L’antifascisme n’est pas un gauchisme
En préface à la première édition française de ce livre, à la Fosse aux ours en 1997, le journaliste Michel Polac s’exclame : « Je ne comprendrai jamais rien à la politique des éditeurs. Voici un livre qui a paru avec un grand retentissement en… 1946, et qui a été réédité maintes fois en Italie, mais qui ne sort ici que maintenant. Pourtant, c’est un texte extraordinaire. Le récit détaillé d’une expérience bouleversante qui offre à la littérature partisane un témoignage d’une grande efficacité narrative et d’une sincérité troublante. »
Trois ans plus tard, pour la deuxième édition française de Mon grain de sable, en poche chez 10/18, Monique Baccelli, qui l’a traduit, signale dans sa présentation que la lecture du manuscrit original a bénéficié du soutien de Natalia Ginzburg et de Cesare Pavese – excusez du peu –, écrivains engagés dans la mouvance antifasciste de Giustizia e Libertà (Justice et liberté), comme d’ailleurs l’éditeur italien, Giulio Einaudi. Et bien sûr Bolis, l’un des dirigeants de la Résistance en Ligurie, la région de Gênes.
Ce qui fait dire à Michel Polac que ce livre, c’est « un peu comme si Jean Moulin avait échappé à Klaus Barbie et nous avait laissé le témoignage de ses tortures et de sa tentative de suicide »1S’il est nécessaire de rappeler que Jean Moulin, fondateur du Conseil national de la Résistance, est arrêté par la Gestapo en juin 1943 à Lyon, où il survit à plusieurs tentatives de suicide avant de mourir, lors de sa déportation à Berlin en juillet, des suites des sévices qu’il a subies..
Mais ce livre est singulier à plusieurs égards. Pas seulement en tant que témoignage de la torture – désormais assez banal puisque, depuis l’époque où il a été écrit, quand cette pratique était l’apanage des régimes fascistes, la « plus grande démocratie du monde » l’a plus ou moins officialisée au nom de la « guerre contre le terrorisme » et d’une définition des « terroristes » dont elle a l’exclusivité.
Ce témoignage est aussi singulier parce qu’une bonne part porte sur le suicide de l’auteur, qu’il mène avec acharnement et échoue par miracle. Enfin, ce témoignage est remarquable, comme précise encore Michel Polac, par « son absence de littérature : pas de phrases inutiles, pas de métaphores, un style direct, rapide, cent pages de compte rendu pour servir “au cas où”, un mode d’emploi, un manuel de savoir-vivre, ou plutôt de savoir mourir, sans même une référence à l’esprit de sacrifice pour la patrie ou pour le parti : il faut sauver les copains, un point c’est tout. »
Il est vrai que l’urgence de l’auteur à mourir répond à sa volonté de ne pas flancher, ne pas dénoncer, ne pas trahir, coûte que coûte. Car sa faiblesse « déclencherait une interminable série d’arrestations, dont la responsabilité, en définitive, pèserait toujours sur celui qui avait été le premier à mettre en marche la chaîne » [Bolis, p. 49].
Mais il y a bien une patrie, l’Italie, dont Bolis voit la libération du fascisme puis de l’occupant nazi comme un deuxième Risorgimento, – (littéralement « résurgence »), dont le premier déboucha sur l’unification italienne au milieu du XIXe siècle.
Et il y a aussi un parti, issu de Giustizia e Libertà : le Partito d’Azione (Parti d’action), clandestin pendant la guerre, auquel est affilié Bolis, dont il sera l’un des dirigeants après-guerre et qu’il qualifie de « nouveau parti de la Résistance et de la République » justement au moment où, face aux « vieux » partis (socialise, communiste, catholique), il perdra la bataille électorale et sera dissout, en 1947 [Bolis, p. 168].
Que ce soit la recommandation d’un juriste mandaté par la Cimade pour assister les migrants retenus dans le centre de détention de Toulouse qui ait présidé à la troisième édition de ce livre n’est sans doute pas tout à fait innocent. Ces lieux de privation de liberté – où la torture n’a pas officiellement sa place mais où le suicide est fréquent – ne donnent-il pas droit de cité à une forme de fascisme ordinaire qu’en régime démocratique on s’autorise à réserver aux plus faibles ?
Cette nouvelle édition ajoute aux deux précédentes quatre textes, traduits par Susanna Spero : deux courts témoignages qui offrent un autre éclairage aux événements rapportés dans Mon grain de sable ; un récit par Bolis de son chemin vers l’antifascisme ; et une courte biographie de l’auteur.
Le premier témoignage, de la fille de Giovanni Sissa, un des partisans qui délivre Bolis, donne les détails de l’organisation de l’évasion et un portrait des protagonistes, issus des socialistes de Giustizia e Libertà et des Squadre d’Azione Patriottica communistes.
Le second, de la fille de l’auteur, est surtout consacré à sa mère, Ines Minuz (l’infirmière qui a redonné à Bolis l’envie de vivre) ; mais aussi à Ida De Guidi, la doctoresse qui permit au commando de partisans de coordonner l’évasion. Deux résistantes qui furent les plus oubliées de l’antifascisme génois.
Au début des années 1980, l’auteur a alors 65 ans lorsqu’il répond à la demande d’un compagnon de la résistance qui rassemble les « souvenirs et réflexions de trois jeunes des années 1930 » pour répondre à la question : « Pourquoi antifascistes ? » On y rencontre un petit-bourgeois insouciant mais conscient de sa valeur et passionné de musique, fasciste parce que sa famille l’était, parce que le fascisme était au cœur de la société autour de lui comme le soleil dans le ciel [Bolis, p. 123]. Et on y découvre le cheminement qui lui fait pendre conscience de l’incompatibilité entre le fascisme et les valeurs morales du « socialisme libéral » qu’il est en train d’épouser.
La biographie de Bolis que donne Nicola Terraciano complète le portrait du jeune homme, précise les acteurs de son parcours moral et politique, ses références spirituelles et intellectuelles – marquées par les « hommes du Risorgimento (au sens large) » [Bolis, p. 133]– et détaille sa carrière professionnelle, essentiellement dans les institutions européennes, à Strasbourg.
On y découvre combien l’expérience de la Résistance a structuré en profondeur les valeurs de Bolis. Pas seulement dans les années d’après-guerre, lorsque les partisans et leur vison de la société à refonder sont à peu près complètement effacés du jeu politique. Ce qui n’est pas sans rappeler la situation française, dont Stig Dagerman fait le portrait en 1948 : un pays écartelé entre les rêves de la Libération et la réalité désespérante des classes populaire ; situation qu’on retrouve dans le roman de Jean Meckert, Nous avons les mains rouges (1947), qui dramatise « les éternelles questions des idéaux bafoués et de la justice sociale »2Lire Stig Dagerman, « Rappel aux défenseurs du retour à la “normale” », Antichambre, 5 octobre 2025 ; et Sébastien Omont, «Le roman tragique de la Résistance», En attendant Nadeau, 20 janvier 2020..
Toutefois, aucune réponse violente chez Bolis à cette trahison : il conçoit son engagement de toute une vie dans le mouvement fédéraliste européen comme un « prolongement naturel de son action dans la Résistance » [Bolis, p. 171]. Ce fédéralisme évoquant un internationalisme libéral de guerre froide, le parcours politique de Bolis démontre que l’antifascisme n’est pas un gauchisme, plus simplement une réponse moralement saine.
Préface à Luciano Bolis, Mon grain de sable, à paraître le 2 octobre 2026
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- 1S’il est nécessaire de rappeler que Jean Moulin, fondateur du Conseil national de la Résistance, est arrêté par la Gestapo en juin 1943 à Lyon, où il survit à plusieurs tentatives de suicide avant de mourir, lors de sa déportation à Berlin en juillet, des suites des sévices qu’il a subies. ↩︎
- 2Lire Stig Dagerman, « Rappel aux défenseurs du retour à la “normale” », Antichambre, 5 octobre 2025 ; et Sébastien Omont, «Le roman tragique de la Résistance», En attendant Nadeau, 20 janvier 2020. ↩︎
