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Je ne suis pas la personne que vous croyez

29 mai 2024|

Un chargé de communication présentiel ayant eut l’idée que c’était un bon moment pour débattre sur la fin de vie, commissions parlementaires, lobbys religieux, citoyennes et citoyens s’interrogent. Pour mener à bien ces débats éthiques et juridiques, encore faudrait-il préciser ce que signifie, pour une personne, mourir et survivre.

La question peut sembler facile. Ne sommes-nous pas une même personne à travers le temps ? Ce qu’atteste notre carte d’identité. Et nous savons bien que si nous perdons un doigt, une jambe, les deux, etc., nous restons encore nous-même. Nous avons certes perdu du poids, mais ce régime ne fait pas de nous quelqu’un d’autre. De même, perdre un souvenir ou changer de désir ne nous empêche pas de rester la même personne.

Pour expliquer ces évidences, les esprits religieux font souvent référence à une âme, le sens commun parle plutôt d’ego. Dans tous les cas, nous serions quelque chose d’impalpable qui pourtant se maintient ferme et solide à travers les vicissitudes du temps.

Qu’une personne change à travers le temps semble assez évident. Le point n’est pas là. Ce qui importe est de bien situer les variations et ce qui persiste identiquement. Le corps de la personne change, des souvenirs s’accumulent ou se perdent, des désirs naissent et varient, mais la personne est la même substance qui vit à travers ces changements. C’est toute la différence entre la personnalité ou le corps, dont nous savons bien qu’ils se modifient, et la personne elle-même, celle désignée par un nom propre, qui reste la même – à l’arrière-plan de ces changements, pour ainsi dire.

Les confusions du langage ordinaire ne nous aident pas sur ce point. Nous disons : « Elle n’est plus la même depuis son accident. » Une telle phrase donne l’impression que la personne après l’accident n’est plus la même que celle avant l’accident : comme si Mme X était décédée et que nous avions maintenant affaire à Mme Y, qui aurait pris sa place. En réalité, la phrase signifie que, à propos de la même personne, il a été constaté un grand changement de personnalité à cause de son accident. La personne n’est pas morte pendant l’accident pour être remplacée par une autre. Elle a survécu, même si son caractère a changé.

L’existence et la mort d’une personne sont donc une affaire de tout ou rien, contrairement aux variations de sa psychologie ou aux changements de son corps. Nous pouvons tous nous dire : soit j’existe au cours du temps, soit je suis mort – quand mon ego est dissous ou mon âme envolée.

Dans la troisième partie de son livre Les Raisons et les Personnes, le philosophe Derek Parfit a radicalement mis en question ces idées. Et il en a tiré des conséquences pour mieux comprendre la mort et la survie.

Parfit défend l’idée qu’être une personne se réduit à avoir des pensées enchevêtrées les unes aux autres à travers le temps sans rien de substantiel comme une âme ou un ego. La personne que je suis est cette vie psychique continue, où mes souvenirs, mes intentions, mes imaginations, mes pensées abstraites, etc., forment une chaîne qui varie sans cesse. Or les maillons de la chaîne sont plus ou moins fortement connectés entre eux. Mes pensées d’hier sont fortement liées à celles d’aujourd’hui, mais très peu à celles que j’ai eu il y a trente ans. Je suis donc plus ou moins la même personne à travers le temps. Ce n’est pas une affaire de tout ou rien.

Dit ainsi, c’est assez étrange, reconnaissons-le. Mais supposez, nous dit Parfit, qu’on dispose d’une technique pour découper votre cerveau en deux hémisphères pour les greffer ensuite dans deux corps compatibles. Les deux greffes donnent deux personnes qui vont vivre leur vie en ayant chacune une partie de vos souvenirs, de vos désirs, de vos pensées, etc. Comment réagissez-vous ?

Si vous croyez que vous allez simplement mourir, vous croyez probablement qu’être une personne c’est être une âme ou un ego qui soit vit, soit meurt. La découpe du cerveau en deux signera votre fin. Vous croyez que mourir et survivre sont des questions de tout ou rien. Mais n’avez-vous pas négligé la continuité entre vous et les deux personnes issues de la greffe ?

Si vous croyez que, en un sens, vous allez mourir, mais que la situation est moins pire que la mort ordinaire, vous croyez que, d’une certaine manière, vous survivrez en partie. Comme les deux nouvelles personnes auront un bon nombre de vos pensées, il faut admettre que vous êtes intimement lié à elles, qu’une chaîne psychologique vous reliera. En un sens littéral, votre personne n’aura pas totalement disparu.

À propos de la fin de vie, une telle conception de l’identité des personnes à travers le temps amène à réfléchir à une possibilité que les accompagnants des mourants expérimentent souvent : la personne semble peu à peu disparaître même si son corps reste en vie. L’identité de la personne n’existant que par la continuité de sa vie psychologie, si cette continuité disparaît peu à peu, l’identité se dissout progressivement. Parfois (et même de plus en plus souvent) grâce au progrès médical, la fin de vie est un lent processus où les souvenirs, les désirs et les autres états psychologiques de la personne sont de moins en moins liés à ses souvenirs, désirs, etc. passés. La personnalité se délite et la personne disparaît peu à peu. Dans certains cas, elle peut même ne plus exister avant que son corps ait cessé d’être en vie.

Par bien d’autres arguments développés dans son livre, Parfit réussit donc à clarifier différents débats, non seulement sur la fin de vie mais aussi sur l’avortement, la responsabilité et le mérite. Le pari de Parfit est que nous devons tester nos croyances grâce à des expériences de pensée et à des raisonnements les plus méticuleux possibles. Et nous devrons alors probablement modifier un certain nombre de ces croyances sur nous-mêmes, sur ce qui est bon ou mauvais, sur ce que nous devons ou non faire.

Yann Schmitt
À propos du livre de Derek Parfit, Les Raisons et les Personnes, qui vient de paraître.