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La Lingua Vanitatis de la secrétaire d’État chargée de la jeunesse et du service militaire

16 mars 2023|

Quelle est la méthode mise en œuvre par Sarah El Haïry, secrétaire d’État chargée du service nationale universel, le SNU , pour en promouvoir la généralisation ? Une lingua vanitatis, langue du vide…

Depuis qu’a fuité le projet de généralisation et obligation du SNU, sa farouche défenseuse, Sarah El Haïry, chargée par le gouvernement de la « jeunesse et du SNU », est sur tous les fronts pour en défendre l’utilité. C’est à chaque fois l’occasion d’une démonstration magistrale de l’usage d’une langue à ce point déconnectée du sens des mots brassés qu’elle finit par ne rien dire, ou, plus précisément, par produire un néant en lieu et place de pensée, ce qui n’est pas sans danger.

Dans son livre Personne ne sort les fusils, l’écrivaine Sandra Lucbert décrit une langue oppressive, qu’elle qualifie de LCN, lingua capitalismi neoliberalis, dont la dimension technique et managériale vise à camoufler la violence qu’elle exerce sur les individus. Sarah El Haïry franchit un cap dans l’aseptisation linguistique au point de convertir en exercice de ventriloquie de vide, une proposition aux relents particulièrement délétères et dangereux pour la jeunesse. On parlera donc de langue du vide ou lingua vanitatis.

Le premier mot à subir cette éviscération par la lingua vanitatis est celui d’« émancipation », que la secrétaire d’État cuisine à toutes les sauces dès qu’il s’agit de défendre son SNU. Elle l’affirme d’ailleurs très crânement à plusieurs reprises : le SNU est « un projet d’émancipation, de cohésion nationale et de rencontre » (France Info TV, 15/02/23); et « être contre le SNU c’est être contre la mixité sociale, la cohésion nationale et l’émancipation des jeunes » (Assemblée nationale, 28/02/23).

Le SNU un projet d’émancipation ? Rappelons-en les grandes lignes. Le service national universel est le dada de la Macronie depuis 2017. On peut le définir comme un relooking de l’ancien service militaire désormais agrémenté d’une dimension civique, avec une mission d’intérêt général pouvant être suivie d’un service civique, et surtout commençant par un « séjour de cohésion » proposé aux jeunes entre 15 et 17 ans pour « découvrir la vie collective » au cas où lesdits jeunes seraient passés à côté de cette découverte entre 0 et 15 ans – hypothèse fortement improbable, mais passons.

Depuis les premières expérimentations de ces séjours en 2019, le compte Twitter de la secrétaire d’État s’est transformé en chaîne d’information continue sur le SNU. On ne compte plus les photos et vidéos de jeunes ravis, épanouis, hilares, survoltés par cette expérience « émancipatrice ».

« Le SNU m’a appris que j’étais capable de me dépasser », dit une jeune recrue dans une vidéo postée par le gouvernement. « Il est parti c’était le petit ado, il est revenu c’était un jeune homme », poursuit une maman très émue. Pris aux mots, le SNU se situerait ainsi à mi-chemin entre le coaching de vie et l’éphébie, rituel de passage vers l’âge adulte. Aussi est-il utile d’y regarder de plus près.

Parmi les activités évoquées, on retient le port de l’uniforme – pour la cohésion, la levée des couleurs, c’est-à-dire le lever du drapeau, le chant de La Marseillaise, et des activités visant à « inculquer » les valeurs de la République. Il est sûr que face à un tel programme, les penseurs de l’émancipation tomberaient en pâmoison.

C’est certes difficile de s’accorder sur une définition définitive de l’émancipation : de laquelle parle-t-on ? d'émancipation individuelle ? d'émancipation collective ? On peut toutefois en retenir un principe de base : l’émancipation repose sur la libération de toutes formes d’emprises. Aussi nécessite-t-elle une prise de conscience préalable des aliénations, un cheminement intellectuel reposant sur une posture critique de mise à distance des allants-de soi. Autant le dire, aucune activité proposée ci-dessus ne peut en quoi que ce soit y contribuer. C’est même l’inverse.

L’inculcation, l’uniformisation et la communion patriotique sont des rituels d’adhésion à des normes. À aucun moment ils ne mobilisent le plus petit levier susceptible de contribuer à l’émancipation. Leur mission sociale est toute autre et relève de l’adhésion et apprentissage de l’obéissance. On peut en faire un choix de société, et cela a souvent été fait, mais autant l’assumer et ne pas dénaturer l’intention par le biais de la lingua vanitatis. Pétri d’un imaginaire de l’ordre fige les aspirants dans un statut de passivité, le SNU produite « une classe qui se tient sage ».

Le seul mouvement autorisé est celui qui vise à « se surpasser », à sortir de soi par la compétition. On trouve là l’accomplissement du détournement de l’émancipation par le modèle libéral : l’émulation par la concurrence et pour la distinction. Tout le contraire, là encore, de l’émancipation sociale, qui fait au contraire le pari du collectif, non comme cadre concurrentiel mais condition d’une coopération guidée par l’impératif de justice sociale.

« J’ai pour habitude de dire que le SNU est le meilleur des trois mondes : l’éducation, l’engagement associatif et les corps en uniforme », déclare Sarah El Haïry (L’Express, 21/07/22). Hélas, « habitude de dire » ne fait pas vérité. Le SNU tient surtout du monde des « corps en uniforme ». C’est d’ailleurs presque une obsession de la secrétaire d’État qui ne tarit jamais assez d’éloges sur le monde militaire. On s’y croirait lorsque, mains dans le dos et légèrement courbée, de bleu-marine vêtue, elle passe en revue les recrues du SNU au garde à vous, lorsque qu’elle prétend « renforcer la force morale de notre pays » (Twiter, 02/03/23) ou lorsqu’elle tweete frénétiquement sur ses rencontres avec les forces armées en Guyane pour le réveillon.

On ne sait pas si c’est le meilleur des mondes mais tout y dégouline de guimauve : l’engagement des jeunes, la cohésion, la République. Pendant ce temps, le défenseur des droits et l’Unicef s’alarment sur l’état des inégalités scolaires et de l’accès à l’éducation dont souffre la Guyane.

L’un des produits de la lingua vanitatis est le déni. Ce fut particulièrement criant lorsque, interpelée le 1er mars 2023 à l’Assemblée nationale par la députée LFI Clémence Guetté sur l’état des écoles « qui craquent » dans le Val de Marne, Sarah el Haïry répond : « Malheureusement vous avez tout peint en noir. […] Le Val de Marne ce n’est pas que ça. […] Appeler et dessiner une situation aussi catastrophique, c’est […] ne pas continuer à construire… euh l’espoir. »

Ainsi va la Macronie, le regard illuminé, les œillères bien accrochées, et pour seule réponse aux problèmes sociaux le moulinage – mains à l’appui – de formules creuses et hors-sol.

Sarah El Haïry veut « reconquérir les cœurs de notre jeunesse » (DDV, 28/02/23) parce que la jeunesse « a en elle l’ADN des solutions » (France Inter, 14/10/20), cette jeunesse qui a pris de plein fouet la crise du COVID, qui grossit les rangs des services de psychiatrie – qui craquent, et des réseaux solidaires de distribution alimentaire mais à laquelle la secrétaire d’État a seulement envie de dire : « Ton présent n’est pas comme les autres, par contre tu peux provoquer d’autres choses. » (Idid.)

C’est dans cet univers réactionnaire, autoritaire et aveugle aux réalités sociales que doit être replacé le SNU, dans lequel il n’y a rien de bon à prendre. Contrairement à ce qu’ont pu croire quelques organisations de jeunesse et d’éducation populaire qui ont pu se sentir flattées par un regain d’intérêt. Le SNU sert un projet dévastateur de mise au pas de la jeunesse dont on craint la – légitime – colère. Les enrobages verbeux de « mixité sociale » ou « émancipation » n’en sont que les cache-sexes.

Gouffre financier de surcroît, le SNU prospère sur le déni du massacre en cours de l’école publique. Une seule chose doit être demandée au gouvernement : rendre l’argent qu’il y consacre et le verser dans le sauvetage de l’école publique.

Laurence De Cock

Une première version de ce texte est paru sur le site du Café pédagogique.
De la même autrice, sur ces thèmes, dernier livre paru, École publique et émancipation sociale (Agone, 2021).