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Le « choc des savoirs » est la gare de triage d’une société illibérale

La mobilisation contre les réformes Attal-Belloubet bat son plein. Du moins est-ce l’impression que donnent les nombreuses boucles de communication et la série de réunions publiques organisées pour informer les parents de ce qui se trame dans les collèges pour la rentrée prochaine. Mais ce miroir est-il déformant ?

À Paris, par exemple, les arrondissements des quartiers populaires sont très mobilisés. Enseignants, parents, et même certains élus, sont vent debout contre les réformes. Mais une réunion organisée dans l’un des plus fameux lycées du pays, situé dans un arrondissement au cœur de la capitale, donne une toute autre image :  seuls cinq parents étaient présents.

Deux hypothèses  : soit les parents des couches sociales les plus favorisées se satisfont de la réforme imposée par le gouvernement ; soit ils ont la certitude que leurs enfants y échapperont.

Dans les deux cas, la situation est grave. Car le « choc des savoirs » n’est pas une énième réforme technique : c’est un projet de société.

Mais le plus probable est que la plupart des parents, y compris ceux des « bons élèves », et une partie des enseignants ignorent en fait de quoi il s’agit réellement.

On parle d’archipel pour désigner un groupe d’îles. C’est exactement le modèle envisagé par cette réforme. Dont la mise en place des groupes de niveau en est l’exemple le plus emblématique.

Précisons qu’il ne s’agit nullement de « groupes de besoins » — comme le martèle Nicole Belloubet –, lesquels sont des groupes restreints et temporaires formés au sein d’une même classe pour régler une difficulté d’apprentissage identifiée. Les groupes de niveau proposés par la réforme n’ont rien à voir avec cette pratique. Ils ne sont pas issus de l’identification d’une difficulté ciblée mais le produit d’une somme de faiblesses recensées par des évaluations standardisées, qui ne permettent pas de faire émerger d’autres « besoins » que généraux. Ces évaluations assignent donc des élèves à un niveau : fort, moyen, faible — selon une logique de comparaison et de classement. En outre, il est illusoire de penser que les enfants changeront de niveau au cours de l’année – sauf à la marge –, car les classements sont établis sur la base de regroupement de difficultés qui seront difficiles à régler puisque très variables d’un enfant à l’autre. Sauf à faire des groupes de besoins au sein des groupes de niveaux. Mais il y aura de quoi en perdre son latin.

Autrement dit, la très grande majorité des enfants restera dans son groupe de départ. Avec pour résultat prévisible, et prévu : les « forts » avanceront très vite et les autres rameront derrière.

Les parents des collèges favorisés pensent-ils échapper à ce classement ? Seulement s’ils font le choix du privé. Car l’enseignement privé a déjà annoncé ne pas appliquer la réforme. Mais dans le public, tous les enfants subiront le même sort. Car il doit y avoir partout – y compris dans les « bonnes » écoles – des forts, des moyens et des faibles…

Ainsi la réforme dessine une école dans laquelle, dès l’âge de 11 ans, des enfants seront séparés de leurs amis sur la base d’un « niveau » décrété par une évaluation détachée de toute approche individuelle — connaissance de l’élève, de ses progrès, de son parcours, etc. Une école qui, dès la sixième, assigne une trajectoire scolaire à des enfants en les enfermant dans une « île » dont ils auront beaucoup de mal à sortir.

À titre d’exemple significatif : que deviennent les 430 000 enfants en situation de handicap scolarisés dans ce dispositif de groupes de niveau ?

Outre le caractère maltraitant et injuste de cette réforme, elle instaure un jeu de concurrence effrénée pour échapper au verdict du « groupe des nuls » – comme les appellent déjà les élèves. Ce jeu ne peut être que délétère. Du moins si l’on considère que l’école est le lieu d’apprentissage d’une vie collective basée sur l’entraide, la coopération et la solidarité.

Ce modèle d’archipel va à l’encontre de la démocratisation scolaire, c’est-à-dire de la possibilité laissée à chaque enfant, quelles que soient ses origines sociales, culturelles, géographiques, son genre, sa santé, etc., d’accomplir la trajectoire scolaire de son choix. Les groupes de niveau retirent précisément toute possibilité de choisir.

Mise à mal par les réformes Blanquer, la démocratisation scolaire est moins en forme que jamais. Mais si le système scolaire permet depuis toujours à l’élite d’emprunter des voies parallèles pour y échapper, le « choc des savoirs » lui porte un coup de grâce. Il n’en sortira rien de bon, ni pour les enfants, ni pour la société modelée par la quête de performance, et la rancœur et frustration qu’elle fabrique.

Pour tout ce qui touche à l’école, on adore, plus qu’ailleurs encore, entonner la petite musique du « C’était mieux avant ». C’est devenu un procédé de communication : éveiller la petite nostalgie de l’école du bon vieux temps, celui où on respectait les enseignants, où les cahiers étaient bien tenus, où les dictées du certificat d’études étaient plus difficiles qu’un sujet de philo au bac aujourd’hui, où les enfants en uniformes ne se moquaient jamais les uns des autres, où ils chantaient La Marseillaise avec fougue, etc., etc.

Qu’importe que tout cela soit contredit par l’histoire de l’école. Qu’importe. Car il faut y croire. C’est un besoin qui relève de la psychologie sociale : « De mon temps, bla, bla bla. »

Et c’est ce besoin qu’active le gouvernement : la petite musique qui provoque de l’adhésion à ses mesures, y compris aux pires.

Car tout semble passer crème alors qu’il s’agit de la réforme la plus régressive qu’ait connu l’Éducation nationale depuis le régime de Vichy. Outre les groupes de niveau déjà évoqués, L’inventaire fait froid dans le dos : labellisation des manuels scolaires et fin de la liberté pédagogique des enseignants ; interdiction de lycée aux enfants n’ayant pas obtenu le brevet ; création de prépas-lycées voies de garage ; réécriture massive des programmes ; généralisation des évaluations nationales, qui deviennent les seuls pilotes des politiques d’éducation.

Autrement dit, dans l’école qu’on nous prépare, la seule compétence des enfants prise en considération sera leur capacité à cocher des cases dans une évaluation pour faire grimper la France dans le programme de comparaison internationale PISA. De la chair à statistiques. Un bel exercice d’instrumentalisation.

Qui a envie d’une école qui oscille entre l’institut de sondage et la gare de triage ?

Nous sommes nombreuses et nombreux à alerter sur les dangers de ces mesures. Ce n’est pas un combat corporatiste mais le refus d’un projet de société fondée sur un modèle ultra libéral et autoritaire, qui nie l’enfance et ses moments de joie et plaisir, qui piétine ses rêves et interdit ses errances et erreurs. Bien sûr, les enfants les plus favorisés seront protégés. On les mettra ailleurs. Et on leur offrira des activités extra-scolaires, des vacances… Mais les autres ?

À celles et ceux que l’idée de sélection ne répugne pas parce qu’elle active une petite touche de fierté personnelle, on doit demander : que pensez-vous de l’élimination qu’elle engendre en retour ? N’aurions-nous pas un peu honte de l’avoir accompagnée ?

Laurence De Cock
Une première version de ce texte est parue, sous le titre « Le “choc des savoirs” est un projet de société », au Café pédagogique, le 13 mai  2024. De la même autrice sur ces sujets, derniers livres parus, École publique et émancipation sociale et Une journée fasciste. Célestin et Élise Freinet, pédagogues et militants (Agone, 2021 et 2023).

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