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La biographie de Lénine par Nina Gourfinkel

Dans cette biographie publiée pour la première fois en 1959, on découvre un Lénine qui n’est pas le froid manipulateur des passions humaines et des masses populaires mais plutôt un révolutionnaire attaché à la réalisation de son idéal. L’autrice serait-elle donc un « compagnon de route » complaisant pour le régime soviétique ?

Nina Gourfinkel (1898-1984) est née à l’aube du XXe siècle à Odessa, au sein d’une famille juive. Le destin la place ainsi au cœur des enjeux de la révolution qui embrasera son pays. Son père avait dû quitter la capitale de l’Empire russe, Saint-Pétersbourg, à cause de l’interdiction de résidence frappant les Juifs, même s’il avait personnellement le droit d’y exercer en tant que médecin. La jeune fille grandit dans une famille non religieuse, mais où l’expérience des discriminations et l’appartenance à l’intelligentsia impliquent la curiosité intellectuelle, la liberté d’esprit, l’opposition résolue au régime tsariste et, plus généralement, à tout autoritarisme et à tout conservatisme.

Nina Gourfinkel quitte ensuite Odessa pour intégrer un bon lycée de jeunes filles dans la capitale, qui s’appelle désormais Petrograd. Nous sommes à la rentrée 1916. Elle est donc aux premières loges pour assister à la chute du tsarisme. Elle sympathise avec la révolution et veut aider. Néanmoins, ce ne sont ni la politique ni la sociologie qui la passionnent, mais les lettres. Elle fréquente de petits cénacles d’hellénisants et de latinistes, suit avidement les vifs débats du temps autour de la théorie littéraire et penche pour les formalistes dont Roman Jakobson et Viktor Chklovski sont les hérauts. Ses goûts esthétiques, sophistiqués et élitaires, l’éloignent d’une politique culturelle soviétique qui vise la vulgarisation des arts et des connaissances. Surtout, elle ne supporte pas le resserrement du contrôle idéologique et émigre en France en 1925 pour se consacrer aux études littéraires.

Cette femme de lettres ne vit pas pour autant dans sa tour d’ivoire. Pendant l’Occupation, elle aide les réfugiés juifs étrangers internés par la République française avant la défaite et désormais à la merci de Vichy et des nazis. Après avoir essayé d’améliorer la vie dans les camps, elle commence à organiser des exfiltrations, dès 1942, quand elle comprend le sort promis aux Juifs.

Discrète sur ces activités, elle est surtout connue comme passeuse de la culture de son pays d’origine auprès du public français. Dès les années 1930, elle fait connaître le théâtre contemporain – russe – de Stanislavski, et ultérieurement celui – yiddish – de Mikhoels. Elle publiera des monographies sur les plus grands auteurs – Gogol, Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov, Gorki –, où elle fait montre des mêmes qualités d’écriture que dans le présent Lénine : clarté, simplicité, vivacité du trait*. Se tenant à l’écart des querelles de chapelles académiques ou politiques, Nina Gourfinkel ne se positionne ni pour ni contre le communisme soviétique. Elle a pourtant un avis. Dans le tome de ses mémoires consacré à sa jeunesse, elle dénonce « les maux engendrés par cette révolution, car pour implanter les principes de liberté, de justice et de droit, elle croit pouvoir user de violence, de force et de contrainte ». Pour raconter la vie du dirigeant d’Octobre avec autant d’équanimité, on doit conclure qu’elle ne s’est pas laissé guider par sa subjectivité mais a préféré suivre sa méthode de philologue : étudier les textes et les placer dans leur contexte. Qualité rare, on le verra.

Éric Aunoble
Extrait du début de sa postface au Lénine, de Nina Gourfinkel, à paraître le 15 mars 2024.


Quel pittoresque roman on pourrait écrire, semble-t- il, sur la vie de Vladimir Ilitch Oulianov-Lénine ! Prison, déportation, exil sibérien, vagabondages à travers l’Europe, évasions, traversée clandestine de frontières, périlleux travail illégal ; puis, soudain, avec une brusquerie fantastique, prise du pouvoir dans un empire égal au sixième de la surface du globe – tout cela, ensemble, compose un destin singulier. Après la mort de Lénine, ce destin extraordinaire se poursuit : non seulement on baptise de son nom des usines, des universités, des villes, non seulement on lui érige des statues géantes, comme à un Toutmès ou à un Ramsès, mais on embaume son corps et on l’expose dans une sorte de pyramide tronquée à l’éternelle vénération des peuples. Aventure pharaonesque, la plus saugrenue qui puisse échoir à un matérialiste du XXe siècle !

Et cependant, toutes les tentatives de faire de Lénine un héros de roman sont vouées à l’échec. Cet homme était foncièrement réfractaire au pittoresque. Il possédait une faculté unique de rendre les choses impersonnelles, nécessaires, inéluctables, faculté qui n’était sans doute rien d’autre qu’une aptitude à se confondre entièrement avec les forces historiques qu’il incarnait, mais que son entourage traduisait par les mots : simple, modeste, naturel. « Je crois que le trait le plus étonnant de Lénine, dit un communiste américain, était sa manière de mener les conversations en se reléguant toujours à l’arrière plan. » Lénine éprouvait si peu le besoin de se raconter qu’en vingt-cinq ans de vie commune, sa femme n’apprit de lui, sur son enfance, que des bribes mentionnées par hasard, au cours de conversations sur de tout autres sujets. « Sa modestie était telle, dit un de ses proches collaborateurs, que, vivant et travaillant à ses côtés, nous nous sentions empêchés de parler de lui. » Il est piquant que Staline lui-même reprenne les mêmes mots pour faire son éloge. Le grand prêtre du « culte de la personnalité » avoue que, dans sa jeunesse, il était choqué par le comportement « trop simple » de Lénine : « Ce n’est que plus tard que je compris que sa force de chef d’un type nouveau, chef des masses ordinaires, des couches inférieures ultimes de l’humanité, résidait précisément dans sa modestie, sa simplicité, son désir de passer inaperçu ou, du moins, de ne pas s’imposer, de ne pas souligner son importance. »

Le fait est que jamais personne ne s’est aussi peu intéressé à sa propre psychologie. Composer un « Lénine par lui-même » serait une tâche impossible. Les quelque cinquante volumes de ses écrits, y compris ses lettres, genre qui pourtant invite à l’introspection, ne contiennent ni journaux intimes ni notes personnelles. S’il mentionne ses faits et gestes, c’est uniquement en fonction de la cause à laquelle il s’est consacré, sans se préoccuper de sa propre attitude à l’égard de cette cause, attitude acquise une fois pour toutes. L’homme s’identifie à son œuvre au point de disparaître derrière elle. En une vie entière de travaux, de réflexion et d’action, sa pensée va se développant, s’élargissant, mais à aucun moment elle ne subit d’évolution. Ce qu’il disait en 1886, obscur lycéen de seize ans, restera valable en 1920 pour le créateur de la IIIe Internationale.

Cela rend singulièrement malaisée la tâche du biographe. Il lui manque ces notes discordantes, ces déformations infimes qui seules font vivre un portrait.

On cherche l’homme et on trouve l’histoire.

Nina Gourfinkel
Premier chapitre de sa biographie de Lénine, à paraître le 15 mars 2024.