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La fabrique des humanoïdes

6 mars 2009|

Qu’on me permette d’ajouter mon grain de sel aux propos avisés des intervenants du mois dernier sur le thème : « La morale est-elle réactionnaire ? »

Les historiens futurs qui étudieront l’évolution de la société française (et plus largement occidentale) aux alentours de l’an 2000, seront certainement attentifs au processus de démoralisation qui s’est produit au cours de cette période et qui s’est caractérisé par un tel affaissement du sentiment moral, un tel affaiblissement de la capacité de distinguer entre le bien et le mal, qu’une partie des populations des pays les plus développés de la planète en est arrivée à considérer la morale comme caduque, voire comme une forme de « réaction » à l’émancipation du genre humain. Malgré la grande complexité du sujet, un accord se fera sans doute sur quelques aspects essentiels, comme par exemple sur le fait que cette anesthésie morale tenait par certaines de ses racines les plus profondes aux changements structurels intervenus dans le mode de production occidental à partir de la fin de la seconde guerre mondiale. Sur le plan matériel, et plus précisément économique, l’occident, subjugué par le modèle américain, est entré dans l’ère de la production et de la consommation de masse. La reconstruction dynamisant l’investissement et la croissance, le capitalisme industriel a démultiplié sa productivité en même temps que l’accumulation colossale des profits renforçait sa financiarisation. Mais dans une économie capitaliste de marché, il ne suffit pas d’accroître l’offre pour gagner beaucoup d’argent, il faut aussi augmenter la demande correspondante et pousser les clients à consommer toujours davantage, au-delà même de leurs besoins et de leurs moyens réels. Cette tendance de fond au gavage forcé du public se heurtait au début à la culture des vieilles générations, aux habitudes et attitudes héritées du passé, transmises par des instances éducatives valorisant traditionnellement la décence, la modération, la réserve, l’épargne, la crainte de l’endettement, la retenue, la frugalité, voire l’ascétisme. Ces modèles ancestraux, à mesure que les nouvelles générations remplaçaient les anciennes, ne résistèrent pas à la formidable poussée consumériste suscitée par le plein emploi, l’augmentation du niveau de vie, l’allongement des études, l’urbanisation accélérée, la tertiarisation, l’extension des loisirs, etc., tous ces facteurs structurels permissifs étant eux-mêmes accompagnés par la mise en œuvre de tout un arsenal symbolique. Par le biais en particulier d’une publicité agressive et obsédante et d’une propagande massive portée par l’explosion des médias audiovisuels et de la presse magazine, le productivisme capitaliste entreprit de favoriser l’émergence dans chaque individu d’un homo oeconomicus dont les structures de subjectivité personnelle présentaient toujours davantage d’homologie avec les structures objectives de l’économie de marché. Tout ce qui d’un point de vue intellectuel et moral pouvait mettre un frein au gaspillage et à la prolifération des désirs insatiables, excités en permanence, fut critiqué, attaqué et finalement disloqué. Il n’y eut pas un seul domaine de la pratique où, au nom de l’innovation et de la modernité, on ne s’attaquât aux préceptes et aux règles de vie antérieurs, dénoncés comme des contraintes archaïques, ridicules et insupportables. Toutes les barrières s’effondrant, le flot naguère plus ou moins contenu de la convoitise, de la concupiscence et de la vanité ostentatoire prit un cours impétueux, sous apparence d’une « révolution » des mœurs. Cette « critique artiste » (comme dirait Luc Boltanski) préconisant un nouvel art de vivre, pouvait d’autant plus facilement se réclamer d’un idéal de libération et d’émancipation que sur bien des points la morale traditionnelle était effectivement dépassée et réactionnaire. Mais on échangea un cheval borgne contre un cheval aveugle en avalisant l’idéologie individualiste/hédoniste, éminemment congruente à la logique du marché, selon laquelle le seul accomplissement personnel qui vaille, c’est d’être un gagneur que rien ni personne ne doit empêcher de se faire plaisir, c’est-à-dire finalement de consommer encore et encore, sans délai et sans mesure. Ce qui au demeurant est bien une forme de morale, mais aliénée et d’ailleurs pas vraiment nouvelle.

Ainsi le capitalisme a-t-il implanté partout sa fabrique de pantins humanoïdes qui, selon le mot de George Steiner, « se croient émancipés quand ils ne sont que déboutonnés ».

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en novembre 2007. Et édité dans le recueil Engagements (2011) —— Dernier livre d’Alain Accardo aux éditions Agone, Introduction à une sociologie critique (2006)