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La satire mise à mal par la réalité [LettrInfo 26-XXIII]

16 août 2026|

Voilà vingt ans, le philosophe Jacques Bouveresse revenait sur les analyses que le satiriste Karl Kraus donnait un siècle plus tôt. Le moins qu’on puisse dire est que notre actualité s’applique diaboliquement à confirmer que le passage du temps est aussi défavorable à notre intelligence du monde qu’à notre bonheur. 

Ce ne sont en tout cas pas les raisons de parler de Kraus qui manquent. Ce qui se passe dans le domaine économique, politique, culturel et médiatique ne cesse malheureusement pas de justifier ses jugements les plus négatifs et ses prédictions les plus pessimistes sur le monde contemporain. Il n’y a guère de sujets dans l’actualité, plus ou moins immédiate, depuis les révélations concernant le comportement immoral et les rémunérations scandaleuses de certains patrons malhonnêtes, en passant par la prime octroyée régulièrement au cynisme, à la vénalité et à la corruption dans tous les domaines, y compris, bien entendu, celui de la pensée et de la culture, qui ne donnent pas envie de citer tel ou tel passage d’un article de la Fackel.

Pour ce qui concerne la critique des médias, le nombre de livres et d’articles qui ont été consacrés à cette question montre qu’il semble y avoir une certaine prise de conscience de l’existence d’un problème réel et sérieux1En matière de critique radicale des médias, qui échappe à la critique qu’en donne Bouveresse, faisons référence au travail d’Acrimed et au Monde diplomatique.. Mais en même temps, pour quelqu’un qui a lu Kraus et en a tiré certaines conséquences, la critique donne toujours plus ou moins l’impression d’enfoncer des portes qu’il avait déjà ouvertes toutes grandes et de ne pas ajouter grand-chose de nouveau à ce qu’il avait déjà décrit ou pré- dit. Surtout, elle est, de façon générale, tellement soucieuse de ne jamais mettre en péril, aussi peu que ce soit, le pouvoir et l’institution qu’elle conteste, et de ménager en toutes circonstances la chèvre et le chou, qu’il l’aurait sûrement accueillie avec le même genre d’ironie féroce et de scepticisme radical que les accès de vertu et les velléités anti-corruptionnistes purement théoriques que manifestait de temps à autre la presse de son époque (aujourd’hui comme hier, la seule critique réellement acceptable est celle dont on peut être certain a priori qu’aucune conséquence sérieuse n’aura besoin d’être tirée).

Quand je parle de chèvre et de chou à ménager en permanence, je pense à la chèvre d’un pouvoir (celui de la « journaille », comme l’appelait Kraus) bien décidé à ne renoncer à aucun de ses avantages et au chou de la protestation contre des abus qui deviennent tout de même, à certains moments, un peu trop criants – le sentiment qui domine chez l’homme ordinaire étant probablement que, d’une manière ou d’une autre, la chèvre se révélera une fois de plus capable d’avaler le chou. Autrement dit, on ne sait pas vraiment si le jeu qui se joue est un jeu dans lequel l’empire journalistique et médiatique est réellement mis en cause et peut-être menacé dans sa puissance ou, au contraire, s’il s’agit simplement d’un aspect particulier et devenu aujourd’hui à peu près obligatoire du jeu qu’il joue lui-même avec ses fidèles sujets en leur offrant de temps à autre le spectacle rassurant de sa propre contestation ou, en tout cas, de quelque chose qui extérieurement ressemble plus ou moins à cela. En disant qu’on ne sait pas vraiment cela, j’utilise, bien entendu, une simple façon de parler. Il y a, me semble-t-il, déjà longtemps que l’on connaît ou, en tout cas, devrait connaître la réponse.

Il est rare que les médias parlent clairement d’un « échec de la culture de masse », puisque c’est plutôt de cette culture-là – qu’ils reprochent régulièrement aux « universitaires », comme ils les appellent, et aux représentants de la « grande » culture en général de traiter de façon élitiste et méprisante – qu’ils sont supposés être les représentants et dont ils ont tout fait pour assurer le triomphe complet ou en tout cas la présence de plus en plus envahissante dans la vie de l’homme d’aujourd’hui. [Il arrive en revanche plus souvent qu’ils affirment que la culture relève de la résistance. On peut en douter. Comme on doit se demander si] les journaux peuvent encore apporter une contribution significative à la culture ; et si ce n’est pas, en premier lieu, à leur pouvoir et à leur influence que doit s’efforcer de résister quelqu’un qui entend conserver un rapport avec la vraie culture.

Kraus ne croyait pas, pour sa part, à la possibilité de défendre celle-ci sans combattre la presse. Et il me semble aujourd’hui plus évident que jamais que, si l’on prétend défendre la culture, il est indispensable de le lire et d’essayer de s’inspirer de son exemple. Ceux qui, comme lui, avaient des yeux pour voir savaient déjà, au début du XXe siècle, de quelle maladie souffraient et allaient souffrir de plus en plus les journaux et à quel genre de conséquences il faut être préparé quand on a accepté que la gestion de la demande culturelle et la satisfaction de la curiosité intellectuelle deviennent, elles aussi, essentiellement une affaire de marketing.

Malheureusement, quand ce sont les penseurs comme Kraus qui parlent d’une incompatibilité entre les exigences de la culture et celles du marché, d’un échec de la culture de masse et de la façon dont les journaux contribuent à propager l’inculture et peuvent constituer une menace pour la démocratie, on continue à croire qu’il est possible de régler le problème en se contentant de les accuser d’être des penseurs élitistes et réactionnaires qui n’ont rien compris à une évolution qui menaçait leurs certitudes et leurs privilèges.

Comme le remarque Jean-Claude Michéa, « l’édification méthodique d’une culture de masse, c’est-à-dire d’un ensemble d’œuvres, d’objets et d’attitudes, conçus et fabriqués selon les lois de l’industrie, et imposés aux hommes comme n’importe quelle autre marchandise, a sans doute constitué l’un des aspects les plus prévisibles du développement capitaliste ; aspect, du reste, analysé et dénoncé comme tel, dès les années 1930, dans les travaux précurseurs de l’école de Francfort2« Avant-propos » à Christopher Lasch, Culture de masse et culture populaire, Climats, Castelnau-le-Lez, 2001, p. 8.». Or un des précurseurs de l’école de Francfort sur cette question avait été justement Kraus. Et il n’est par conséquent pas surprenant qu’il tombe aujourd’hui, au même titre que les penseurs de l’école de Francfort, sous le coup d’une critique réputée « de gauche » qui veut que la réhabilitation de la culture de masse et donc des « nouvelles technologies de l’information et de la communication » qui la rendent possible soit désormais une obligation pour tous les intellectuels qui se préoccupent réellement de démocratie et d’égalité.

Plus que n’importe qui d’autre, Kraus a toutes les chances d’être victime de ce que Michéa appelle « l’idée, désormais banalisée dans les médias et validée par la sociologie d’État, que toute critique un peu radicale du Spectacle et de l’industrie culturelle ne pouvait procéder que d’une pensée conservatrice, d’un élitisme bourgeois ou, selon les plus psychologues, d’un esprit chagrin et nostalgique3Ibid., p. 9.». Comme une bonne partie de la gauche intellectuelle s’est apparemment ralliée sans difficulté à cette idée, la position de Kraus, qui est un auteur dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle a toujours eu des difficultés sérieuses avec lui, ne risque guère de s’améliorer à ses yeux : il ne peut apparaître (dans le meilleur des cas) que comme un des exemples les plus typiques qui soient de l’« esprit chagrin et nostalgique » qui est resté pour son malheur totalement insensible aux promesses contenues – pour tout esprit positif et moderne – dans le perfectionnement des techniques de communication et l’avènement des grands empires de la communication, la toute-puissance des médias et l’avènement de la culture de masse.

Ce que Kraus a vu depuis le début dans le journal est exactement ce que Marcel Martinet, dans un livre paru en 1935 et consacré justement au problème de la culture populaire, appelait « le grand abrutisseur des masses », qui a démontré de façon spectaculaire l’étendue de son pouvoir et la réalité de l’emprise qu’il exerce sur les esprits pendant la Première Guerre mondiale. Kraus lui-même n’aurait sans doute pas reculé devant le paradoxe qui consiste à affirmer que l’ignorance peut être préférable à une éducation dont l’ambition principale semble être devenue de rendre l’individu capable de lire au moins (et malheureusement aussi au plus) le journal :

Que lit-il, l’homme qui sait lire, qui ne sait que lire ? Il lit le grand abrutisseur des masses, le journal. Le paysan illettré, l’artisan d’autrefois pouvaient penser par eux-mêmes. L’homme d’aujourd’hui, le crâne bourré par son journal, pense ce que son journal veut qu’il pense. Bien entendu, la machine sociale est assez habilement réglée pour que le journal qui atteint la presque unanimité du peuple, Petit Idiot ou feuille locale, répande partout une opinion unique, l’opinion officielle, orthodoxe, le plus hideux triomphe de la médiocratie. Et c’est la même canaille de politique et de presse qui accuse les révolutionnaires de vouloir niveler l’intelligence, elle qui vit de cette exploitation en grand de la sottise, d’un modèle uniforme de sottise ! Le résultat de cette instruction prostituée, on l’a vu pendant la guerre, surtout aux premiers mois : quarante millions d’êtres humains, pour ne parler que de notre pays, se jetant, contre la plus simple humanité, contre leurs plus clairs intérêts, sur les plus évidents et les plus criminels mensonges. Certes l’ignorance, modeste et capable de réflexion, valait mieux qu’une telle science ! Le pire ennemi de l’intelligence, le pire ennemi de la révolution aujourd’hui ce n’est plus l’ignorance, mais l’instruction faussée, tronquée, truquée, telle que la société bourgeoise la donne au peuple4Marcel Martinet, « Misère de la culture concédée au peuple », Culture prolétarienne, Agone, 2004, p. 76-77..

Kraus était convaincu, lui aussi, que l’homme d’aujourd’hui pense essentiellement ce que le journal veut qu’il pense et que, même s’il est important que l’opinion imposée soit « présentée avec des nuances apparentes, sous des étiquettes variées », on peut constater que « de plus en plus une direction pratiquement unique et qui n’est même pas très mystérieuse se charge de cette répartition d’apparences, qui fait essentiellement partie du système et de ses nécessités, qui lui garantit sa domination réelle5Ibid., p. 76-77.».

Si l’on en reste au niveau des apparences, on peut, bien entendu, protester avec indignation contre cette affirmation dogmatique et réductrice en faisant remarquer que le pluralisme existe bel et bien dans les faits et que tout le monde est d’accord pour le considérer comme essentiel. Mais tout le problème est justement de savoir s’il correspond à quelque chose de plus réel et de plus profond qu’une simple « répartition des apparences », dont le premier venu est capable de comprendre qu’elle est absolument indispensable et doit à tout prix être préservée, justement, si l’on peut dire, pour sauver au moins les apparences. […]

Il faudrait parler aussi du comportement des intellectuels, qui justifie de façon tout à fait remarquable le peu d’estime que Kraus éprouvait, de façon générale, pour eux et qui n’a, bien entendu, rien à voir avec une forme quelconque d’anti- intellectualisme. Rarement, en effet, on aura vu les intellectuels les plus réputés et la corporation intellectuelle dans son ensemble manifester un tel conformisme et un respect aussi spontané pour toutes les puissances, les grandeurs, les valeurs et les autorités établies. Voir l’intelligence se prosterner tous les jours aussi ouvertement non seulement devant le pouvoir politique en place, qui n’a eu apparemment aucune difficulté à la mettre de son côté, mais également devant toutes les formes de réussite et de consécration que l’on peut concevoir en matière économique, sociale, culturelle et médiatique, est une chose qui n’aurait évidemment pas beaucoup étonné Kraus.

Après tout, comme l’a dit Musil, il était presque inévitable que, après avoir essayé vainement de réconcilier la sphère de la puissance avec celle de l’esprit, on finisse par résoudre le problème en décrétant que le pouvoir et l’argent eux-mêmes ont de l’esprit et sont même probablement, d’une certaine façon, l’esprit lui-même. Il ne peut plus guère y avoir de doute sur le fait que c’est bien là que nous en sommes aujourd’hui et que même les intellectuels ont fini, eux aussi, par penser, dans leur grande majorité, de cette façon, autrement dit, par estimer que le pouvoir, la richesse et la célébrité médiatique sont des choses qu’on ne peut décidément pas se permettre de prendre à la légère quand il s’agit de juger de la valeur réelle d’un individu ou d’une idée.

Comme je l’ai dit, Kraus n’avait pas, de manière générale, une estime beaucoup plus grande pour les intellectuels que pour les journalistes. Dans « Prozess Friedjung », il parle du « doute principiel qu’il éprouve à l’égard de la faculté de jugement du monde intellectuel d’aujourd’hui » et qui, dit-il, « me met au-dessus de l’effort que je devrais fournir pour descendre au niveau de chacun de ses idéaux singuliers »6Karl Kraus, Die Fackel, n° 293, décembre 1909, p. 29.. Bien des années plus tard, dans le numéro 890-905 de Die Fackel, paru en 1934, qui contient le texte fameux « Pourquoi la Fackel ne paraît pas », il explique aux écrivains qui se croient autorisés à lui reprocher son silence et à lui faire la leçon sur la question de l’engagement que, pour lui, « le monde des littérateurs est déterminé de la même façon par la non-imagination (Nichtvorstellung) du réel que par l’imagination de l’impossible7Karl Kraus, Die Fackel, n° 890-905, 1934, p. 65.».

C’est cette combinaison de la promptitude à imaginer ce qui ne peut pas et ne pourra jamais être avec l’incapacité d’imaginer ce qui est pourtant on ne peut plus réel et tangible (comme par exemple les horreurs inconcevables de la Première Guerre mondiale) qui constitue, aux yeux de Kraus, la maladie principale des représentants de l’intellect contemporain. Même si les circonstances sont aujourd’hui bien différentes, cela me semble être une caractérisation qui n’a rien perdu de sa pertinence.

Kraus aurait été évidemment très amusé si on lui avait objecté, comme on le fait souvent, que la dépréciation du monde intellectuel par des gens qui en sont eux-mêmes les représentants risque de fournir des armes aux ennemis de l’intelligence et aux formes les plus suspectes et les plus dangereuses de l’anti-intellectualisme. Une des choses qui l’ont le plus indigné en 1933 et dont il parle longuement dans la Troisième nuit de Walpurgis a été justement la facilité avec laquelle un bon nombre d’intellectuels qui comptaient parmi les plus éminents, comme par exemple Martin Heidegger, ont accepté sans difficulté et même demandé ouvertement le sacrifice de l’intellect. Car pour lui qui, n’étant pas philosophe, ne se sentait pas tenu de trouver au texte de Heidegger un sens plus profond et plus respectable que celui qu’il semble bel et bien avoir, c’est tout bonnement le sacrifice de l’intellect qu’exigeait, si l’on consent à appeler les choses par leur nom, le Discours de rectorat.

Jacques Bouveresse

Extrait de « Karl Kraus et nous. La réalité peut-elle dépasser la satire ? », Agone, « Domestiquer les masses », 2005, n° 34, p. 179-219.