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Le discours de Gabriel Attal contre la jeunesse

23 avril 2024|

Il y a des hommes et des femmes qui entrent dans l’histoire avec l’honneur chevillé au corps. D’autres en rêvent mais se vautrent sur le perron. Jean Jaurès fait partie des premiers. C’est sans doute pourquoi un conseiller en communication l’a invoqué dans le discours prononcé par le Premier ministre Gabriel Attal à Viry-Châtillon le 18 avril 2024.

« Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir, mais de n’en être pas accablé et de continuer son chemin », déclarait Jaurès à Albi en 1903 dans son « Discours à la jeunesse ».

Parce que le moment est important, Jaurès choisit le premier lycée dans lequel il avait enseigné, en tant que professeur de philosophie. Face aux élèves et aux personnels, il se lance dans une longue réflexion sur la jeunesse, la Révolution française, la République et la guerre.

Les paroles, denses et profondes, reflètent la considération et la confiance que Jaurès a pour une jeunesse que le pouvoir prépare à l’imminence d’un conflit revanchard.

En ce temps-là, les discours étaient écrits par celles et ceux qui les prononçaient. C’était un temps où les hommes et les femmes politiques y mettaient leur âme et leur cœur. Un temps où les élus ne se souciaient pas des sondages ni de la prochaine élection avant toute autre considération.

Aussi les mots de Jaurès peuvent-ils être appréhendés dans leur vérité propre. Car ils ne sont motivés par rien d’autre que l’ambition de convaincre celles et ceux auxquels il s’adresse.

Dans son « Discours à la jeunesse », Jaurès décrit son amour de la République. Mais pas de n’importe quelle République :

Dans notre France moderne, qu’est-ce donc que la République ? C’est un grand acte de confiance. Instituer la République, c’est proclamer que des millions d’hommes sauront tracer eux-mêmes la règle commune de leur action qu’ils sauront concilier la liberté et la loi, le mouvement et l’ordre , qu’ils sauront se combattre sans se déchirer que leurs divisions n’iront pas jusqu’à une fureur chronique de guerre civile et qu’ils ne chercheront jamais dans une dictature passagère une trêve funeste et un lâche repos.

La République de Jaurès valorise le débat. Dans la République de Jaurès, le pouvoir est placé entre les mains de tous les citoyens : on y fustige les roitelets et on bride leur appétence dictatoriale. La République de Jaurès donne le courage de refuser les décisions injustes – à fortiori de s’opposer à la guerre. Enfin, dans la République de Jaurès, on regarde d’abord du côté des classes populaires, et on leur promet des temps meilleurs.

Avec ce discours, Jaurès délivre un legs à la jeunesse, qu’il enjoint à faire preuve d’audace, de courage. Et face à laquelle il n’abuse pas de sa position : « Messieurs, je n’oublie pas que j’ai seul la parole, et que ce privilège m’impose beaucoup de réserve ». Jaurès n’a pas besoin de menacer, d’alarmer, de sanctionner, ni de faire preuve d’autorité pour qu’on l’écoute – et qu’on le cite encore cent ans plus tard.

Cent ans plus tard justement, le pouvoir saute à pieds joints sur la dépouille de Jaurès pour s’en faire un marchepied. Tout est millimétré par les cabinets de conseil appointés : le discours a lieu à Viry-Châtillon, là où, quelques semaines plus tôt, le jeune Shemseddine, 15 ans, a été tabassé à mort par une bande de garçons du même âge ; là où plane encore le choc et règne le silence du deuil.

Le Premier ministre ne s’adresse pas à la jeunesse mais à son électorat pour lui parler de la jeunesse. Cent ans après Jaurès, le pouvoir ne parle plus directement aux jeunes : il leur demande d’écouter ce qu’il a à dire sur eux – et c’est très différent. Cent ans après Jaurès, la confiance n’est plus au programme. Le pouvoir dresse le portrait d’une société ensauvagée par une jeunesse incontrôlable, qui se soulève, hurle, frappe, conteste et détruit. Une jeunesse manipulée par les réseaux sociaux, les dealers et les intégristes islamistes.

Bien sûr, le Premier ministre précise qu’en ces termes il ne parle pas de tous les jeunes. Mais la majorité silencieuse qui se tient sage ne l’intéresse pas. Le discours ministériel cible des images, des visages qui s’impriment sur la rétine : ceux de la « racaille ». Les mêmes qu’en 2005 Nicolas Sarkozy voulait nettoyer au karcher. Les mêmes qu’en décembre 2018 à Mantes-La-Jolie des policiers tenaient en joue, les mains sur la tête et à genoux.

Dès que l’image est activée, l’inflation répressive n’a plus aucune limite. Le discours s’emballe.On dénonce les parents, l’école laxiste, la justice incapable. Tout le monde y passe. Tout le monde doit payer, cher. De plus en plus cher.

Le discours ministériel en version slamée :

Tu casses, tu répares
Tu salis, tu nettoies
Dix heures d’affilée au collège tu resteras
Au doigt et à l’œil tu obéiras
Sinon tes examens tu sacrifieras
À Parcoursup adieu tu diras
De Tik Tok, Instagram et Snapchat tu déconnecteras
Sans quoi en comparution immédiate,tu passeras

Tel est le nouveau viatique offert à la jeunesse par le Premier ministre. Dans la droite ligne de la promesse présidentielle d’utiliser l’école pour reciviliser. Revoici venu le temps de l’enfance coupable, celui où on traquait les enfants pauvres toujours soupçonnés de préparer un mauvais coup.

Gabriel Attal veut « dire la vérité, y compris quand ça fait mal ». Prenons-le au mot. Qualifions ce discours comme il le mérite : médiocre, démagogique et dangereux. Un discours racoleur, calqué sur le programme de l’extrême-droite. Une réflexion indigente sur l’autorité, vue sous le seul prisme de la coercition et de la répression. C’est tout ce qu’il reste au pouvoir qui se coupe de la réalité sociale et se lamente parce que plus personne dans la rue ne lui fait confiance.

Tel le roi Charles V-et-trois-font-huit-et-huit-font-seize imaginé par Grimault et Prévert dans Le Roi et l’oiseau, qui châtie par avance ou par caprice. Un roitelet reclus dans sa forteresse. Un monarque isolé qui n’accepte plus que les louanges sirupeuses de valets apeurés. Un pouvoir qui fait peur et règne par la peur. Mais que se passe-t-il dans le royaume de Charles V-et-trois-font-huit-et-huit-font-seize à force d’en remplir les sous-sols de damnés ?…

Quel chemin parcouru depuis Jaurès ! Ou plutôt, que de marches dégringolées.

Parce qu’il regardait la jeunesse avec tendresse, confiance et fierté, on imagine Jaurès soucieux que les jeunes auxquels il s’adresse apprennent à douter, contester, réfléchir. Raisons pour lesquelles il n’avait pas besoin de placer à toute occasion le mot d’« émancipation » ni de l’entortiller avec celui d’« autorité ».

On imagine aussi Jaurès rompu aux mystères de l’éducation, faite d’hésitations, d’allers-retours et d’erreurs. Parce que c’est ainsi que se construit la jeunesse. Et que c’est pourquoi beaucoup d’entre nous avons choisi son premier métier.

Laurence De Cock
Une première version de ce texte est parue, sous le titre « Le discours à la jeunesse de Gabriel Attal », au Café pédagogique, le 22 avril 2024. De la même autrice sur ces sujets, derniers livres parus, École publique et émancipation sociale et Une journée fasciste. Célestin et Élise Freinet, pédagogues et militants (Agone, 2021 et 2023).

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