Skip to main content

La connivence

19 février 2009|

On a pu lire dans la presse que des familles de déportés ont attaqué la SNCF en justice pour avoir accepté d’organiser, sous le régime de Vichy, des convois vers les camps de concentration. Le fait qu’il ait fallu attendre plus d’un demi-siècle pour qu’une telle démarche soit effectuée témoigne de la force d’inertie des mentalités en général et en l’occurrence des représentations touchant à l’implication des acteurs sociaux dans le fonctionnement d’un système de pouvoir hiérarchisé (Etat, institutions, administrations, entreprises, etc.).

Pendant très longtemps l’idée a prévalu, jusque dans la loi écrite, qu’en dehors de la poignée de dirigeants au sommet qui disposent de tous les moyens de s’informer et surtout de se faire obéir, tous les autres ne sont que de simples exécutants tenus de se conformer aux ordres, « perinde ac cadaver », sans plus de réaction qu’un cadavre, comme disait la règle des Jésuites. Le monde n’étant qu’un vaste champ de bataille et la discipline faisant la force des armées de toute obédience, il y allait du salut de tous que chacun se comporte en « bon petit soldat » sans état d’âme. Ainsi des millions de « braves » gens ont-ils prêté la main, sans sourciller, à des millions d’abominables crimes sur lesquels ils ne s’interrogeaient pas. Il semblerait qu’après les sommets atteints dans l’horreur contemporaine, les esprits commencent enfin à évoluer et à approfondir leur réflexion sur ce que c’est qu’ « être responsable ».

Peut-être que sur cette voie escarpée où cahote la civilisation, des foules de gens qui ne se préoccupent que d’accomplir « en toute innocence » leur devoir, dans leurs bureaux, leurs ateliers, leurs boutiques, leurs labos, etc., finiront par réaliser que la conscience d’un individu ne se limite pas à l’impeccabilité professionnelle et qu’elle lui impose de se demander si parfois, à trop bien remplir sa fonction, il ne bafoue pas l’humain, en lui-même et en autrui. Pour une raison sociologique fondamentale : aucun système de domination ne fonctionnerait si les dominés, à la fois victimes et bourreaux, ne collaboraient à leur propre asservissement et à celui des autres, ne fût-ce qu’en y jouant un rôle subalterne.

S’agissant du système dans lequel vit notre société, on sait bien aujourd’hui de quel prix terrible il a fait payer l’établissement de sa puissance arbitraire à des peuples entiers qu’il n’a cessé, à ce jour encore, d’exploiter, opprimer, spolier, de mille façons, en pillant et saccageant la planète au nom de l’efficacité et du rendement, pour le plus grand profit de castes privilégiées. Certes, on sait qui et où sont les grands responsables, honorés et décorés, de ces crimes. Il arrive même qu’on les dénonce. Mais on constate encore bien des réticences à admettre que ces chefs mafieux seraient voués à l’impuissance sans la connivence, au moins passive, de légions de « collaborateurs » de tous grades, de gens ordinaires qui ont en commun, de laisser leur tâche immédiate faire écran à toute considération au-delà, de sorte qu’ils pourront toujours resservir la vieille excuse absolutoire : « Désolé(e), je n’y suis pour rien, je n’ai fait que mon boulot ». Ce système qui prône officiellement l’initiative et la responsabilité, est en réalité une machine à déresponsabiliser et donc à déshumaniser.

C’est pourquoi on peut se réjouir d’entendre grandir la protestation des justes, la voix de ceux qui, sortant de leur sommeil, posent à eux-mêmes et à tous leurs semblables, la question toujours actuelle : « Caïn, qu’as-tu fait de ton frère ? »

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en mars 2007. Et édité dans le recueil Engagements (2011) —— Dernier livre d'Alain Accardo aux éditions Agone, Introduction à une sociologie critique (2006)