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Le corps, l’esprit, et la subjectivité dans la nature

29 avril 2025|

« Qu’est-ce que ça fait d’être une chauve-souris » a été publié il y a cinquante ans dans The Philosophical Review, en octobre 1974. Dans cet article, j’ai essayé de montrer que l’irréductible subjectivité de la conscience constitue un obstacle pour de nombreuses tentatives de solution au problème du corps et de l’esprit.

Depuis, la conscience est devenue progressivement un sujet central de la discussion en philosophie, en psychologie et en neurosciences, et les problèmes particuliers posés par sa spécificité ont été largement examinés. Il n’y a pas d’accord sur la manière de traiter ces problèmes : certains croient que la conscience peut être conciliée avec une conception matérialiste du monde ; d’autres, dont je fais partie, croient que la réalité de la conscience implique que les sciences physiques ne fournissent qu’une description incomplète de l’ordre naturel ; d’autres encore croient que notre conception ordinaire de la conscience devrait être abandonnée ou corrigée si elle est incompatible avec le matérialisme.

L’essai est peut-être devenu une référence classique pour de nombreux débats et pour les nombreuses théories qu’ils ont engendrées parce qu’il présente le problème à partir d’un exemple particulièrement marquant. Au début des années 1970, j’avais une maison de campagne en Pennsylvanie, et des chauves-souris logeaient sous les toits. Au crépuscule, elles sortaient pour chasser et dîner, et parfois l’une d’elles s’égarait dans la maison, me procurant l’expérience inquiétante d’un contact intime avec une créature inconnue. Je suppose que la chauve-souris ressentait la même chose.

Penser aux chauves-souris devint une partie de mes réflexions en cours sur le problème du corps et de l’esprit, et cela m’aida à proposer une nouvelle manière de le poser. En insistant sur quelque chose que nous ne connaissons pas et ne pouvons pas connaître à propos de l’expérience d’une chauve-souris – à savoir ce que ça lui fait –, alors même que nous pouvons raisonnablement penser que la chose que nous ignorons est réelle, j’espérais amener les gens à reconnaître qu’il y a plus dans l’esprit de la chauve-souris que ce que peut saisir une description physiologique ou comportementale en principe accessible grâce à l’observation. Et en expliquant cette caractéristique de l’expérience de la chauve-souris qui nous restait inaccessible, je souhaitais insister sur son caractère décisif essentiellement subjectif.

Cet essai a été conçu comme une contribution à la discussion du problème du corps et de l’esprit ; et la question de la chauve-souris n’était qu’une étape secondaire de l’argument dont la conclusion principale était que la subjectivité de la conscience est un obstacle pour la réduction du mental au physique. Mais la chauve-souris a eu sa vie propre, et elle est devenue une référence standard pour un autre domaine de discussion qui a pris progressivement une place centrale durant la même période : la question de la conscience animale. Il est apparu que j’avais rendu cette question scientifiquement respectable d’une autre manière. En 1973 et 1974, j’ai séjourné à la Rockefeller University, dont une des sommités était Donald Griffin, le zoologiste qui a découvert l’écholocalisation des chauves-souris. Il accepta gentiment de me rencontrer et nous avons eu de longues conversations, non seulement sur les chauves-souris, mais aussi sur la conscience animale en général, ainsi que sur les réticences des biologistes et des psychologues à en parler voire simplement à l’admettre. Il fut persuadé que le sujet était important, quoique négligé, et il écrivit son livre, La Question de la conscience animale, qui participa grandement à la prise au sérieux de ce sujet. Le champ s’est maintenant développé au point qu’il existe des recherches approfondies sur la conscience et la cognition, non seulement des mammifères et des oiseaux, mais aussi des poissons, des mollusques et des insectes.

Parfois, mon essai est mal interprété, comme s’il affirmait que, puisque le caractère subjectif de la conscience est hors d’atteinte des sciences physiques objectives, alors elle est aussi hors d’atteinte de la compréhension scientifique. Au contraire, je crois qu’il montre que la compréhension scientifique ne doit pas être limitée aux théories de la réalité externe objective propres aux sciences physiques et fondées sur l’observation. La réalité de la conscience exige un élargissement de nos idées scientifiques pour prendre en compte ce qui ne correspond pas à la conception physique de l’objectivité.

J’aborde ce point à la fin de l’essai en proposant une phénoménologie objective, mais après la publication, j’ai continué de réfléchir au problème du corps et de l’esprit en essayant d’imaginer à quoi ressemblerait une solution positive si l’on prenait au sérieux la subjectivité de la conscience. Pour ceux que cela intéresse, j’ai inclus une de ces solutions dans la postface de ce livre. Elle fut présentée en 2023 lors du congrès annuel de l’Association pour l’étude scientifique de la conscience. Bien que ce ne soit qu’une tentative très spéculative, elle exprime une position que je considère toujours comme prometteuse.

La longue vie de l’article « Chauve-souris » et l’attention continue dont il bénéficie justifient cette réédition sous la forme d’un court livre. Le problème posé est toujours actuel.

Thomas Nagel

Extrait de sa préface à la réédition, actualisée et augmentée, de son livre, Qu’est-ce que ça fait d’être une chauve-souris ? Et autres questions sur la subjectivité dans la nature.

livre(s) associé(s)

Qu’est-ce que ça fait d’être une chauve-souris ?

Et autres questions sur la subjectivité dans la nature

Thomas NAGEL