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Jusqu’où tomberons-nous ?

23 mars 2009|

Il ne m’appartient pas d’établir si Jérôme Kerviel, l’opérateur de la Société Générale qui a reconnu avoir hasardé quelques milliards d’euros de sa banque dans des spéculations calamiteuses, a agi de sa propre initiative ou en service commandé (les deux démarches ne s’excluant d’ailleurs pas nécessairement).

En revanche, ce que la sociologie et le bon sens autorisent à dire, me semble-t-il, c’est que des faits aussi graves ne devraient pas focaliser l’attention, à la façon de la grande presse inculte et sous influence, sur les comportements de quelques individus isolés, qu’ils soient des chefs ou des exécutants, mais sur ce que ces comportements révèlent de la logique profonde d’un système global, celui du capitalisme financier en l’occurrence, qui tend à transformer tout être humain en serviteur inconditionnel de l’Argent. Ce que montre en effet l’affaire de la Société générale, au-delà de l’extrême perversité des technologies de la spéculation financière dont les mécanismes permettent aux grands investisseurs de s’enrichir davantage encore en dormant sur leur matelas d’actions et de titres, et aux petits porteurs de se ruiner, c’est le conditionnement psychologique et moral par lequel le système façonne l’entendement et la sensibilité de populations entières, PDG, cadres, actionnaires, employés et clients confondus, tous communiant dans le culte de la nouvelle Trinité : Capital, Bénéfices et Saint-Profit. Que reproche-t-on en fait à Jérôme Kerviel, sinon d’avoir été un peu trop téméraire, ou pas assez chanceux, dans l’exercice d’une compétence hautement qualifiée et reconnue, pour l’acquisition de laquelle il a fait des études supérieures et obtenu des diplômes universitaires ? Si les placements qu’il a risqués avaient, comme espéré, rapporté d’autres millions d’euros à la Société Générale, il aurait poursuivi, avec félicitations de ses employeurs et prime de rendement à la clé, sa tâche habituelle et grassement rétribuée qui consiste à expédier d’un judicieux clic de souris des ordres d’achat et de vente en bourse. Ils sont désormais légion un peu partout à faire fonctionner la machine à engraisser le capital, avec l’unique souci, tels d’invétérés joueurs de poker, de rafler le pot sur le tapis, sans jamais se préoccuper un seul instant de savoir combien d’êtres humains en chair et en os, le clic de leur souris va condamner, quelque part dans le monde, au dénuement, voire à l’anéantissement, ni combien d’hommes, de femmes et d’enfants doivent croupir dans la misère pour faire un riche à milliards. Le crime qui consiste à pousser des pauvres au désespoir demeurera impuni, même pas imputé. Le seul crime inexpiable est d’avoir touché aux profits de la Banque, d’avoir lésé le capital. Que la planète crève s’il le faut, mais qu’on ne touche pas à notre Fric ! C’est là le seul impératif moral. Mais, que l’on sache, l’opinion publique des grands pays dits civilisés, dans sa très grande majorité, loin de s’insurger contre un tel système, y adhère foncièrement, que ce soit avec enthousiasme ou comme à un moindre mal. A l’exception de quelques rares minorités éclairées, nos élites intellectuelles et morales comme nos foules domestiquées, nos « pipoles » jouisseurs comme notre « grand public » avide de réjouissances, n’ont pas un mot pour dénoncer cet autre immense et monstrueux holocauste perpétré par le capitalisme mondial, par les Maîtres du Monde et leurs auxiliaires sans conscience. Ses principaux planificateurs étaient récemment réunis à Davos, et notre Premier ministre est venu docilement y réaffirmer l’engagement de la France.

Peuple français, es-tu vraiment tombé si bas que tu sois devenu le complice de ces gens-là et de leurs abominables entreprises ?

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en mars 2008. Et édité dans le recueil Engagements (2011) —— Dernier livre d’Alain Accardo aux éditions Agone, Introduction à une sociologie critique (2006)