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L’audace du rejet

16 octobre 2008|

Cela fait très bien de dire, comme Barack Obama l'a peut-être fait un peu trop, que le thème de la future élection est l’« espoir » et le « changement ». Mais ces deux mots anodins cachent ce qui selon moi est la véritable attente de l’opinion publique : la négation. En novembre, les électeurs auront une chance de se débarrasser d’un ordre politique qu’ils ont fini par haïr. La responsabilité du Sénateur Obama est de les aider à le jeter par dessus bord.

C’est difficile à croire alors que les Républicains plastronnaient il y a quelques années au sujet d’une « majorité permanente », mais le public n’avait plus fait montre d’une telle unanimité dans son antipathie pour le « grand et vieux parti » depuis longtemps, – peut-être depuis le Watergate ou le gouvernement Hoover.

De mon point d’observation, le changement de l’opinion publique est impressionnant. Au cours des dernières semaines, j’ai fait une tournée pour présenter mon nouveau livre, une analyse de la façon parfois ingénieuse dont les conservateurs ont coulé le gouvernement.

C’est la 2e fois que j’écrivais et faisais la promotion d’un livre critiquant le mouvement conservateur – le premier datait de 2004. Quand je me remémore cette époque, à chaque passage à la radio où j’avais à répondre à des auditeurs, pas loin de la moitié des appels visaient à me faire bien comprendre que j’étais un sale menteur.

Mais cette fois, les défenseurs de la foi se font rares. Certains appellent pour me demander d’être aussi dur avec les Démocrates que je le suis avec les Républicains. D’autres pour engager des débats philosophiques sur la liberté, l’égalité et la justice ou les problèmes inhérents à l’étatisme.

Sauf erreur de ma part cependant, aucun n’a tenté de défendre l’administration actuelle.

Évidemment, c’est peut-être biaisé. Peut-être qu’il n’y a que des Libéraux qui écoutent ces émissions de radio auxquelles j’ai participé. Si ça se trouve, dès demain j’aurai droit à la volée de bois vert que sans aucun doute je mérite amplement.

Mais il est quand même possible qu’il s’agisse d’un miroir non déformant de l’humeur nationale. Les sondages de popularité du Pt Bush stagnent actuellement en dessous de 30 %, après avoir plongé à 19 % selon une enquête de février, le chiffre le plus bas obtenu par un Pt depuis que les sondages existent. (Au plus bas, Jimmy Carter était tombé à 28 %, Richard Nixon à 23 % et Harry Truman avait sombré à 22 %.)

Ce n’est pas étonnant. De L’Agence fédérale chargée des catastrophes naturelles au Ministère de la Justice, notre gouvernement semble avoir été mis à terre par des faucons, larrons et profiteurs. Des palais cousus d’or de K Street*, aux quartiers enclos des grands bénéficiaires de la commande publique, Washington ressemble désormais à une ville de prédateurs, certainement pas de fonctionnaires. Et de l’ex-Républicain Tom Delay au Sénateur Ted Stevens, les grands Hommes de l’ère conservatrice sont tombés en disgrâce, nous laissant la facture vertigineuse de leurs folies.

Le meilleur espoir des conservateurs selon moi, est que l’opinion publique se contente de s’enfoncer dans le cynisme à l’égard du gouvernement en général – que les gens fassent porter la faute pour la récente période de gestion calamiteuse aux institutions mêmes que les conservateurs ont si grossièrement déshonorées. Il y a, naturellement, quantité d’experts qui ont encouragé au fil des ans cette attitude consistant à blâmer la victime, et ils seront contents d’apprendre que le public semble mordre à l’hameçon.

Comme le consultant politique Douglas Schoen l’écrit dans son ouvrage récent Déclarer l’Indépendance, « les électeurs sont de plus en plus cyniques et font preuve d’un scepticisme sans précédent au sujet de la capacité du gouvernement de réaliser des changements positifs. » Pour autant, pas plus de quatre pages après avoir relevé ce fait, M. Schoen conseille aux candidats d’éviter de critiquer le gouvernement Bush, et semble applaudir M. Obama pour la subtilité de son « bipartisanisme »*.

C’est là toute l’erreur. S’il veut l’emporter en novembre, M. Obama ne doit pas permettre que les Républicains tirent bénéfice du mécontentement créé par leurs propres forfaitures. Parler d’« espoir » est bien joli quand on a une avance de 20 points, mais ce que les Démocrates doivent faire, maintenant que John McCain a rééquilibré ce score, est de prendre le contrôle de la fureur du public. Il ne doit pas se défiler face à l’amertume qui est là. Il doit lui parler.

Au minimum, M. Obama doit commencer à expliquer pourquoi les choses sont allées si mal depuis sept ans. Il doit nous dire, par exemple, à quel point les échecs dans la reconstruction de l’Irak étaient programmés par la philosophie conservatrice selon laquelle « le gouvernement doit être basé sur le marché », comme M. Bush l’a dit un jour.

Sinon, attaquer M. McCain lui-même est peine perdue. L’homme n’a même plus de positions à défendre. Il s’est changé lui-même de rebelle en coquille vide, un plumeau sur une machine qui s’est emballée. Il n’a plus pour tout contenu politique que le cynisme des plus à droite dont l’équipage change sans arrêt à bord de son avion de campagne.

C’est pour cela que cette élection doit être un référendum sur le règne républicain et les doctrines mortifères qui le sous-tendent. C’est une course pour faire porter la faute sur ceux qui en sont responsables.

Thomas Frank

Wall Street Journal, 13 août 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.