« La solidarité, c’est la rapine ». Sur les slogans orwelliens de l’édition française
Cette semaine a vu une tragicomédie éditoriale occuper l’espace médiatique au point de supplanter la danse de Saint-Guy dans laquelle les présidents américain et israélien emportent le monde depuis des semaines. L’ampleur de la dramaturgie a poussé les plus sensibles au bord des larmes : « Bolloré » avancerait encore sa mainmise sur l’information, la pensée, la créativité, la pluralité, la liberté. Est-ce bien sûr ?
D’abord, Vincent Bolloré étant pleinement propriétaire des éditions Grasset depuis trois ans, il n’a rien fait d’autre qu’exercer son droit patronal en limogeant un employé, serait-il PDG. Aucune avancée donc. Il est même probable que si, en réponse au départ d’Olivier Nora, se confirme celui d’une centaine d’auteurs (qui seraient passé à 300), le milliardaire breton recule.
En effet, au-delà de la perte symbolique et financière de ces auteurs et autrices de best-sellers – plusieurs sont abonnés aux juteux prix littéraires –, Vincent Bolloré perd surtout l’illusion qu’offrait jusque-là une ligne éditoriale ouverte sur « tout l’échiquier politique » qu’assurait pour lui Olivier Nora en toute indépendance depuis au moins trois ans. Une diversité fédérée que tous ses auteurs étaient fiers d’incarner. Un cacophonie d’opinions et de positions politiques, intellectuelles et morale dont leur chef d’orchestre avait fait une harmonie. C’est donc toute une équipe de représentants, joyeux et volontaires, menée par un efficace animateur et chef des ventes qu’a perdu la bannière de Hachette.
Il est cependant possible que l’exhibition publique de cette liste de noms prestigieux mais incompatibles pour les lecteurs politisés qui les découvre ensemble aient quelques effets indésirables. Ainsi, pour ne citer que les plus emblématiques de cette prestigieuse bronca, Virginie Despentes côte à côté avec Alain Minc, Frédéric Beigbeder et Caroline Fourest ; mais aussi, coincé entre Bernard Henri Lévy et Pascal Bruckner, l’irréprochable Sorj Chalandon — ancien de la Gauche prolétarienne, journaliste du Libé des origines, romanciers des révoltés et des révolutionnaires, titulaire des prix Albert Londres, Médicis, Goncours des lycéens et de l’Académie française.
Dans l’émotion, emporté par la frénésie poignante qui a dominé la campagne médiatique, ce dernier a peut-être un peu perdu la tête. Ainsi lorsque, sur sa page FaceBook, il qualifie Oliver Nora, petit cousin de Valéry Giscard d’Estaing et descendant de Louis XV, de « chaudronnier congédié par un maître de forges » — a-t-on déjà vu un chaudronnier rémunéré 1,07 millions d’euros par an1Sur les raisons économiques du licenciement d’Olivier Nora, Vincent Bolloré précise qu’entre 2024 et 2025 la rémunération annuelle du PDG de Grasset est passée de 0,83 à 1,017 millions d’euros, le résultat opérationnel de sa marque est passé de 1,2 à 0,6 millions d’euros (« Séisme ? », JDD, 19 avril 2027). ? Visiblement bouleversé, se voyant désormais, après avoir été choyé pendant 21 ans par Grasset, en « chien des rues infecté par la rage », Sorj Chalandon renvoie à la « fachosphère » toute personne qui doute de la pureté des intentions de ses camarades auteurs et de son cher éditeur en lutte pour « la liberté d’écrire, de publier, de respirer, de vivre ».
Douteux mélange en effet que la lettre ouverte de ces rentiers de l’édition largement relayés par les médias, entre Voltaire et boutiquier, entre la défense universelle de la « liberté de création » et la récupération intéressée de leurs droits d’auteur. (D’autant plus étrange que tous et toutes continueront à toucher, où qu’ils continuent de publier, puis leurs héritiers pendant 70 ans, les mensualités que leur versent depuis trois ans les comptables de Vincent Bolloré comme avant ceux des Lagardère.)
Moins nombreux, plus discrets que les romanciers et essayistes, une quinzaine d’universitaires, essentiellement des historiens, ont eux aussi annoncé leur intention de quitter Hachette — en l’occurrence, la marque Fayard. Pour les mêmes raisons, avec la même intention : ils veulent récupérer leurs droits, « qui constituent l’essence même de leur réputation et de leur honneur ». Tout aussi lyriques donc, mais plus pragmatiques, ils rassurent leurs futurs éditeurs sur l’essentiel en « ne contestant aucunement la propriété du capital financier ». Le cœur de leur tribune « en appelle à une modification du contrat d’édition et à l’inclusion d’une clause de conscience permettant aux auteurs […] de pouvoir sortir d’une dépendance contraire à leur éthique ».
Ce serait en effet une excellente chose – qui se pratique déjà dans les médias, dont il est temps d’étendre à l’édition la défense des principes de protection de l’information. Mais la mise en pratique de l’« éthique » de chaque auteur pourrait s’avérer délicate pour celles et ceux qui choisissent l’un ou l’autre des groupes qui produisent 90 % du chiffre d’affaire de l’édition française.
Ce serait le « détournement de capital symbolique que constitue l’arrivée comme auteur chez Fayard, de Jordan Bardella, de Niscolas Sarkozy ou de Philippe de Villiers » qui marque le point de non retour de nos universitaires. Précisons toutefois que si Jordan Bardella signe bien son premier livre chez Fayard en 2025, c’est en août 2023 qu’y paraît celui Nicolas Sarkozy et en 2019 puis 2020 ceux de Philippe de Villiers — soit trois et quatre ans avant que Vincent Bolloré ne prenne la tête de Hachette. Pinaillage… Mais surtout un détail dans la production des plus ou moins 150 titres par an qui paraissent depuis longtemps chez Fayard. Et du même volume édité chaque année chez Grasset par Olivier Nora.
Sans raviver les cinq années difficiles où les œuvres, les idées et les auteurs de La Découverte étaient la propriété de Vincent Bolloré — et où, comme Olivier Nora et « ses » auteurs pendant trois ans, aucun n’a bougé (même après qu’en 2022 un livre de Guillaume Meurice soit censuré parce qu’il avait déplu à l’actionnaire principal) —, on peut se demander si, avec l’extension à l’édition de la clause de conscience des journalistes, ils seraient partis. Pour aller où ?2La décision de Guillaume Meurice donne une indication du choix de ce genre d’auteur confronté à ce genre de contrainte : il a publié chez Flammarion (groupe Madrigall) le livre refusé par Le Robert (groupe Editis) – sur cette affaire, lire «Le comique de gauche et le croquemitaine de l’édition française ».
Ne prenons qu’un exemple. Si l’accueil par Vincent Bolloré de Rubempré, maison fondée par Éric Zemmour pour lancer sa campagne avec son livre, La France n’a pas dit son dernier mot, a déclenché un tollé, personne ne semble avoir remarqué que les principaux livres du candidat de Reconquête, ceux qui ont fait sa gloire et sa fortune, sont parus chez Albin Michel. De même, si le dernier livre de Philippe de Villiers paru chez Fayard a repoussé dix-sept universitaires, ce sont vingt-trois livres que le baron vendéen a publié chez Albin Michel entre 1989 et 2021. Sachant qu’Humensis, groupe propriétaire notamment des Presses universitaires de France, a été racheté par Albin Michel en 2025, combien de temps ses auteurs, romanciers, essayistes et universitaires vont-ils attendre que leur soit présenté une clause de conscience ?
Selon nos historiens démissionnaires de Fayard, pour comprendre qu’il est aussi impossible d’attacher un auteur à un catalogue que « la chèvre de Monsieur Seguin à un piquet » (sic), il faudrait prendre l’exemple de la Seconde Guerre mondiale, quand des écrivains sont « restés dignes » en refusant de « cohabiter avec les auteurs collaborationnistes ». On se souvient de Louis Aragon et d’Elsa Triolet, dont les livres sont parus sous l’Occupation chez Robert Denoël : lorsqu’en 1945 cet éditeur collaborationniste demanda à ses auteurs, proches des résistants communistes, de lui épargner les foudres de la Commission d’épuration, ceux-ci lui auraient répondu qui l’avaient « supporté pendant la guerre » mais que ce fut un « calvaire d’être édité à côté de Céline et de Rebatet »3Cité par Pierre Assouline, Gaston Gallimard, un demi-siècle d’édition française, Balland, 1984, p. 340.. On comprend. Moins en revanche qu’ils aient continué à subir ce calvaire lorsqu’ils se sont retrouvé édités à côté des mêmes chez Gallimard, qui a acquis le fonds Denoël en 1951.
On se souvient aussi qu’après l’arrivée des nazis à Paris les éditions Gallimard ont continué de faire paraître leurs livres en plaçant la Nouvelle revue française sous la direction de l’ardent collaborateur Pierre Drieu la Rochelle, éditeur entre autres de l’ambassadeur vichyste Paul Morand et du pro-nazi Jacques Chardonne ; tandis que, dans le bureau d’à côté, Jean Paulhan éditait, entre autres irréprochables, Albert Camus, André Malraux, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir.
À peu près toute l’édition française ayant collaboré avec l’occupant, c’est un fait, on ne voit qu’une seule maison où des auteurs ont pu ne pas croiser des collaborateurs plus ou moins zélés : Minuit, « fondée dans la clandestinité en 1942 par Pierre Lescure et Vercors, née précisément contre la collaboration éditoriale avec les Allemands que représentait à l’époque la NRF de Pierre Drieu la Rochelle, éditée par Gallimard », comme le rappelle l’historienne Anne Simonin4Lire Anne Simonin, Les Éditions de Minuit : 1942-1955. Le devoir d’insoumission, IMEC-« L’édition contemporaine », 2008.
Cette anomalie originelle de l’édition française a été corrigée en 2021 avec le rachat de Minuit par Gallimard, où l’on pratique, depuis bien plus longtemps et avec une virtuosité d’un autre niveau, cette précieuse compétence, louée chez Olivier Nora, de cohabitation des contraires. Pour ne citer qu’un seul exemple de l’extraordinaire capacité des éditions Gallimard à faire passer des vessies pour des lanternes – et de la neutralité pour de l’engagement (à droite) –, prenons le cas Boualam Sensal. Comme le montre Faris Lounis dans son analyse, « Un cadavre de la colonisation immortalisé par l’Académie française », alors que les romans, articles et essais de cet auteur, édité chez Gallimard depuis 25 ans, offrent à la bataille culturelle d’extrême droite ses meilleurs arguments, il faut attendre le passage de l’académicien chez Grasset pour que les observateurs soient décillés. Mais l’illusion est si persistante qu’on parle encore aujourd’hui dans la presse d’un « doute de ses proches et de ses soutiens sur un possible glissement vers la droite radicale » (Le Monde, 10/04/26).
Cette énorme fuite d’auteurs de Grasset est donc, pour Antoine Gallimard, une occasion en or d’expliciter la conduite qui permit à son prestigieux grand-père de faire fructifier sa maison pendant l’Occupation : « Sous une même couverture coexistent des œuvres aux visions contradictoires […] cette neutralité sans laquelle il ne reste que l’alignement, l’orthodoxie, le conformisme. » Et de proposer ces services sous le titre d’une tribune irrésistible : « Notre solidarité avec Olivier Nora et ses auteurs doit être totale ».
On voit donc bien en quoi Vincent Bolloré a reculé – en perdant les cautions de gauche de la fausse diversité de la production de son groupe. Mais nous aussi avons reculé. Car si la mise au pas de ses marques les plus prestigieuses a clarifié la situation chez Hachette, les réflexions médiatiques face à toutes ses décisions rendent toujours aussi invisible l’uniformité que produit la concentration éditoriale.
Solidarité et indépendance sont les deux mamelles de l’édition française.
Thierry Discepolo
Du même auteur, sur le licenciement d’Olivier Nora, lire : « Les fruits et les fleurs de la concentration éditoriale », Antichambre, avril 2026
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Édition française, qui possède quoi
Deuxième édition, revue et actualisée
- 1Sur les raisons économiques du licenciement d’Olivier Nora, Vincent Bolloré précise qu’entre 2024 et 2025 la rémunération annuelle du PDG de Grasset est passée de 0,83 à 1,017 millions d’euros, le résultat opérationnel de sa marque est passé de 1,2 à 0,6 millions d’euros (« Séisme ? », JDD, 19 avril 2027). ↩︎
- 2La décision de Guillaume Meurice donne une indication du choix de ce genre d’auteur confronté à ce genre de contrainte : il a publié chez Flammarion (groupe Madrigall) le livre refusé par Le Robert (groupe Editis) – sur cette affaire, lire «Le comique de gauche et le croquemitaine de l’édition française ». ↩︎
- 3Cité par Pierre Assouline, Gaston Gallimard, un demi-siècle d’édition française, Balland, 1984, p. 340. ↩︎
- 4Lire Anne Simonin, Les Éditions de Minuit : 1942-1955. Le devoir d’insoumission, IMEC-« L’édition contemporaine », 2008 ↩︎

