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Le développement durable: une pollution mentale au service de l’industrie

13 juin 2009|

Sculpture célébrant l'année de l'environnement sur le terre-plein séparant la Commission du Conseil européens à Bruxelles

Le développement durable laisse entrevoir l’image concrète, à long terme, d’une société plus prospère et plus juste, garante d’un environnement plus propre, plus sûr, plus sain, et offrant une meilleure qualité de vie à nous-mêmes, à nos enfants et à nos petits-enfants. Pour réaliser ses objectifs, il faut une croissance économique qui favorise le progrès social et respecte l’environnement, une politique sociale qui stimule l’économie et une politique de l’environnement qui soit à la fois efficace et économique.

Commission européenne, COM(2001)264

Retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes les deux. Employer la logique contre la logique. Répudier la morale alors qu’on se réclame d’elle. Oublier tout ce qu’il est nécessaire d’oublier, puis le rappeler à sa mémoire quand on en a besoin, pour l’oublier plus rapidement encore.

George Orwell, 1984.

C’est en 1980, dans un rapport commun du Programme des Nations unies pour l’environnement et du World Wildlife Fund (WWF), qu’apparaît pour la première fois la notion de «développement durable» * .

Elle est ensuite mise en avant dans le rapport dit «Brundtland», du nom de la Première ministre norvégienne présidant la commission des Nations unies pour l’environnement et le développement. En voici la définition : «Un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs.»

Il n’existe pas de définition beaucoup plus précise du «développement durable». Sa signification dépend donc des rapports de force sociaux entre différents groupes d’intérêts qui défendent sous ce nom des objectifs qui sont, on va le voir, en grande partie contradictoires. Ceux-ci sont en effet officiellement de trois types : maintenir l’intégrité de l’environnement, améliorer l’équité sociale, améliorer l’efficacité économique. Selon les agents sociaux concernés, défenseurs de l’environnement, industriels ou États (plus ou moins industrialisés), le « développement durable » recouvrira donc des priorités tout à fait différentes, sans pour autant que la signification qui s’est imposée dans le sens commun – synonyme de respect de l’environnement et devenue un instrument de marketing politique et commercial – en soit affectée.

Le « développement durable » au service de l’industrie

Les industriels ont résumé à leur façon ces trois objectifs: les «3 P», c’est-à-dire les «trois pôles interdépendants du développement durable de l’humanité : équité sociale (People), préservation de l’environnement (Planet), efficacité économique (Profit)».

La Commission européenne proclame quant à elle que «le développement durable laisse entrevoir à l’Union européenne l’image concrète (sic), à long terme, d’une société plus prospère et plus juste, garante d’un environnement plus propre, plus sûr, plus sain, et offrant une meilleure qualité de vie à nous-mêmes, à nos enfants et à nos petits-enfants. Pour réaliser ces objectifs, il faut une croissance économique qui favorise le progrès social et respecte l’environnement, une politique sociale qui stimule l’économie et une politique de l’environnement qui soit à la fois efficace et économique * ». On voit clairement, dans la dernière partie de la phrase, que la politique de l’environnement est soumise aux objectifs économiques – une déclaration qui correspond d’ailleurs au rapport de force entre la DG Environnement et les DG Marché unique et Commerce de la Commission. Au passage, relevons que « développement durable » est une notion suffisamment souple («une politique sociale qui stimule l’économie…») pour qu’on puisse l’invoquer afin de légitimer des politiques de déréglementation du marché de l’emploi * C’est bien la croissance qui est ici la source du progrès social et du respect de l’environnement (« une croissance économique qui favorise le progrès social et respecte l’environnement…»): ce qui revient à établir un lien mécanique entre la réalisation du premier objectif du «développement durable», le développement, et les deux autres, le respect de l’environnement et des règles d’équité.

Dans cette optique, dérèglementer l’activité des entreprises et flexibiliser le marché du travail aurait la vertu de permettre aux entreprises d’investir plus de profits dans la recherche de technologies «propres» («éco-industries») et donc de protéger l’environnement et aussi d’augmenter le «bien-être» social * . Le corollaire est qu’on ne saurait ni imposer de réglementations environnementales à l’industrie ni limiter sa capacité de développement pour sauvegarder la planète. C’est ce que certains appellent aussi la «croissance verte», vertigineux renversement de perspective si l’on se souvient que le Programme des Nations unies pour l’environnement entendait répondre aux analyses du club de Rome qui prônait alors la croissance zéro.

Devant les immeubles de la commission à Bruxelles, une sculpture en béton figurant un engrenage industriel muni d’un pot d’échappement entraînant les pétales d’une marguerite illustre aussi assez fidèlement, si ce n’est esthétiquement, cette résolution de la quadrature du cercle productiviste durable (voir l’illustration plus haut.)

On comprendra un peu plus concrètement ce qui se cache sous ce charabia en consultant le rapport d’évaluation de la «Stratégie de Lisbonne à mi-parcours», paru en 2004. Le «groupe de haut niveau» mis en place par la Commission européenne donne notamment cet exemple: «Seuls trois Chinois sur mille possèdent actuellement, une voiture, mais, à mesure que le niveau de vie augmentera, la Chine pourrait devenir le plus grand marché automobile du monde. Dans le même temps, compte tenu de l’ampleur des problèmes de pollution atmosphérique et de l’accroissement de la demande de pétrole, le gouvernement chinois s’efforce de rattraper les normes européennes pour les émissions des véhicules d’ici à 2010. Ces éléments, combinés aux revenus relativement peu élevés en Chine, inciteront les consommateurs à choisir des véhicules plus propres et consommant moins de carburant. Les fabricants de l’Union européenne sont en bonne position pour répondre à cette demande. * » Cette «solution» (toujours plus de voitures mais plus propres) a été directement prônée par l’industrie elle-même, à travers le Conseil mondial des affaires pour le développement durable (WBCSD), puissant lobby patronal créé, dans la perspective du sommet de la terre de Rio, par l’industriel suisse Stephan Schmidheiny, à la demande de Maurice Strong, alors président de la commission des Nations unies pour l’environnement après avoir présidé le Forum économique mondial de Davos * . Le groupe de travail pour la «mobilité durable» de cette ONG patronale réunit les principaux groupes énergétiques et automobiles, dont BP, DaimlerChrysler, General Motors, Michelin, Norsk Hydro, Renault Shell et Toyota. Il prétend développer une vision à long terme de la mobilité mais fait l’impasse sur l’insoutenabilité inhérente à une augmentation toujours plus grande des volumes transportés sur des distances toujours plus grandes, et cela au nom du deuxième principe, l’équité sociale. En effet, dans son rapport 2003, le groupe met l’accent sur le fait que ce sont «les transports qui ont créé la possibilité de la vie telle que nous la connaissons dans le monde développé», caractérisée par l’«accès aux biens et services». Et l’un des objectifs est de «réduire la fracture de la mobilité» qui frappe les pays pauvres et les populations socialement défavorisées partout dans le monde… les empêchant de «parvenir à de meilleures conditions de vie pour eux et leurs familles» * .

S’appuyer ainsi sur le principe d’équité inclus dans la définition du «développement durable» pour contrer les critiques du productivisme est devenu une stratégie courante. Lorsqu’une association, Actionconso, dénonce la campagne de marketing «Consommer mieux, c’est urgent», lancée à l’occasion de la parution du «Rapport de développement durable * » des hypermarchés Carrefour, le groupe s’offre le luxe de publier sur son site la lettre de l’association et la «réponse» du PDG. En bon populiste de marché * , celui-ci rejette toute idée d’une réduction de la consommation au nom de «la démocratisation de la consommation» et en soutien aux «moins aisés» («People»), s’appuyant sur la « définition du développement durable, énoncée pour la première fois en 1987 par les Nations unies dans le rapport Brundtland : consommer en réfléchissant sur le long terme». Cette définition est évidemment imposée comme cadre de toute négociation avec les défenseurs de l’environnement. Ceux qui ne l’acceptent pas – autrement dit qui refusent d’intégrer la compétitivité des entreprises et l’objectif de croissance à leurs problématiques écologistes – tendent à être exclus du débat public et du «Dialogue». Certains sont accusés d’appartenir à des «organisations extrémistes» alors que ces ONG ne font que défendre leur raison sociale – comme les entreprises défendent la leur: faire des profits. À l’inverse, les «éco-réalistes», comme le WWF, sont particulièrement choyés par le monde de l’entreprise *

L’objectif des industriels devenus chantres du «développement durable» est d’éviter à tout prix une quelconque réglementation contraignante en échange de promesses basées sur des codes de conduite volontaires. Les Nations unies ont contribué à crédibiliser cette idéologie angélique en lançant, lors du forum de Davos de 1999, le Pacte mondial des entreprises, «concocté par la Chambre de commerce internationale» * . À travers celui-ci, les entreprises «s’engagent», sans le moindre contrôle ni obligation de résultats, dans les domaines de l’environnement, du social et des droits de l’homme et qu’importe si en 2005, 60% des entreprises participantes n’avaient pas fourni de rapport de suivi à l’ONU * . Elles y gagnent le label de l’ONU transformé en instrument de marketing: selon un institut de sondage, 75% des sondés dans 18 pays déclaraient que leur confiance dans une multinationale augmenterait si elle entrait en partenariat avec l’ONU pour le progrès social * .

Les écologistes auraient donc tort de prendre à la légère les stratégies de verdissement de l’industrie et de la grande distribution, lesquelles, par la réforme du vocabulaire, affectent désormais nos façons de penser. D’autant qu’un certain nombre d’organisations écologistes nouent des «partenariats pour le développement durable» avec les principaux pollueurs. C’est le cas du WWF, devenu la caution «des entreprises multinationales qui contribuent par des fonds importants (à son) travail de conservation» et sont ainsi assurées en retour d’une «relation unique qui améliorera (leur) image de marque et valorisera (leurs) stratégies marketing et communication» – coût de l’opération pour le groupe Lafarge: 5 millions d’euros sur 5 ans * (__Lire la suite sur le site de revues.org__)

BenoÎt Eugène

Le texte complet est paru dans le n°34 de la Revue Agone (2005) intégralement en ligne sur le site de revues.org