles, masque à gaz à la main au cas où : on est prêt pour l’ascension, à quinze, vingt mètres du sol. Les escaliers et les passerelles de ferraille s’entrelacent dans le vide. On grimpe, on ne regarde ni en haut ni en bas – vertige – mais tout droit. Ne pas trébucher, avancer pas à pas, le cœur dans les chaussettes et les bras ballants : on hésite à s’accrocher aux rambardes couvertes de chiures de pigeons ; on garde la bouche close, instinctivement, on retient sa respiration, trop d’émanations, ou trop d’angoisse.
C’est ainsi que, les sens en alerte, on pénètre dans le ventre de la machine : des kilomètres de tuyaux, des gros, des petits, rouillés, rafistolés, suintants, qui vont et viennent, s’emmêlent comme des intestins, gros ou grêles, tournicotent autour de vannes, s’engouffrent dans des bidules énormes qui brûlent et ricanent comme l’enfer, ressortent et s’en vont courir ailleurs. Ce labyrinthe d’organes métalliques, qui semble vétuste – mais on n’est pas expert –, charrie des produits hautement dangereux – toxiques et explosifs – et expectore, en bout de chaîne, de l’ammoniaque. À un moment ou un autre, tout ce bric-à-brac savant peut péter. Tous le savent. Et vivent avec la terreur. En bas, la Seine déroule lentement son spleen, et l’on se demande pourquoi, comment, des maisons ouvrières ont poussé ici, si proches…
Celui qui a « posé » deux jours de congé pour nous guider dans cette entreprise du Grand-Quevilly, filiale du groupe Total et sœur jumelle d’AZF de Toulouse – celle qui a sauté le 21 septembre 2001 – se nomme Jean-Pierre Levaray. Il est ouvrier, a 48 ans et en a déjà passé – dépensé ? – trente dans « son » usine de fabrication d’engrais à faire les trois-huit : 5h-13h, 13h-21h, 21h-5h, sommeil chamboulé, estomac tourneboulé. Durant notre déambulation dans le magma de la machine, il nous a tendrement à l’œil, surveille notre effarement et notre progression malhabile. On ne parle pas, à quoi bon, le bruit est affolant, et les bouchons dans les oreilles émettent dans le crâne un chuintement ouaté. Mais surtout, ouvrier et journaliste sont « encadrés non pas surveillés » par une directrice de communication, dépêchée ici aux lendemains de l’explosion d’AZF. Principe de précaution…
L’usine respire la mélancolie, la fin d’une époque. « Radio Cantine », murmure non-stop que ces boyaux, bichonnés vaille que vaille depuis des décennies par des hommes durs à la tâche, sont voués à la disparition : un à un, les ateliers arrêtent la production ; 2 000 ouvriers il y a vingt ans, 650 aujourd’hui, combien dans six mois, dans cinq ans ? L’industrie chimique n’a plus la côte. Elle est obsolète, polluante, alors on parle de délocalisation. Où ? En Asie. Quand ? Top secret. Seuls le savent peut-être les pigeons bâfreurs de vapeurs malodorantes…
Jean-Pierre Levaray est pris en filature – discrète mais pesante –, non pas parce qu’il est délégué syndical, mais parce qu’il a osé commettre des livres, Putain d’usine, au printemps dernier, et aujourd’hui, Après la catastrophe. Ses récits racontent, à la première personne, le quotidien à l’usine, la lassitude, les nuits sans fin, les lendemains incertains, les copains, les tournées de pastis pour tuer l’ennui, l’angoisse de l’accident – chutes, intoxications, explosions –, racontent après la catastrophe d’AZF les chahuts entre syndicats, l’arrogance de la direction, et disent, plus fort que tout, l’envie de vivre, de « ne pas perdre sa vie à la gagner »…
Enfin, on sort des entrailles de la bête, on passe un « point de repli » (où se réfugier en cas d’alerte) et l’on rejoint la « salle de contrôle », un endroit genre science-fiction des années 1950, même les ordinateurs ont l’air vieillots : des ouvriers en bleus de travail ont les yeux rivés sur des écrans où s’agitent croquis et chiffres. Sur l’un des murs, des cadrans affichent des mesures, des aiguilles dessinent de drôles de courbes, des boutons lumineux clignotent : une fuite, un mauvais dosage, et tous les produits qui se baladent dans les tuyaux peuvent jouer au feu d’artifice. Des bouteilles d’oxygène, des combinaisons, sortes de scaphandres d’un orange caoutchouteux, sont à portée de main. Tout un attirail d’extraterrestre que les ouvriers revêtiront avant de se précipiter dans les tripes du monstre mal luné, pour réparer ou colmater ce qui peut l’être.
Levaray échange quelques boutades avec ses collègues qui cassent la croûte dans une arrière-cuisine, des gars qui frisent en majorité la bonne cinquantaine. Parmi eux, un seul a à peine vingt ans, le sourire de l’innocence. On ne peut s’empêcher de songer à sa jeunesse, qui s’étiole ici, à son avenir dans une industrie qui n’en a plus. Comme d’autres : Moulinex à Bayeux, Metaleurop à Noyelles-Godault, les P’tits Lu à Calais et Ris-Orangis, et puis Air Lib, Pechiney, Matra, France Telecom…
À une époque où l’on préconise, sans ironie, l’allongement du temps de travail (et le recul de la retraite), les licenciements vont bon train, le chômage se porte à merveille. Quand on évoque cette Berezina économique, qui fragilise les salariés mais qui enrichit les actionnaires, Levaray hausse les épaules, sourit tristement. Sa façon à lui de ne pas baisser l’échine, c’est le syndicat (CGT), c’est surtout le comité d’établissement, les actions culturelles, son dada. Levaray n’est pas peu fier de nous montrer la bibliothèque du CE : 12 000 volumes, des classiques, beaucoup de contemporains, français et étrangers, de quoi faire pâlir d’envie les bibliothèques municipales.
On déserte l’usine – c’est son jour de congé ! –, et l’on s’en va rejoindre le centre de Rouen, si paisible, ses maisons peinturlurées, ses terrasses accueillantes, où jadis, un couple de jeunes profs, Simone et Jean-Paul, refaisaient le monde. Il fait toujours soleil, l’ouvrier écrivain laisse tomber sa veste de cuir où brille un badge « Non à la guerre en Irak » et se met à raconter. Tranquillement, sans mots galvaudés ou surannés : il dit ouvrier et non pas prolo, il pense lutte de classe mais pas dictature du prolétariat. En ce 1er Mai, fête du Travail – ou des Travailleurs ? –, voici les paroles d’un homme qui parle en son nom propre, mais qui embrasse le monde ouvrier, le monde entier.
« Je suis né à Rouen, en 1955. Mon père était cheminot et, après son service, il livrait du charbon. Deux boulots à la fois, pour s’en sortir. À dix-huit ans, je suis sorti du collège technique avec un BEP. La première lettre d’embauche fut la bonne – c’était facile à cette époque ! Cela fait trente ans que je travaille dans cette usine qui, elle, a changé dix fois de nom. Depuis vingt ans, je bosse dans le même atelier où nous sommes cinquante à faire les trois-huit. Ce n’est pas un travail physique éreintant, mais plutôt stressant, répétitif, aucunement gratifiant. Je n’ai pas de fierté de mon travail. Je ne produis rien de mes mains. Je souhaite que mes fils fassent des études, j’espère pour eux un autre boulot, une autre vie. Dans les années 1970, quand j’ai commencé, il y avait de l’espoir : on était dans la modernité, on œuvrait pour que ça marche. Aujourd’hui, l’industrie chimique est moribonde. C’est la fin du travail. La fin d’un monde. La majorité de mes collègues ont plus de cinquant ans, ils sont là comme moi depuis toujours. On ne sait rien faire d’autre, on attend que ça passe. Quand un jeune est embauché, on lui dit de se tirer, d’aller ailleurs faire sa vie. Ici, c’est fini. Jusqu’en 1980, les vieux qui avaient vingt ans de trois-huit, passaient à un poste de jour, moins dur. Aujourd’hui, ça aussi c’est fini. Jusqu’à la retraite – ou le plan social –, ils feront les nuits. La nuit, les chefs ne sont pas là, et même si l’on est les maîtres, c’est le plus pénible, il faut tenir éveillé. Le matin, c’est tranquille jusqu’à 8 heures, l’arrivée des chefs. L’après-midi, c’est long, on a le sentiment de perdre son temps.
» J’ai été politisé très jeune. Mon grand-père maternel était au PCF. Gamin, j’ai assisté à des engueulades faramineuses sur le stalinisme qui opposaient trois générations de communistes. Mais je ne me reconnais pas dans cette culture. À 13 ans, je lisais Hara Kiri, La Cause du peuple, je suis de la mouvance rock alternatif, libertaire. À mon arrivée dans l’usine, en 1972, je me suis syndiqué à la CGT. Là, ça bougeait un peu alors que la CFDT s’endormait. Après l’élection de François Mitterrand, j’ai quitté la CGT, qui faisait trêve, allégeance au gouvernement de gauche. J’ai rempilé en 1989, faute de combattant. Je me suis investi dans le CE. Les activités culturelles me permettent de supporter l’usine.
» J’ai voté deux fois dans ma vie. Une fois pour Mitterrand, en 1981, une fois en 2001, pour Chirac. Mais je crois que, comme beaucoup de gens, je me suis fait avoir : Le Pen n’avait aucune chance de gagner. On s’est fait peur ou on a voulu se faire peur. Nous avons choisi entre la peste et le choléra. C’est affreux. Bien sûr, il y a un véritable sursaut “citoyen”. Les gens veulent croire en l’avenir, avoir prise sur la société, les manifestations contre la guerre le prouvent.
» En 1968, le Medef a eu des frayeurs. Depuis, il oeuvre pour casser la conscience ouvrière, en individualisant les ouvriers avec des mesures comme les horaires mobiles, les mutations, la précarité. Désormais, les ouvriers ne sont plus une classe, mais des personnes, avec des réflexes individualistes : ils travaillent pour consommer. C’est ce qui pouvait arriver de pire à la classe ouvrière, ignorer son passé, sa culture, être dans l’incapacité d’inventer un avenir, une utopie. En France, nous sommes sept millions d’ouvriers, autant d’employés. Ce n’est pas rien ! On ne parle plus de la classe ouvrière, même le PC l’a abandonnée, mais elle existe toujours ! Quels journaux, quelles télés et radios, parlent de nous, de notre réalité, de notre quotidien ? Des accidents du travail, des morts au travail, de l’incertitude des lendemains ? Les ouvriers n’ont plus de perception d’eux-mêmes, c’est sans doute pour cela que certains ont été tentés par le vote Le Pen. Mais je crois que la majorité d’entre eux a simplement fait la grève du vote.
» Si j’écris c’est parce que certaines femmes m’ont montré la route. Annie Ernaux, Nancy Huston, Christine Angot, à ses débuts. Je crois que les femmes sont plus libres que les hommes. Elles, elles se livrent. Je me suis lancé dans Putain d’usine pour prendre la parole, raconter le travail, le salariat, et aller à la rencontre des autres, partager avec eux. Très peu d’ouvriers osent franchir le pas, se coller à l’écriture. Je ne suis pas un théoricien. Je dis “je”, mais un “je” qui signifie un “nous”. Je c’est nous. Plus j’écris, plus je me sens ouvrier.
» Je ne crois pas en la littérature engagée. Mais je n’en ai pas fini avec le monde du travail, même si je songe à écrire sur d’autres choses. J’ai perdu beaucoup de copains, j’ai quelques textes sur la mort. J’aimerais fouiller les relations homme/femme, dépasser la frontière du sexe, cerner l’amitié. Mais est-ce que tout n’a pas déjà été dit ? J’ai en projet une pièce de théâtre : Nuits en bleus, raconter comment on est piégé par le salariat, travailler pour consommer. Comment sortir de cette logique ? Et puis, je lis, la nuit à l’usine, des poches ! Aujourd’hui, moins… Rimbaud, Zola, Richard Brautigan, John Fante, Jim Harrison, et des essais. J’ai aussi animé des revues littéraires ou de poésie, des cahiers d’écriture. Des petites choses à trois cents exemplaires. J’en ai plein la cave !
» Le déclic, c’est la mort. Un gars de mon usine a fait une chute de quinze mètres. Cette mort brutale m’a fait revivre un accident auquel, moi, j’ai réchappé. Alors, j’ai écrit. Des copains m’ont encouragé. “Mon gars, faut que tu continues.” Et puis j’en avais marre de ne pas lire d’histoires d’ouvriers. J’exagère, mais des histoires de profs ou de cadres, il y en a plein les étagères. Je me suis mis à écrire au boulot la nuit (maintenant, c’est terminé !) ce que je ressentais. Lorsque le livre a été publié, mes collègues ont eu peur. Ils craignaient que je ne donne une image négative des ouvriers.
» Après la parution de l’article dans Télérama, là, leur peur a décuplé. C’était juste après la catastrophe d’AZF, un vrai traumatisme pour les gars de chez nous. Leur réaction, c’était “On se débrouille entre nous, on ne fait pas de vagues”. Puis, certains l’ont lu, l’ont acheté ensuite par paquet de cinq pour les distribuer à l’équipe. Et là, c’était formidable : ils s’y retrouvaient. Pour la direction, je suis devenu un “artiste”, une “bête savante”, un type dérangeant. Ce que je souhaitais, c’est que ce livre fasse débat chez les ouvriers. Qu’ils se rencontrent à nouveau, parlent entre eux, du travail, de la vie. C’est tout. »
Martine Laval
Une première version de ce texte est parue dans Télérama le 3 mai 2003 sous le titre « À l’occasion du 1er mai, rencontre avec Jean-Pierre Levaray, ouvrier et écrivain ».
