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La classe de Célestin Freinet, pire qu’une écurie

14 novembre 2022|

L’histoire ne se répète jamais vraiment. Mais cela n’interdit pas de réfléchir aux analogies. Il y a 90 ans, Élise et Célestin Freinet, couple de pédagogues et militants, affrontaient tout autant leur hiérarchie que les élites locales opposées à leurs pratiques. Partisans d’une école tournée vers l’aide aux enfants les plus pauvres, ils pointaient notamment l’état lamentable des écoles primaires.

La question des conditions matérielles d’enseignement est profondément politique. Élise et Célestin Freinet l’avaient bien compris car leurs premiers déboires avec la hiérarchie ont eu comme origine la protestation de l’une comme de l’autre contre l’état sanitaire pitoyable de leur classe.

En mai 1930, Célestin Freinet enseigne à Saint-Paul (de Vence) depuis deux ans. Il y pratique la technique de l’imprimerie pour faire entrer ses élèves, majoritairement issus des milieux populaires, dans les plaisirs de la lecture et de l’écriture. Mais le village est clivé sur ses méthodes. Une partie des notables, sous la houlette du maire Joseph Demargne, proche des milieux de l’Action française, lui reprochent ses engagements communistes et le soupçonnent de faire du prosélytisme auprès de ses élèves.

En tant que maire, Joseph Demargne est également responsable de l’entretien de l’école : le ménage, le chauffage et tout ce qui a trait à l’équipement. Négligent, peu prompt à aider les Freinet dont il n’espère que le départ, il rechigne à procéder aux travaux de réhabilitation.

Dans un courrier à l’Inspection académique, Célestin Freinet décrit l’état matériel d’une classe inadaptée à la fréquentation de plus de quarante élèves : mal aérée, poussiéreuse, puante… Il y détaille par le menu des conditions qui rendent impossible d’enseigner comme d’apprendre :

« L’école de Saint-Paul est dans un état matériel scandaleux. Je crois nécessaire de justifier ce jugement en faisant une description sommaire du local et de ses dépendances » écrit-il, avant de détailler plus loin :

  • La salle de classe mesure 34 m2 pour 47 élèves ;
  • La hauteur de la classe n’étant que de 3 m10, le volume d’air est de 108 m3 soit 2 m3 par élèves ;
  • L’aération y est totalement insuffisante. Les fenêtres, petites, n’ont pas de volets, et les jours de vent, assez fréquents dans la région ; il faut les tenir fermées au risque d’être envahis par la poussière ;
  • L’éclairage est complètement défectueux. Même en plein été et en plein jour, il faut garder les lampes allumées pour permettre le travail à plus de la moitié des élèves ;
  • Le parquet est en bois : lamelles disjointes retiennent la poussière et rendent tout balayage impossible ;
  • Dans cette classe exiguë s’entassent des banc préhistoriques rongés et branlants. Nous n’exagérons pas nullement en disant qu’IL EST IMPOSSIBLE D’ÉCRIRE SUR DES BANCS QUI BASCULENT AU MOINDRE MOUVEMENT ;
  • Les passages étant impossibles entre les rangées de table, les encriers sont journellement renversés tâchant livres et cahiers ;
  • Les élèves placés sur 4 ou 5 bancs mal disposés ne peuvent absolument pas lire au tableau ;
  • Le nombre de places n’est d’ailleurs que de 41 et 5 ou 6 élèves sont fréquemment obligés de s’accroupir dans un coin ou de se serrer contre un camarade au grand préjudice de toute la classe ;
  • Les cabinets sont au bout d’un couloir étroit immonde, où les quinze petits campagnards entreposent leur dîner ;
  • Pas de tout à l’égout, une fosse puante dangereuse pour la santé des enfants ;
  • L’écoulement se fait sous le préau, empestant classe et appartements ;
  • Le préau mesure 16 m2, les jours de pluie, les élèves y sont plus à l’étroit qu’en classe. Par les beaux jours, ils ne sont hélas pas mieux partagés puisque la cour ne mesure que 48 m2, 1 m2 par enfant pour jouer et respirer !
  • Le préau non macadamisé est entièrement défoncé et les jeux des enfants soulèvent un vrai nuage de poussière que le vent engouffre parfois dans la classe ;
  • Les jeux soulèvent de la poussière qui entre dans les classes ;
  • L’eau se trouve à 150 mètres, à la fontaine publique.

Et Freinet de conclure : « On comprendra que nous soyons autorisé à comparer notre classe à une écurie – et certes pas une écurie modèle ! *»

En outre, l’instituteur a une santé très fragile. Blessé de guerre à 70 % à la suite d’une blessure au poumon, il ne peut se permettre d’aspirer la poussière *.

Un véritable bras de fer commence avec le maire. Invectives, procès d’intention … les courriers adressés à la municipalité ou à l’Inspection académique pour obtenir que le maire accomplisse son devoir sont virulents. Freinet remonte même jusqu’au ministre de l’Instruction publique pour sensibiliser à cette cause. C’est qu’aux yeux du couple Freinet, la question matérielle est indissociable de leurs engagements pédagogiques. C’est aussi parce que les enfants pauvres n'ont pas le confort requis pour travailler dans des conditions dignes qu’ils peinent à l’école. Et le désintérêt des autorités prouve leur mépris de classe.

Le conflit dégénère rapidement parce que d’autres raisons politiques s’y greffent ; mais l’on ne peut qu’être troublé par les résonnances contemporaines des constats et réclamations du couple Freinet. Rappelons qu’aujourd’hui encore, certaines écoles, collèges ou lycées subissent la présence de rongeurs, l’absence de toute isolation, et attendent que les collectivités territoriales daignent s’intéresser à leur sort.

Laurence De Cock

En marge de son livre, qui vient paraître : Une journée fasciste. Célestin et Élise Freinet, pédagogues et militants.