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La violence symbolique dans le monde universitaire français

16 février 2023|

Pour finir cette série de blogs sur « les médias sociaux, le journalisme et la crise des sciences sociales », je voudrais montrer comment s’exerce aujourd’hui la violence symbolique au sein même de la recherche savante. C’est dans ce but que je commencerai par analyser le dernier argument développé par Didier Fassin pour discréditer notre travail dans le compte rendu publié par la revue en ligne AOC.

À propos du livre qu’il a dirigé avec Éric Fassin, De la question sociale à la question raciale, Didier Fassin nous reproche de ne pas avoir compris que son objectif était de passer d’une « politique identitaire » à une « politique des minorités ». Pourtant, son texte donne un exemple flagrant de raisonnement identitaire. Pour expliquer le « mystère » qui nous a rendus « diaboliques », il mobilise en effet des arguments empruntés à la problématique des « représentations », qui peuvent se résumer en un mot : « aveuglement ». Outre l’aveuglement à la couleur et l’aveuglement face à la puissance de ses raisonnements, il a repéré aussi – en ce qui me concerne en tout cas – un aveuglement sur moi-même en raison de mes origines.

Dans l’introduction de l’un de mes livres, j’avais expliqué que j’ai connu dans l’enfance des formes de « mépris de classe », lorsque ma famille vosgienne a émigré en Alsace, dans une petite ville bourgeoise ; ce qui a joué un rôle important dans l’orientation ultérieure de mes recherches sur l’histoire de l’immigration. Didier Fassin voit, dans ce passage, ce qu’il appelle « une clé de lecture », qu’il présente ainsi : « Il est remarquable qu’il ne voie pas que, ce qui le différenciait plus encore des jeunes d’Afrique du Nord, c’était le regard racisé qui pesait sur ces derniers et la douloureuse histoire coloniale dont ils étaient en train de se libérer. Or, c’est précisément ce genre de point aveugle que mettent en évidence les études qu’il critique. »

Voilà une illustration flagrante de ce que j’appelle un « discours identitaire », qui consiste à expliquer les comportements ou les propos d’une personne par leur origine, en réduisant leur identité à un seul critère pour le retourner contre elle. En lisant ce passage, m’est revenu en mémoire ce qu’écrivait Jacques Bouveresse à propos des « psychologues amateurs » qui s’efforcent de discréditer leurs concurrents en leur reprochant leurs origines. Il estimait que « l’origine, en particulier l’origine sociale, de nos idées, aussi importante qu’elle puisse être, ne prouve en elle-même rien pour ou contre leur valeur objective, qui doit être décidée par des considérations d’une autre sorte. C’est ce qui rend si pitoyables les critiques qui consistent à disqualifier automatiquement une affirmation par ses origines *».

Mais ce qui m’a paru le plus sidérant, pour un anthropologue dont j’avais beaucoup apprécié les recherches empiriques jusqu’ici, c’est que lorsqu’il s’agit de répondre aux critiques d’un collègue, il oublie un principe élémentaire du travail scientifique; à savoir la vérification des sources. Si Didier Fassin avait vraiment pris au sérieux sa « clé de lecture », il aurait poussé ses investigations – sans que cela lui demande beaucoup d’efforts – jusqu’à la postface de mon livre Penser avec penser contre, dans laquelle j’ai développé les quelques lignes d’auto-analyse qu’il cite *.

À la différence de la plupart de celles et ceux qui sont victimes de la violence symbolique que charrie le discours identitaire, ma position sociale me donne la possibilité d’y répondre, même si la nécessité de me justifier face à ces mises en cause m’est pénible. Contre l’entreprise de stigmatisation de mon « origine sociale » qui m’aurait rendu « aveugle » à la souffrance des « racisés », je suis donc obligé de rappeler ce que j’avais succinctement écrit dans cette postface.

Dans mon enfance, j’ai été confronté à une triple discrimination : celle qui tenait effectivement à mon milieu social (la classe), mais aussi celle qui tenait à la maltraitance d’un père alcoolique et violent (le genre), et celle qui tenait à ma couleur de peau (la « race »). En raison d’une origine incertaine d’une partie de mes ancêtres, mon faciès de « basané » n’était pas conforme à la norme physique qui dominait dans la communauté alsacienne, ce qui explique que le mépris social s’exprimait aussi par des insultes me présentant comme « l’Arabe de service », le « fellagah » – cela se passait pendant la guerre d’Algérie. Didier Éribon a évoqué, dans son autobiographie, qu’il avait subi dans l’enfance des insultes « racistes » du même type, preuve que mon expérience n’avait rien d’exceptionnel *. Mais elle a été décisive dans mon engagement contre le racisme dès le début de mes études supérieures, puis dans mon militantisme « postcolonial » en République populaire du Congo, puis dans la publication de mon premier livre où j’ai convaincu l’éditeur (François Maspero) de faire une large place au témoignage de Benaceur Azzaoui – militant CGT d’origine marocaine – pour qu’il évoque lui-même les discriminations qu’il subissait dans ce syndicat *.

Les humiliations subies dans l’enfance ont été déterminantes aussi dans ma lecture passionnée des écrits de Michel Foucault concernant ce qu’il appelait la « subjectivation » (comment les dominants transforment les dominés en « sujets ») et ceux de Pierre Bourdieu concernant la violence symbolique (qui interdit aux dominés de se justifier d’exister comme ils existent). Grâce à eux, et à quelques autres savants, j’ai pu mieux comprendre et mettre à distance ce passé traumatisant. C’est ce qui m’a conduit aussi à définir la fonction civique du chercheur comme un effort visant à fournir aux dominés des outils pour leur permettre de s’engager sur le chemin que j’avais moi-même parcouru pour m’en sortir. Ce qui explique le fil conducteur de mes recherches visant à déconstruire les identités collectives pour retrouver les individus dans leur infinie complexité et mettre en lumière la violence qu’exercent les « porte-parole » et les intellectuels qui pratiquent les assignations identitaires.

Si j’ai insisté longuement sur cet article de Didier Fassin, c’est en raison de la position éminente qu’il occupe dans le milieu académique. Au-delà des insultes que nous avons subies sur les réseaux sociaux, il a contribué, par son texte dans AOC, à alimenter la polémique simpliste concernant l’opposition entre la classe et la « race ». Son raisonnement identitaire a été perçu comme un exemple à suivre par les universitaires qui interviennent dans l’espace public pour défendre les causes qu’ils croient justes. Pour montrer l’impact de cette posture dans notre milieu professionnel, je me limiterai à des exemples qui concernent mon propre centre de recherches à l’EHESS (IRIS), dont Didier Fassin a été le directeur pendant longtemps.

Le premier est celui de ma collègue sociologue, Rose-Marie Lagrave. Dans l’article qu’elle a intitulé « Une haine tentaculaire », elle écrit : « Car tout l’enjeu est là, en décrédibilisant l’intersectionnalité, S. Beaud et G. Noiriel apportent une pierre au procès mené par N. Heinich et consorts, au nom de la neutralité axiologique, à une sociologie s’intéressant aux structures de domination et à leur reproduction. *»

Cette manière de présenter nos critiques de l’intersectionnalité comme des cris de « haine » pour alimenter, à coup de « pierres », des « procès » contre les sociologues de la domination – sans dire un seul mot du contenu du livre – s’inscrit dans le prolongement du langage polémique que Didier Fassin a mobilisé contre nous. Nous avons là une autre illustration flagrante de la dégradation des relations entre universitaires exerçant le même métier. Non seulement, Rose-Marie Lagrave appartient au même centre de recherches que moi, mais nous avons aussi partagé le même bureau à l’EHESS pendant plusieurs années. Dans son autobiographie, elle me présente comme un exemple de « transfuges issus du monde ouvrier urbain, […] porteurs d’un sens politique, dotés d’un capital symbolique et militant, qui rejaillit et valorise ceux qui, bien que socialement déserteurs, en sont issus *». Si elle avait fait preuve du minimum de considération qui devrait exister dans les relations entre « collègues », elle aurait appris qu’en réalité je viens d’un village plus petit que le sien. Mes parents ne m’ont pas inscrit – comme cela a été son cas – dans une école privée, ce qui explique que je n’aie pas eu la possibilité d’accéder au lycée, et qu’il m’ait fallu emprunter la voie étroite du CEG, puis de l’École normale d’instituteurs des Vosges, pour m’en sortir. Je m’arrête là car je ne suis pas candidat à la médaille d’or du « transfuge social », compétition en vogue par les temps qui courent.

Mais à l’instar de Didier Fassin, quand il s’agit de discréditer un collègue, il n’est pas nécessaire de respecter les principes élémentaires de la recherche en sciences sociales. On peut d’ailleurs s’étonner que le comité de rédaction d’Actes de la recherche en sciences sociales ait laissé passé ces propos insultants à notre égard. Pour montrer ce qui a changé dans le monde des sciences sociales, je rappellerai ce que Pierre Bourdieu, le fondateur de cette revue – qui a été si importante dans les sciences sociales françaises du dernier quart de siècle – écrivait à propos des échanges entre universitaires. Lors d’une discussion qu’il avait eue sur ce point avec l’historien Roger Chartier, lui aussi professeur au Collège de France, Bourdieu avait précisé que les désaccords entre chercheurs étaient un moyen essentiel pour faire progresser les connaissances, mais il ajoutait: « à condition que cette lutte soit soumise à des règles minimales de dialogues réglés. Autrement dit, à condition que tous les coups ne soient pas permis. Par exemple, à condition qu’on ne puisse pas liquider un argument scientifique par un argument politique. On ne peut pas tuer un théorème en disant qu’il est de droite ; or, on peut tuer une théorie sociologique ou historique en disant : elle est de droite. *»

Un exemple, encore plus caricatural, de ces dérives est donné dans le texte publié récemment par Isabelle Clair, directrice de recherches au CNRS, autre membre de l’IRIS. Voilà ce qu’elle écrit à la fin de son article : « C’est ainsi que diverses prénotions, méconnues comme telles, sont institutionnalisées au rang de connaissances et sont d’autant plus difficiles à défaire. Par exemple, la revendication du monopole explicatif de la classe contre les théories intersectionnelles dans certains secteurs de la sociologie française contemporaine (i.e. Mauger, 2013 ; Beaud & Noiriel, 2021) est particulièrement portée par des hommes – blancs, hétérosexuels, etc. – qui perçoivent bien, mais sans parvenir à le thématiser tant l’épistémologie du point de vue situé – qu’ils ne lisent pas – leur fait horreur, que la critique à laquelle ils font face ne remet pas seulement en cause les résultats de leur recherche mais les raisons biographiques pour lesquelles ils défendent leurs propres angles morts – et les intérêts d’hommes d’autres groupes sociaux que les leurs. Ils découvrent, dans l’interpellation formulée à l’encontre de leurs options théoriques, une remise en cause qui ne concerne pas seulement leur travail mais leur identité sociale. *»

Ce verbiage pseudo-théorique, publié dans une rubrique intitulée « théories et méthodes » (!), illustre fort bien ce que Pierre Bourdieu appelait « Une épistémologie réduite à un discours juridique sur la science des autres ». On y retrouve les procédés polémiques qui tendent à devenir la norme dans le petit milieu de la sociologie critique. Cette personne nous raconte une histoire dans laquelle des individus ignorants et arc-boutés sur leurs privilèges de « mâles blancs hétérosexuels » rejettent avec « horreur » les critiques de celles qui combattent courageusement – car « elles sont difficiles à défaire » – les « prénotions méconnues comme telles ». On a là un autre exemple de retraduction dans un langage polémique (présenté comme « épistémologique ») des analyses issues de nos recherches, que cette chercheuse du CNRS n’a apparemment jamais lues. Ni Gérard Mauger, ni Stéphane Beaud, ni moi n’avons jamais « revendiqué » « le monopole explicatif de la classe contre les théories intersectionnelles ». On aimerait savoir à quels écrits précis elle fait allusion en parlant des « interpellations théoriques » qui remettraient en cause notre travail et « notre identité sociale ». Il est regrettable que cette donneuse de leçons n’ait pas poussé son « épistémologie critique » jusqu’à s’interroger sur sa propre position dans les relations de pouvoir du monde académique. C’est d’ailleurs ce qu’on l’inviterait à faire, sans tarder.

Le plus inquiétant, pour ceux qui se préoccupent de l’avenir des sciences sociales, concerne le procès d’intention qui nous est fait et qui rappelle, par bien des aspects, les méthodes staliniennes du passé, sauf que ce n’est plus la classe sociale des adversaires qui est stigmatisée, mais leur sexe, leur couleur de peau et même leur orientation sexuelle. Le fait que des collègues femmes puissent reprendre à leur compte les procédés polémiques qui étaient autrefois une spécialité masculine devrait interroger le mouvement féministe, sauf à considérer que le fait d’être une femme immunise contre l’exercice de la violence symbolique.

Qu’on puisse procéder à une analyse multivariée pour établir un lien entre les caractéristiques sociales (au sens large) d’un chercheur et l’orientation de ses objets d’étude – comme l’avait fait Bourdieu dans un livre extrêmement fouillé *– est tout à fait légitime en sciences sociales. On peut également comprendre que les nouvelles générations d’universitaires aient l’ambition de développer de nouveaux domaines de recherches, de proposer de nouvelles méthodes, etc. Mais cela ne devrait pas les conduire à franchir la ligne rouge qui sépare l’analyse sociologique et les assignations identitaires qui fonctionnent comme des insultes pour discréditer le travail des autres. Le fait que nous soyons des hommes est inscrit dans notre état civil. Mais qu’est-ce qui peut permettre à Isabelle Clair de nous étiqueter comme des « blancs » et qu’est ce qu’elle connaît de notre orientation sexuelle? A-t-elle procédé à une enquête pour justifier ces affirmations? Si c’est le cas, nous aimerions savoir comment elle l’a menée.

Preuve qu’il ne s’agit pas là de quelques cas isolés, le comité de rédaction de la revue Sociologie a laissé passer sans coup férir ces propos insultants. Et lorsque nous nous sommes adressés aux membres de l’EHESS qui dirigent aujourd’hui l’IRIS pour les alerter sur le caractère inadmissible des mises en cause identitaires d’Isabelle Clair, ils nous ont répondu par mail en affirmant qu’ils soutenaient « pleinement et entièrement » leur collègue car ses propos s’inscrivaient dans « la tradition sociologique » et qu’ils étaient « conformes à la démarche sociologique » (sic !).

Au-delà des écrits individuels, on constate donc qu’aujourd’hui, celles et ceux qui dirigent les institutions des sciences sociales considèrent que la « tradition sociologique » et « la démarche scientifique » justifient qu’on puisse invoquer la couleur de peau et l’orientation sexuelle des membres d’un même centre de recherches pour discréditer leur travail.

Dans la revue qu’a fondée Pierre Bourdieu et dans les lieux où il a enseigné (EHESS et Collège de France), on peut aujourd’hui se prétendre savant tout en multipliant des assignations identitaires qui ne reposent sur aucune preuve. Dans son texte sur la télévision, que j’ai cité dans un blog précédent, Pierre Bourdieu affirmait pourtant que l’éthique de la discussion était une spécificité du champ scientifique, qu'il comparait au champ journalistique : « On ne trouve pas dans l’univers journalistique l’équivalent de ce qui s’observe dans l’univers scientifique. Par exemple, cette sorte de justice immanente qui fait que celui qui transgresse certains interdits se brûle ou au contraire que celui qui se conforme aux règles du jeu s’attire l’estime de ses pairs. »

Je pense que le triomphe de la communication numérique a rendu quasiment obsolète cette manière de défendre l’autonomie de la science. Et cela contribue à marginaliser de plus en plus nos disciplines dans l’espace public. Ce sont des mises en cause comparables à celle d’Isabelle Clair qui ont miné le conseil scientifique de la DILCRAH, ce qui a abouti, tout récemment, à sa liquidation par le gouvernement.

Certes, ce genre de problèmes s’était posé dans le passé. On a vu que, dans les années qui ont suivi Mai 68, les philosophes marxistes avaient déjà mobilisé le langage polémique contre leurs adversaires en dénonçant leur origine de classe. Mais aujourd’hui, la sociologie s’est substituée à la philosophie, la classe sociale a cédé sa place au genre ou à la « race », et les femmes jouent désormais un rôle très actif dans ce type de guerre.

Étant donné que les dénonciations inspirées du marxisme ont été rapidement marginalisées dans le champ universitaire, on pourrait penser qu’il en ira de même pour celles qui se mènent aujourd’hui au nom du féminisme, de l’antiracisme ou de la transidentité. Mais je suis convaincu que c’est une vision trop optimiste de ce qui nous attend. La différence majeure avec les philosophes marxistes des années 1960-1970, c’est qu’ils mettaient en cause les origines sociales de leurs adversaires, alors qu’ils étaient eux-mêmes, le plus souvent, issus de la bourgeoisie. Cela les plaçait dans une contradiction que Jean-Paul Sartre a théorisée dans les analyses où il présente l’intellectuel révolutionnaire comme « un traître à sa propre classe ». Cette problématique de la trahison a eu au moins le mérite d’alimenter une dialectique (lutte des contraires) anti-identitaire. L’une des principales caractéristiques commune aux grands intellectuels de cette époque – depuis Franz Fanon et Jean-Paul Sartre jusqu’à Gilles Deleuze, en passant par Michel Foucault, Jacques Derrida ou Pierre Bourdieu – tenait (au-delà de tout ce qui les opposait) dans un effort intellectuel visant à déconstruire les identités collectives. La tendance dominante dans la génération des intellectuels critiques qui les ont remplacés vise au contraire à conforter ces logiques identitaires (même quand elles se nomment « transidentitaires »), souvent pour disqualifier leurs concurrents.

Comparées aux polémiques inspirées du marxisme, ces nouvelles formes de discrédit ont beaucoup plus de chances de se pérenniser car elles échappent à la contradiction sartrienne. Si vous êtes une femme et que vous défendez la cause des femmes, la question de la « trahison » ne se pose pas. Idem, si vous êtes noir et qui vous défendez la cause des Noirs. La domination symbolique exercée par les porte-parole peut donc se perpétuer sans risque, sauf à soulever le voile sur l’appartenance de classe, entreprise iconoclaste qui suffit, on l’a vu, à provoquer les levées de boucliers. J’ajoute que les philosophes marxistes défendaient des thèses révolutionnaires qui ne pouvaient pas être applaudies par les médias que contrôlent les milliardaires. En revanche, comme on l’a vu, la classe dominante a rapidement intégré dans sa stratégie la rhétorique moralisatrice sur la cause des femmes et de l’antiracisme. Ce qui explique que l’enjeu majeur auquel les chercheurs en sciences sociales sont confrontés aujourd’hui ne réside pas dans la défense de ces causes (ce qu’ils peuvent faire évidemment en tant que citoyens), mais dans la manière de les problématiser.

Étant donné qu’on va exiger désormais des nouveaux docteurs, qu’ils jurent de respecter « les principes de l’intégrité scientifique » et de la « réflexivité éthique », nous demandons que les responsables de notre communauté scientifique se prononcent publiquement sur ce que signifient ces beaux principes. Nous voulons qu’ils disent s’il est scientifiquement légitime qu’on puisse rejeter les critiques faites par des chercheurs à un ouvrage en les qualifiant de « réactionnaires », en mettant en cause leur compétence, leur origine, leur couleur de peau et leur orientation sexuelle.

Dans un précédent blog, j’ai cité la remarque de Ludwig Wittgenstein disant que « ce n’est pas la raison qui est fondamentale, mais l’instinct et la volonté *». Cela vaut aussi, malheureusement, pour le monde universitaire. L’analyse que j’ai développée ici confirme, s’il en était besoin, qu’on ne peut jamais convaincre à l’aide d’arguments rationnels celles et ceux qui ne veulent pas, ou n’ont pas intérêt à, être convaincus. Mais plutôt que de parler en terme d’« instinct », je dirais que ce sont les expériences vécues (principalement dans l’enfance) qui peuvent expliquer que quelques rares intellectuels soient sensibles à la violence symbolique que peut véhiculer le discours public alors que la plupart des autres ne voient même pas où est le problème.

Je ne me fais donc guère d’illusion sur l’écho que rencontrera cette revendication au sein des instances qui nous dirigent. Il me reste malgré tout l’espoir que ceux et celles qui ne peuvent pas faire autrement que de résister aux formes de domination et d’humiliations qu’elles subissent puissent trouver une utilité dans ce que j’ai écrit. C’est cet espoir que Pierre Bourdieu avait formulé dans les dernières phrases de son auto-analyse : « Et rien ne me rendrait plus heureux que d’avoir réussi à faire que certains de mes lecteurs ou lectrices reconnaissent leurs expériences, leurs difficultés, leurs interrogations, leurs souffrances etc, dans les miennes et qu’ils tirent de cette identification réaliste, qui est tout à fait à l’opposé d’une projection exaltée, des moyens de faire et de vivre un tout petit peu mieux ce qu’ils vivent et font. *»

Gérard Noiriel

Une première version de ce texte est parue sur le blog de l’auteur le 15 février 2023.