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La pesanteur et la grâce — En souvenir de Simone Weil

1 avril 2024|

Vous et vos semblables, estimés sociologues, m’a dit mon ami Bergeret avec un brin d’humeur, et aussi vos collègues historiens, de même que vos confrères et consœurs de toutes les sciences dites humaines, vous tous et toutes, les doctes pour qui les rouages de la réalité économique, politique et sociale n’ont plus de mystère, vous seriez bien avisés de nous éclairer un peu sur le paradoxe suivant.

— Il semblerait que pendant très longtemps, notre planète ait été habitée par une engeance d’hominiens très différente de nous. Non pas tant par son aspect physique extérieur, en tous points semblable à l’Homo sapiens actuel, que par sa personnalité intérieure, manifestement très éloignée de la nôtre.

— Pourriez-vous préciser en quoi ?

— Eh bien, pour m’en tenir à l’essentiel, je dirais que l’humanité de nos lointains aïeux, si nous en croyons nos meilleures sources, était plus conforme au portrait qu’en ont tracé pratiquement toutes les traditions philosophiques et religieuses que les civilisations ont reçues en héritage, et qui ont toutes, chacune à sa façon, brodé sur la double généalogie supposée de l’espèce humaine, l’apparentant à la fois à la nature la plus charnelle (par son animalité) et la plus surnaturelle (par sa spiritualité).

Nos prédécesseurs croyaient sans doute théoriser ainsi le vieux constat universel que le règne du « Bien » et le règne du « Mal » se partageaient non seulement le monde environnant mais la substance même de chaque individu, son « âme ».

On admettait sans difficulté que des êtres soumis en tout domaine aux tiraillements de forces antagonistes, les unes maléfiques, les autres bénéfiques, oscillent en permanence entre le Vice et la Vertu, entre « Dieu » et « Satan », entre aimer les autres comme soi-même et les haïr à mort. On s’enorgueillissait de voir ici ou là des communautés édifier des cathédrales, ou tout abandonner pour partir en croisade, de grands seigneurs allemands et de riches marchands italiens se vêtir de bure pour se faire moines mendiants ou ermites au désert pour gagner la vie éternelle ; on s’émerveillait de voir l’amour de Dieu, de la Nature et du Prochain susciter tant d’héroïsme et de génie, tant d’œuvres qui honoraient le genre humain tout entier, tandis que d’autres à l’inverse se transformaient en tueurs et perpétraient des crimes épouvantables.

Se porter d’un même élan à un sommet de gloire et de justice et se jeter dans un abîme d’abjection et d’iniquité, c’était tout un, c’était tout l’Homme, à la fois prisonnier de sa propre démence et implorant la clémence du Ciel. Bref, le produit réussi d’une hybridation entre « la pesanteur et la grâce », entre le souci de réussir sa vie ici-bas et celui de ne pas compromettre sa vie dans l’au-delà.

— Bien. Et donc ?

— Donc, voici que soudainement c’en est fini de cette millénaire théo-anthropo-dicée. Ou si vous préférez, c’en est fini de toutes ces simagrées, de ces simulacres en trompe-l’œil, de toutes ces sornettes mythologiques. Après deux guerres mondiales et une extermination mutuelle toujours en cours, on s’achemine vers une troisième conflagration sous la conduite, ô combien désintéressée, des États-Unis et de leurs alliés européens protecteurs des entreprises privées, de leurs coffres-forts et de leurs paradis fiscaux, à la grande satisfaction des bourgeoisies du CAC-40 rassurées, des petites-bourgeoisies du tertiaire confites en narcissisme et des classes populaires déboussolées qui ne savent plus vers quel Orient se tourner pour pousser leurs gémissements.

Fort heureusement, les fractions modernistes de nos populations, les plus jeunes en particulier, mais pas seulement, intoxiquées par les overdoses de com’, hébétées de musique électro-techno, fanatisées par les tournois sportifs, excitées par le bougisme touristique mais devenues incapables de lever les yeux au-delà de leurs écrans, trouvent normal de polluer la planète de leurs déjections et se scandalisent, en bons socialo-verdoyants, soucieux de bonne chère, que les huîtres d’Arcachon ne soient plus recommandables.

— Cher ami, puis-je vous demander encore une fois quelle question exactement vous voulez poser ?

— Ma question est celle-ci : comment cet effroyable gâchis a-t-il été possible ? Et que préconisez-vous de faire pour mettre fin à cette morne platitude ? à cette écœurante médiocrité,? à cet écrasement de la diversité ?…

Laisserons-nous longtemps encore la Terre servir de cloaque aux frénétiques du Capital ?

— Vous avez déjà répondu vous-même à cette question. Si tous vos attendus sont exacts, alors il faut admettre que l’état actuel des choses est des plus logiques.

L’Humanité a choisi et n’a cessé de confirmer son choix dès le néolithique. Peut-être même avant, il y a quelque dix millénaires. Le genre humain a fait le choix, à peu près ininterrompu, de l’accumulation, de la thésaurisation, de l’enrichissement, de la puissance, de la spoliation, de la reproduction des inégalités, des injustices et des cruautés, bref de tout ce que recouvre aujourd’hui l’étiquette de « capitalisme » et dont nous vivons, semble-t-il, le dernier avatar.

Ce n’a pas été faute de temps pour parvenir à nos fins. Dix millénaires d’exactions, d’extorsions, d’exterminations, d’exploitation implacable des petits, des faibles, des pauvres par les riches, de veule adulation pour les possédants et les puissants, etc…

Oh, certes les humains ont fait en même temps, c’est indéniable, la démonstration de leurs multiples talents et accompli bien des choses admirables, et même moralement louables pour certaines, suffisamment pour nous laisser rêveurs sur ce que le monde humain aurait pu devenir s’il avait donné libre carrière à tous ses bons sentiments, développé toutes ses tendances à l’altruisme, à la philanthropia et à la caritas au lieu de céder toujours davantage à l’horrible cancer de la pléonexia, de l’esprit de lucre et de la volonté de puissance.

C’est bien dommage, j’en conviens, mais il est trop tard pour y remédier… à moins que, peut-être… on peut encore y rêver… follement mais y croire tout de même… que le genre humain ne sorte de sa léthargie pour mettre définitivement, là tout de suite, sans plus tergiverser, un terme au système capitaliste et à ses avantages, réels ou supposés et assurément mortifères.

Tout de suite parce que tout a été dit depuis longtemps et qu’on sait ce qui a été ou n’a pas été fait, on sait ce qui reste à faire, et on sait que ce qui fait le plus défaut, c’est la volonté politique d’en finir.

Petits-bourgeois qui rêvez d’aristocratie, le moment est venu de prouver votre vraie noblesse, celle de l’âme, de l’intelligence, du cœur et de la tripe.

Alain Accardo
Une première version de ce texte est dans La Décroissance en avril 2024.
Du même auteur, derniers livres parus, les rééditions d’Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu et du Petit-Bourgeois gentilhomme (Agone, 2021 et 2020).

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