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Joe le Plombier et l’« authenticité » selon le Parti Conservateur

3 novembre 2008|

Comment faire pour tendre la main aux travailleurs tout en serrant la vis aux syndicats?

Le mouvement conservateur s’est fait un nom en menant croisade sur les campus contre les relativistes moraux, en vociférant pour une «stricte application» des textes fondateurs de notre Nation, et en brossant dans le sens du poil ceux qui pensent que le Livre de la Genèse est le témoin objectif et littéral des origines de l’existence humaine.

Or selon les mots de Richard Wirthlin, le sondeur de Ronald Reagan, tels qu’ils sont couchés dans l’un des principaux textes stratégiques de la campagne de 1980 : «Les gens agissent en fonction de leur perception de la réalité ; en fait, il n’y a pas de réalité politique au-delà de ce qui est perçu par les électeurs.»

D’après l’historien Kim Phillips-Fein, qui exhume cette déclaration dans son livre à paraître intitulé Mains invisibles*, la «négation de la réalité» de Wirthlin s’inscrivait dans le contexte d’une ambition républicaine plus grande, draguer l’électorat ouvrier.

Cette opération fut un triomphe. Elle réussit parce que les Républicains firent passionnément leur le précepte de Wirthlin. La réalité représente en effet un pénible obstacle lorsque vous courtisez les travailleurs tout en légiférant contre les syndicats et en préparant la privatisation de la sécurité sociale. Abandonnons-la donc à la « communauté basée sur la réalité », pour reprendre la phrase définitive forgée par un conseiller de George Bush.

La «perception de la réalité» est d’autre part un incroyable revigorant politique grâce auquel les Républicains ont cimenté une vision du monde à l’épreuve des faits et d’une efficacité durable. Elle consiste tout simplement en ceci: les Conservateurs sont authentiques et les Libéraux ne le sont pas. Le pays est divisé entre un monde de producteurs inspirés et durs à la tâche et un monde de parasites gratte-papier ; le cœur du pays est le lieu du franc parler qui s’oppose aux grandes villes sinistres qui engendrent des personnages sournois comme Barack Obama, «tout d’éloquence» mais impossible à cerner, comme John Mac Cain en fit ses sarcasmes lors du dernier débat présidentiel.

J’ai mis dans mon bureau un énorme autocollant qui proclame: «Il y a les Américains et il y a les Libéraux.» Lors d’un meeting ce samedi en Caroline du Nord, le Républicain Robin Hayes, élu de cet état, déclarait : « Les Libéraux méprisent les Américains véritables qui travaillent, réussissent et croient en Dieu.» Le jour précédent, la Républicaine Michelle Bachmann (Minnesotta) faisait part sur MSNBC* de sa crainte profonde qu’Obama «puisse avoir des idées anti-américaines.» Et le jour encore précédent, Sarah Palin, candidate du Parti Conservateur à la vice-présidence, saluait «ces merveilleux petits coins de ce que j’appelle l’Amérique véritable, moi qui suis ici avec vous qui travaillez dur, ces lieux de cette grande Nation si patriotes et pro-americains.» Les fans invétérés de «la réalité perçue» ont dû jubiler quand ils ont aperçu dans les vraies rues de la banlieue de Toledo le plus authentique des hommes, Joe le Plombier: «le citoyen moyen» incarné d’après M. Mac Cain ; un «être véritable» selon Mme Palin, se payant le luxe de ruiner adroitement le «plan photo» de Monsieur Obama, une discipline où elle fait pourtant autorité.*

Joe le Plombier, main dans la main avec Tito le Maçon, un autre partisan fraîchement découvert, a apporté au Grand et vieux Parti ce que Richard Wirthlin recherchait il y a si longtemps: une caution ouvrière. Mais il faut prendre conscience du degré d’aveuglement nécessaire pour évacuer la réalité comme Joe le fait. La zone métropolitaine de la ceinture de rouille où il vit est en déclin depuis des décennies. En 2007, le bureau des statistiques de l’emploi classait sa ville 335e sur 369 villes de même taille pour son taux de chômage. Selon un article de 2007 paru dans le Toledo Blade, c’est la 30e pire ville du pays pour les saisies hypothécaires. D’après les chiffres du recensement, le revenu médian des ménages dans la région de Toledo, mesuré en dollars constants, diminue depuis les années 70.

La ville de Joe a beau être en train de couler, sa seule crainte, comme chacun sait, c’est de devoir payer plus d’impôts fortune faite. Pour faire bonne mesure, il ajoute que la sécurité sociale, «ce n’est pas sérieux.» La semaine dernière, il confiait aux reporters: «Je n’y ai jamais cru.» C’est sans doute que le plus réaliste des hommes est persuadé que la sécurité sociale n’est qu’un rêve hippie, malgré ce que souligne le recensement, à savoir que 28% des ménages de la ville tiraient un revenu de cette source en 2003. Tous ces gens se porteraient sans doute beaucoup mieux si nous avions investi le fonds de garantie de la sécurité sociale dans les caisses de la Washington Mutual* et dans celles de Wachovia* – le bon plan que vous savez.

Car tel est le ressort de cette étrange histoire: le gouvernement n’est qu’inauthenticité et contrainte, c’est un ramassis de bureaucrates asexués et de Libéraux bouffeurs de brie qui souillent l’œuvre de Dieu dès qu’ils touchent quelque chose. Les marchés en revanche sont naturels, ils représentent l’arène où les gens authentiques démontrent leur bravoure. Après tout, comme l’a dit M. MacCain ce lundi, les petits patrons ne sont rien d’autre que des «Joe le Plombier, en plus grand.» Les marchés sont porteurs d’une forme d’authenticité organique que la simple réalité n’a aucun espoir d’appréhender.

Cependant, la période n’est pas très porteuse pour l’authenticité basée sur le marché. On dirait bien en effet que ces Américains authentiques et naturels qui font les marchés falsifient aussi les livres de compte, arnaquent les actionnaires et embauchent des lobbyistes pour faire leur beurre à Washington. Ils inventent d’incompréhensibles instruments financiers et nous ont plongé dans une crise. Aucun d’entre-eux n’a la moindre idée de comment nous en sortir.

Si c’est ça la nature, je suis prêt pour la civilisation.

Thomas Frank

Wall Street Journal, 22 octobre 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.