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La passion du bien-être matériel

17 juin 2023|

Entre autres réflexions relatives aux Américains, Tocqueville faisait l’observation suivante : « En Amérique, la passion du bien-être matériel n’est pas toujours exclusive, mais elle est générale ; si tous ne l’éprouvent point de la même manière, tous la ressentent. Le soin de satisfaire les moindres besoins du corps et de pourvoir aux petites commodités de la vie y préoccupe universellement les esprits ».

Depuis près de deux siècles, et à vrai dire, bien plus longtemps encore, cette « passion du bien-être matériel » n’a cessé de grandir, chez nous comme ailleurs et a contribué à asseoir solidement le leadership contemporain des État-Unis sur la planète. En ce sens, nous, Français, avec pas mal d’autres nations, sommes tous devenus des Américains, obsédés comme eux par la satisfaction des « moindres besoins du corps » et par les « petites commodités de la vie ».

Pouvait-on raisonnablement s’attendre à ce que l’histoire d’une espèce animale, née de l’évolution de la matière et qui, pour autant qu’on le sache ne s’en est jamais écartée durant des millions d’années, prît un cours différent ?

Évidemment non, et cela n’en rend que plus surprenant le fait que notre espèce, à la différence de toutes les autres, ait pu acquérir des propriétés qui ont fait croire qu’elle appartenait à un règne différent et obéissait à d’autres lois que celles de la nature.

On est donc en droit d’avancer que l’Américain sommeillant en chaque être humain, c’est la part incompressible de réalité spatio-temporelle qui a résisté à tous les efforts de spiritualisation de la matière (telle que nous la connaissons) quelle que fût l’origine (ou le moteur) de ces tendances et quelle qu’en fût la fin.

L’Amérique, c’est le convoi humain arrivé au milieu du désert après avoir épuisé son potentiel d’adaptation. L’américanité, c’est l’état, probablement ultime, d’une Humanité parvenue au bout de ses capacités matérielles d’organisation et qui ne peut plus se changer qu’à la marge, sans toucher au cœur du système.

Le cœur du système, son ombilic, sa clé de voûte, c’est précisément, comme Tocqueville l’a bien perçu, l’individu humain, c’est le corps de l’individu, c’est son confort, le plaisir que lui procure la satisfaction des « moindres besoins » qu’il éprouve, la fin de la souffrance provoquée par la faim, la soif, le froid, le sommeil, le désir sexuel, la solitude, l’ignorance, la peur, la honte, la répression, la culpabilité, etc.

Quel autre principe pourrait davantage aiguillonner le genre humain dans sa recherche inlassable du bien-être ? Aucun, de toute évidence. C’est la raison pour laquelle notre histoire contemporaine se caractérise par le recul, ou l’effondrement, sous pratiquement toutes les latitudes, et inversement par les tentatives de résistance, ou de restauration, ici ou là, de toutes les traditions philosophiques, religieuses, morales, qui pouvaient laisser à notre espèce l’espoir d’une spiritualisation plus accomplie.

Dans L’Homme révolté, Camus faisait cette remarque que la « parousie révolutionnaire » ne s’était pas plus produite que la « parousie évangélique », laissant l’Homme à sa condition absurde*.

Quoi qu’il en soit, ce qui est maintenant assuré, c’est qu’il n’y aura pas davantage de « parousie américaine ». Nous ne nous en sortirons pas en américanisant davantage la planète comme nous avons malheureusement commencé à le faire sous la conduite de nos capitalistes. Car, ce faisant – et merci à Tocqueville de nous avoir aidés à l’analyser clairement –, nous ne pouvons qu’aggraver le mal, c’est-à-dire la tendance à subordonner toute notre existence au plaisir corporel qu’elle peut nous procurer.

Cette tendance, qualifiée par certains d’« hédonisme », possède sa légitimité, ses praticiens et ses chantres. Pascal, après d’autres, nous en avait rappelé le bien-fondé et les limites avec sa formule frappée au coin du bon sens : « L’Homme n’est ni ange, ni bête », pensée dont le monde en voie d’américanisation approfondie semble avoir inféré qu’on peut, voire qu’on doit, laisser la bêtise sous toutes ses formes massacrer impunément la planète.

Décidément, Tocqueville se montrait bon juge lorsque, à propos du matérialisme américain ordinaire il ajoutait : « Quelque chose de semblable se fait voir de plus en plus en Europe. » Comment ne pas l’approuver quand on voit et qu’on entend, dans des pays qui furent longtemps à l’avant-garde de l’humanisme occidental européen, comme la France et l’Italie, tresser des couronnes, élever des statues et chanter des hymnes à la gloire de Tapie et de Berlusconi, deux affairistes notoires, dont les titres les plus incontestables à la gratitude de leurs contemporains sont, pour l’un, la victoire de l’OM dans un tournoi de foot international, et pour l’autre l’organisation de soirées « Bunga-Bunga » – avec, pour les deux « stars », l’abjecte domestication des télés et de leurs animateurs.

Las, non, en fait de parousie émancipatrice, l’américanisation de la Terre apparaît toujours davantage comme une descente aux enfers sans retour plutôt qu’un sauvetage réussi ou une résurrection. D’ailleurs pourquoi faudrait-il que l’Humanité attendît le bon vouloir d’un Rédempteur quel qu’il fût. Cette espérance n’est venue aux Humains qu’à cause de leurs échecs répétés dans la voie d’une amélioration effective, par leurs propres moyens, de leurs rapports de toute nature. Après d’innombrables et décevants efforts pour instaurer la justice, la fraternité et la liberté universelles, notre espèce semble s’être accommodée de sa condition terrestre, éminemment conflictuelle, partagée entre un intolérable ennui et une souffrance inguérissable, deux états extrêmes dont seule la mort du corps ou de l’âme peut la délivrer.

De ces tristes extrémités existentielles (le morne ennui d’un côté, la douleur indicible de l’autre) sont nées à peu près toutes les tentatives pour y mettre fin, dont les péripéties ont fait l’histoire des civilisations, de l’Antiquité à nos jours. Les principaux épisodes en sont désormais bien connus. Et je voudrais justement retenir l’attention de mes lecteurs sur le fait que le tohu-bohu du monde réel peut être regardé comme la dernière tentative en date du genre humain pour s’évader du piège où l’ont enfermé ses postulations contradictoires et indépassables.

Ce qu’il est permis de considérer comme une américanisation de notre espèce – que Tocqueville caractérisait par la « passion du bien-être matériel » –, c’est précisément la forme prise, au stade actuel de son évolution, par l’homo sapiens sapiens. Celui-ci, par suite, selon toute probabilité, de l’accroissement de ses moyens technologiques (le « progrès » matériel) semble avoir porté à leur plus haut degré certaines de ses propriétés structurelles et particulièrement ses dispositions à maximiser son plaisir et à optimiser son confort, tant sur le plan physique que sur le plan moral (et inversement à diminuer la douleur et le malaise) .

Au stade où nous sommes parvenus, au vu des changements de toutes sortes déjà opérés dans l’évolution des modes de vie, il semble difficile de se montrer franchement optimiste quant à l’avenir. Plus aucune force humaine ne peut inverser le cours catastrophique des choses. À moins qu’une véritable et hautement improbable parousie… Qui sait ? Encore faudrait-il que nous soyons seulement capables de la reconnaître !

Alain Accardo

Du même auteur, derniers livres parus, Introduction à une sociologie critique et Petit-Bourgeois gentilhomme (Agone, 2021 et 2020).