Le Cercle de Vienne et l’héritage des Lumières. Penser avec Jacques Bouveresse (III)
Les travaux des membres du Cercle de Vienne, et notamment de Rudolf Carnap, ont fourni à Jacques Bouveresse une conception de la pratique de la philosophie qui correspondait bien davantage à la sienne, ou à celle à laquelle il aspirait, que celle qu’il trouvait exemplifiée dans la philosophie en France dans la seconde moitié du XXe siècle, en particulier les courants qui dénient toute valeur aux sciences et imaginent que les effets de style sont gage d’une profondeur de pensée.
Bouveresse a consacré un nombre considérable de travaux au Cercle de Vienne et à plusieurs de ses membres, notamment Rudolf Carnap et Moritz Schlick. Un premier article sur Carnap parut dès 1970, à une époque où très peu de philosophes français pouvaient prétendre avoir lu et étudié ce type d’auteur1« Carnap, le langage et la philosophie », repris in Jacques Bouveresse, La Parole malheureuse, Paris, Minuit, 1971.. Lui-même les avait découverts – ainsi que Frege, Russell et Wittgenstein – en suivant les cours de Jules Vuillemin à l’École normale supérieure au début des années 1960. Peu après la disparition de Carnap, survenue en septembre 1970, scandalisé par l’injustice et le mépris avec lesquels les intellectuels français traitaient cette figure majeure du Cercle de Vienne et de la philosophie du XXe siècle, Bouveresse se résolut à traduire son œuvre de 1934, La Syntaxe logique du langage, ce qui l’occupa une grande partie de l’année universitaire 1970-19712Cette traduction, demeurée inédite, est à paraître chez Gallimard.. Il envisagea un moment de travailler sur la pensée de Carnap pour sa thèse de doctorat mais préféra, en définitive, consacrer sa recherche doctorale aux écrits de Wittgenstein, dont il admirait les subtiles originalités de pensée. Mais certains de ses cours au Collège de France porteront sur Carnap et l’empirisme logique, et il écrivit sur plusieurs autres auteurs qui, sans appartenir à proprement parler au Cercle de Vienne, entretenaient avec ses membres d’étroits échanges intellectuels, tels Popper et Gödel.
L’intérêt que Bouveresse cultiva pour le Cercle de Vienne du début à la fin de sa carrière philosophique ne repose assurément pas sur une communauté de vues au sens où il aurait adhéré aux thèses défendues par ses membres. Une telle explication serait d’autant plus inappropriée que de fortes divergences s’exprimaient au sein du Cercle, non seulement sur des questions de doctrine telles que l’unité de la science, le rapport de la théorie à l’expérience ou la nature de la philosophie, mais également dans leurs discussions politiques. Loin de suivre inconditionnellement Carnap lorsqu’il en explore et analyse la pensée, Bouveresse se montre critique à l’égard de certaines de ses prises de position, comme son principe de tolérance (qui autorise chacun à faire usage du système logico-linguistique le plus adapté à ses fins), principe dont il estime que les conséquences risquent d’éloigner ses adeptes de débats pourtant légitimes et de les conduire à l’indifférence philosophique sur certaines questions telles que l’ontologie. Il ne cache pas, par ailleurs, ses sympathies pour une philosophie réaliste assez éloignée des idées que l’on a coutume de placer sous la bannière du positivisme logique.
La volonté de Bouveresse de s’opposer à l’injustice regrettable avec laquelle la pensée de Carnap et des autres membres du Cercle de Vienne fut longtemps traitée, en France notamment, ainsi que son goût pour la découverte et la réhabilitation d’auteurs injustement négligés, ne suffisent pas à rendre raison du temps qu’il consacra à la lecture et à l’analyse de ces auteurs et des efforts qu’il fournit au long cours pour en établir et en diffuser une connaissance plus juste et plus conforme à ce qu’ils avaient effectivement écrit et réalisé. La détermination avec laquelle Bouveresse poursuivit inlassablement cette étude s’éclaire lorsqu’on l’inscrit dans le contexte plus large d’un examen de la philosophie autrichienne, dont il contribua grandement à faire reconnaître l’identité et les traits distinctifs, qui la démarque de la grande tradition philosophique allemande, bien mieux connue des historiens de la philosophie. Ses affinités de pensée avec des philosophes, des scientifiques ou des hommes de lettres tels que Kraus, Mach, Wittgenstein, Musil, Boltzmann, Bolzano, Popper, Gödel et plusieurs membres du Cercle de Vienne comme Carnap, Schlick ou Neurath, qui touchent le style philosophique et la méthode plutôt qu’un ensemble de thèses, expliquent qu’il leur ait consacré maintes études avant même que soit reconnue leur appartenance à une même tradition. Ce que l’on nomme aujourd’hui couramment la « tradition philosophique autrichienne », et qui se trouve être, plus généralement, une tradition d’Europe centrale, ne doit nullement se comprendre comme une tradition nationale3Sur ce point, lire Jacques Bouveresse, « Comment peut-on comprendre une autre tradition ? », Essais II. L’époque, la mode, la morale, la satire, Marseille, Agone, 2001, p. 136-137.. Elle se situe géographiquement autant à Prague, Budapest, Lwow ou Varsovie qu’à Vienne, et les auteurs qui en relèvent sont loin d’être tous autrichiens, ce que montrent à l’évidence les cas de Brentano, de Carnap et de Schlick, qui sont allemands. Parmi les traits caractéristiques de cette tradition – qui se trouvent être également des traits de sa propre pensée – Bouveresse retient notamment « un intérêt très marqué pour la logique et l’analyse logique », « la volonté de rapprocher le plus possible la méthode de la philosophie de celle des sciences empiriques », « une sympathie très prononcée pour l’empirisme britannique », « le choix du réalisme, de préférence à l’idéalisme » et une préférence pour la « philosophie des petits progrès et des petits pas » plutôt que pour « les grandes théories philosophiques et les grandes constructions spéculatives dont la philosophie allemande a donné, au cours du XIXe siècle, les exemples les plus remarquables4 Ibid., p. 140-141. ».
Pour quelles raisons la tradition philosophique d’Europe centrale, et le Cercle de Vienne en particulier, furent-ils longtemps ignorés, marginalisés ou rejetés par les historiens de la philosophie et par les intellectuels français au profit de figurent adulées de la philosophie allemande telles que Kant, Hegel, Nietzsche ou Heidegger5Sur cette question, lire Jacques Bouveresse, « Infelix Austria. L’Autriche ou les infortunes de la vertu philosophique », Essais II…, op. cit., p. 120-122. ? Comment expliquer l’opposition entre le néopositivisme viennois et le rationalisme français incarné par Brunschvicg, Bachelard et leurs héritiers ? Les Français, attachés à une approche historique qui rend compte du développement spécifique des sciences, rejettent généralement les analyses logiques jugées trop abstraites et décontextualisées, ainsi que l’idée d’une continuité entre expérience sensible d’une part et expérimentation scientifique et théorie d’autre part. Des différences radicales de méthode et d’approche résulte une incompréhension qui fut rarement surmontée : « Les Français ne comprennent pas vraiment les questions que se posent les Viennois à propos du sens et de la référence des termes théoriques et des relations de la théorie avec l’expérience (sensible). […] les Français […] reprochent à leurs adversaires de ne pas s’intéresser à la science réelle, vivante et en devenir. »6Jaques Bouveresse, « Comment peut-on comprendre une autre tradition ? », art. cité, p. 145..
Par une singulière ironie de l’histoire, les intellectuels français de la seconde moitié du XXe siècle qui critiquent la philosophie anglo-saxonne en criant à l’hégémonie et à l’impérialisme ne semblent généralement pas prendre conscience que cette philosophie « doit une bonne partie de sa vitalité et de sa productivité exceptionnelle à l’apport de penseurs européens immigrés7Ibid., p. 148. » issus d’une tradition d’Europe centrale qui ne fut que tardivement identifiée dans sa valeur et son originalité. Ce défaut ou ce retard de reconnaissance est partiellement imputable, selon Bouveresse, à une conception de l’histoire de la philosophie qu’il qualifie d’« héroïque »8Ibid., p. 150.. Selon cette conception, cette histoire serait constituée par les exploits successifs de quelques individualités visionnaires dont les écrits, assimilés à de véritables révélations, contiendraient des pensées extraordinaires, peu accessibles à la critique et dont la lecture appellerait nécessairement une révérencieuse exégèse. Dans sa lecture des textes, Bouveresse, quant à lui, n’hésite pas demander si ce que les auteurs en question ont écrit est vrai et à prêter davantage attention à la force de l’argumentation qu’aux formulations séduisantes et aux effets de style. La philosophie « des petits progrès et des petits pas », dont le Cercle de Vienne donne un exemple éloquent, reprend à d’Alembert la critique de l’esprit de système et cherche à résoudre dans un esprit collaboratif des questions accessibles à la rationalité humaine, par des méthodes qui ne sont jamais considérées, par principe, comme supérieures à celles dont les sciences donnent l’exemple.
Dans ses travaux sur Carnap, le Cercle de Vienne et, plus généralement, la philosophie « autrichienne », Bouveresse n’a cessé de combattre l’image déformée qui est, aujourd’hui encore, trop souvent véhiculée, d’une tradition de pensée encore peu étudiée et mal connue : « Que pouvaient bien signifier le positivisme logique (et la philosophie analytique en général) pour des gens qui ignoraient à peu près tout de l’histoire du mouvement et d’ailleurs également de son contenu philosophique réel et le considéraient principalement à travers sa version anglicisée ou américanisée ? Essentiellement le remplacement de la philosophie par l’analyse logique ou même par la logique tout court, la réduction de tous les problèmes philosophiques à des problèmes de philosophie du langage, la subordination de la philosophie aux impératifs de la technocratie et du capitalisme, la dépolitisation complète du questionnement et de la recherche philosophique et, par conséquent, le genre de pseudo-neutralité qui équivaut toujours en pratique au conservatisme et au conformisme politique9Ibid., p. 139.. ». Dans « Rudolf Carnap et l’héritage de l’Aufklärung10 Paru dans Jacques Bouveresse, Essais VI. Les lumières des positivistes, Marseille, Agone, 2011. », étude approfondie dont la longueur évoque celle d’un petit livre, il s’applique à défaire nombre de préjugés tenaces et jette sur la pensée de Carnap une lumière qui révèle l’importance des circonstances historiques de sa formation et de son évolution. Elle montre avec précision l’inadéquation radicale des idées répétées à l’envie au sujet du philosophe, dont on continue d’affirmer, contre toute évidence, la neutralité politique et l’indifférence aux valeurs et au sentiment de la vie. Bouveresse n’a cessé de s’interroger sur les raisons pour lesquelles l’immense majorité des philosophes français ont ignoré les textes des membres du Cercle de Vienne11 Sur l’histoire de l’image du Cercle de Vienne en France, lire Pierre Wagner, « Le Cercle de Vienne entre imagination et réalité. Constitution, transmission et dépassement d’une représentation », Philosophia Scientiae, 29/3, 2025.. Il a travaillé à faire connaître leur pensée ainsi que les questions philosophiques dont ils débattaient, soulignant avec force que « les besoins de l’affectivité, en philosophie, peuvent être satisfaits également par la recherche de la clarté, la précision, la sobriété, la discussion rationnelle et la coopération méthodique entre les individus12 Jacques Bouveresse, « Rudolf Carnap et l’héritage de l’Aufklärung », art. cité, p. 57. ».
Il peut sembler déconcertant qu’un auteur tel que Heidegger ait pu être porté aux nues par des philosophes qui défendaient des idées progressistes ou révolutionnaires, y compris après la mise en évidence de ses compromissions politiques, et que l’histoire et la pensée d’un mouvement tel que le Cercle de Vienne ait été, à contrario, si profondément ignoré sinon l’objet d’une telle méprise dans des milieux intellectuels qui auraient pu y reconnaître des alliés13Lire Jacques Bouveresse, « Infelix Austria… », art. cité, p. 127.. Les affinités de pensée que Bouveresse a trouvées, pour sa part, chez les membres et les proches du Cercle, ainsi que dans la philosophie d’Europe centrale, ne tiennent pas tant à des idées ou des thèses qu’à une certaine conception et une certaine approche de la philosophie, au refus de la pensée approximative et des usages métaphoriques de la science, à la lutte contre les modes et les idéologies dominantes, à l’art du regard critique et ironique, à une attitude résolument rationaliste, ainsi qu’à un modèle philosophique inspiré davantage des Lumières que des grands systèmes exemplifiés par la philosophie allemande du XIXe siècle.
Pierre Wagner
Troisième partie d’une série en hommage à l’œuvre de Jacques Bouveresse.
Du même auteur, lire « Bouveresse et le Cercle de Vienne », Austriaca, « Jacques Bouveresse, philosophe “autrichien” » au pays de Descartes », 2025, n° 96.
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- 1« Carnap, le langage et la philosophie », repris in Jacques Bouveresse, La Parole malheureuse, Paris, Minuit, 1971. ↩︎
- 2Cette traduction, demeurée inédite, est à paraître chez Gallimard. ↩︎
- 3Sur ce point, lire Jacques Bouveresse, « Comment peut-on comprendre une autre tradition ? », Essais II. L’époque, la mode, la morale, la satire, Marseille, Agone, 2001, p. 136-137. ↩︎
- 4Ibid., p. 140-141. ↩︎
- 5Sur cette question, lire Jacques Bouveresse, « Infelix Austria. L’Autriche ou les infortunes de la vertu philosophique », Essais II…, op. cit., p. 120-122. ↩︎
- 6Jaques Bouveresse, « Comment peut-on comprendre une autre tradition ? », art. cité, p. 145. ↩︎
- 7Ibid., p. 148. ↩︎
- 8Ibid., p. 150. ↩︎
- 9Ibid., p. 139. ↩︎
- 10Paru dans Jacques Bouveresse, Essais VI. Les lumières des positivistes, Marseille, Agone, 2011. ↩︎
- 11Sur l’histoire de l’image du Cercle de Vienne en France, lire Pierre Wagner, « Le Cercle de Vienne entre imagination et réalité. Constitution, transmission et dépassement d’une représentation », Philosophia Scientiae, 29/3, 2025. ↩︎
- 12Jacques Bouveresse, « Rudolf Carnap et l’héritage de l’Aufklärung », art. cité, p. 57. ↩︎
- 13Lire Jacques Bouveresse, « Infelix Austria… », art. cité, p. 127. ↩︎

