L’ange de la paix réduit au silence
Publié en 1947, l’éditorial d’un hebdomadaires suédois, rédigé par le journaliste et écrivain Stig Dagerman, revenait sur un sondage d’opinion à propos des risques de guerre, déjà deux après le conflit mondial. Il y a soixante-dix ans comme aujourd’hui…
Si la peur était un vice ou une maladie, comme l’alcoolisme, on pourrait imaginer une cure de désintoxication, non pas dans un établissement spécialisé de ce genre, mais au Conseil de sécurité de l’ONU. On ferait par exemple ingurgiter aux patients un vomitif qui les priverait à jamais de la jouissance qu’une peur bien concoctée et épicée leur a jusque-là assurée.
À une époque qui a autant besoin de la peur que la nôtre, il peut naturellement venir à l’idée de certains d’y avoir recours en tant que moyen de jouissance, de voir dans le cours effrayant des événements mondiaux un roman d’épouvante dévoré après minuit et de ressentir, avec une joie secrète, la présence d’un petit tigre bien domestiqué dans leur poitrine.
D’un autre côté, il convient sans doute de ne pas laisser trop de place au sarcasme car la peur, bien utilisée, n’est ni un vice ni une maladie mais un indicateur – et peut-être le plus fiable de tous – de la pression que les ministres des Affaires étrangères du monde exercent sur les nerfs de l’humanité.
C’est de ce point de vue qu’il est instructif de considérer, les statistiques établies par une enquête récente sur la peur de la guerre dans le monde. Celles-ci nous fournissent, si nous le voulons bien, l’image d’une immense collectivité d’êtres humains effrayés qui redoutent la même chose et mettent presque les mêmes arguments en avant pour motiver cette peur. On a là une belle unanimité, basée sur un manque identique de confiance dans les instances internationales chargées d’assurer la sécurité. L’art de diviser pour régner a très largement été remplacé par celui d’effrayer pour régner.
Après, c’est naturellement une autre question que de savoir comment cette peur de la guerre fonctionne en chaque individu. Il n’est pas impossible de suggérer que le mot « peur » ne convienne pas très bien en l’occurrence. Pourtant, c’est précisément l’incapacité totale à éprouver de la peur, dont il existe maints exemples, qui produit, plus que toute autre chose, une impression aussi déprimante : non que la peur soit un sentiment plus noble que les autres mais parce que son absence dans des contextes où elle serait naturelle traduit souvent l’absence d’autres sentiments.
Il est impossible de dire dans quelle mesure la peur de la guerre que révèle ce sondage se subdivise en deux catégories : la crainte de la guerre et l’attente résignée de celle-ci. En toutes circonstances, l’angoisse est à préférer à la résignation. Il existe une forme de peur qui paralyse, de même qu’un optimisme malsain qui paralyse tout autant la volonté, mais il existe aussi une peur roborative qui fait office de corset de l’âme et nous oblige à nous tenir droits dans des situations insupportables. Simplement, il convient de ne pas le porter trop longtemps car, lorsque la peur devient une habitude, elle perd ce qui la justifie sur le plan humain et se mue en une censure collant impitoyablement ses bandeaux sur toutes les pensées interdites, c’est-à-dire celles qui vont à l’encontre des habitudes.
Le problème est donc de faire en sorte que la peur soit productive. En période de guerre, où il ne faut rien laisser se perdre, la peur a sa place tout indiquée dans le paquetage du soldat, à côté de la grenade à main et du masque à gaz. Quand il s’agit de fabriquer des héros guerriers, la peur est une auxiliaire inappréciable. Ne serait-ce donc pas une mission à confier à l’ONU que de recycler pour ainsi dire la peur et d’en faire un article de paix ? À la commission de l’atome, il faudrait adjoindre une commission de la paix chargée d’explorer les possibilités qui existent de mettre la peur de la guerre au service de la paix. Mais, pour cela, il ne faut pas attendre que cette peur soit devenue une habitude sans importance.
Quand, en tant qu’écrivain, on a soutenu la thèse que l’une des voies les plus rapides pour libérer l’être humain des conventions, des complexes et de l’auto-oppression consiste à regarder sa peur dans le blanc des yeux et à admettre son existence, la reconnaissance de la peur à l’échelle mondiale devrait être un motif de joie.
Il peut néanmoins être risqué de tirer trop de conclusions de trop peu de chiffres. En effet, cette enquête est très incomplète, dans la mesure où elle n’indique ni la nature de la peur qu’éprouvent les sondés ni son degré. Or, de même qu’il y a un amour qui n’existe qu’au moment où il en est fait la déclaration, il y a une peur qui n’existe qu’au moment où elle est déclarée, par exemple dans des interviews, des propos de table voire dans des lettres, faute d’autres sujets de conversation. Une peur de ce genre n’empêche pas de dormir celui qui la connaît. On ne peut non plus attendre d’elle qu’elle fasse chanceler, d’une façon ou d’une autre, les bases de l’existence normale. Et ce serait une bonne chose, pour un écrivain porté à échafauder des thèses, que de savoir quel pourcentage de cette peur-là entre dans ces chiffres fort élevés de peur de la guerre.
Pour qu’une enquête sur la peur de la guerre soit intéressante, non seulement sur le plan politique mais aussi sur le plan psychologique, il faudrait sans doute qu’elle soit accompagnée d’autres questions, indiscrètes. Par exemple : à quel point avez-vous peur ? dormez-vous bien la nuit ? ou bien : faites-vous des rêves affreux ? et vous réveillez-vous baigné de sueur froide ? avec le sentiment que la sirène annonçant un bombardement vient de retentir ? Vous faites-vous une idée précise de ce que signifiera pour vous, pour vos enfants et pour vos perspectives d’avenir en tant qu’être humain, ce que vous appelez une guerre mondiale?
Tant que l’on ne saura pas comment fonctionne, en chaque individu, une peur admise seulement de façon collective, il ne sera possible de tirer de celle-ci que des conclusions extrêmement générales. L’une de ces conclusions – incontestable, celle-là – est que cette enquête à l’échelle mondiale sur les dimensions de la peur de la guerre doit être interprété comme un vote de défiance universel quant aux moyens qui ont été mis en œuvre, sur le plan politique, pour assurer la sécurité dans le monde. Mais, à vrai dire, on pouvait s’en douter, à une époque où le fait de réduire au silence l’ange de la paix semble être une mauvaise habitude quotidienne au siège de l’organisation internationale de la paix.
Stig Dagerman
Extrait de Notre besoin de consolation est insatiable, traduit du suédois par Philippe Bouquet.
Du même auteur, lire un autre extrait en ligne.
