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Jérémiades audiovisuelles

10 avril 2009|

Mesdames et Messieurs les journalistes de l’audiovisuel public, vous êtes, paraît-il, très en colère contre la réforme décidée par Sarkozy qui, entre autres effets, va supprimer la publicité en soirée, et permettre à l’Elysée de nommer directement votre président sans passer par le CSA. Alors vous vous indignez contre « la mainmise du pouvoir » sur l’information, la perte de votre « indépendance », la « dégradation » prévisible de la qualité des émissions, et autres menaces de berlusconisation.

Est-ce à dire que jusqu’ici l’information n’était pas sous l’influence du pouvoir politique et économique, que vos dirigeants étaient indépendants et que la qualité de votre travail était digne de tous les éloges ? Non, bien sûr, il n’est pas possible que vous souteniez de telles prétentions !

Evidemment, personne ne doute des véritables intentions de Sarkozy qui vise un double objectif : d’une part faire un cadeau substantiel à ses amis les patrons de l’audiovisuel commercial et s’assurer plus étroitement leur gratitude et leur soutien ; d’autre part contrôler de plus près l’information publique où les amis, les fidèles et les créatures de la droite néolibérale sont plus ou moins concurrencé(e)s par les femmes et les hommes-liges de la « gauche » tout aussi néolibérale. Les nuances subtiles qui distinguent ceux-ci de ceux-là, constituent sans doute aux yeux des intégristes de l’Eglise sarkozyenne un éventail encore beaucoup trop large qu’il convient de resserrer en épurant un peu plus les personnels.

Puisque cela est vrai, vous avez donc raison de protester. Oui, mais en avez-vous encore moralement le droit ? Pour pouvoir crier au loup de façon crédible, il faudrait que vous commenciez par reconnaître la lourde part de responsabilité qui est la vôtre dans la situation indigne où l’audiovisuel public a sombré depuis bien longtemps à force de connivence et de servilité envers le pouvoir politique, à force d’agenouillement devant le pouvoir de l’argent et d’adhésion au nouvel esprit du capitalisme. Il faudrait que, au lieu de servir la soupe aux puissants, vous vous soyez battu(e)s inlassablement contre la « mainmise du pouvoir », les atteintes à « l’indépendance » et la « dégradation » des programmes, qui sont des faits établis de longue date. Mais, à l’exception d’une infime minorité de journalistes qu’on doit saluer avec respect parce qu’ils/elles ont eu la probité et le courage, au milieu de rédactions hostiles ou indifférentes, de dénoncer l’aliénation du milieu journalistique par l’argent et les amitiés politiques, la très grande majorité d’entre vous, par conviction partisane, par carriérisme, par lâcheté, par inculture ou par bêtise, est restée muette quand elle n’a pas collaboré d’enthousiasme à faire de l’audiovisuel public, à l’image de son homologue privé, une effarante machine à décerveler les humains et à pomper du fric. On ne vous a pas entendus protester, sinon du bout des lèvres, contre l’instrumentalisation hypocrite du CSA par le pouvoir, pourtant de notoriété publique, ni contre toutes les atteintes caporalistes à votre indépendance, ou à la liberté et à l’impartialité de l’information, ou aux règles élémentaires de la déontologie, ni contre la précarisation massive du travail des jeunes au sein de vos propres rédactions. Vous n’avez cessé de vous mobiliser au service de la contre-révolution libérale, de falsifier ou étouffer le débat démocratique et de vous comporter en supplétifs de l’ordre entrepreneurial marchand. Souffrez qu’il vous en remercie aujourd’hui.

Et puis cessez de déplorer la fin de cette publicité qui a tant fait pour pervertir votre métier. Vous devriez plutôt y voir une invitation à régénérer votre travail, après tant d’abaissement.

Allez, Mesdames et Messieurs les journalistes, on sait bien que vous êtes victimes d’un régime gangrené qui infecte tout ce qu’il régente. Mais franchement, on a du mal à vous plaindre, et plus encore à vous prendre au sérieux.

Alain Accardo

Chronique (21) paru dans le journal La Décroissance, du mois de février 2009. —— Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), et à paraître en avril 2009, Le Petit Bourgeois Gentilhomme.