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Le doigt de Dieu

9 avril 2009|

Frédéric Bastiat (1801-1850) a été et demeure l’un des grands penseurs du libéralisme économique. On rapporte que ses œuvres faisaient partie des lectures favorites de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher. On comprend pourquoi quand on parcourt quelques-unes des pages au long desquelles il ne cesse de pourfendre, dans un style incisif et limpide, le socialisme, les interventions de l’Etat et du gouvernement, l’organisation, la solidarité, la compassion, le syndicalisme, le monopole, bref, tout ce qui, à ses yeux, peut perturber si peu que ce soit le libre jeu concurrentiel des forces économiques et sociales et les empêcher de tendre vers la plus grande harmonie. « Harmonie », tel est le maître-mot de sa pensée, dont il a d’ailleurs fait le titre de son ouvrage le plus célèbre, Harmonies économiques, considéré comme un des textes sacrés du libéralisme.

On y trouve, entre autres propos édifiants, la formulation du principe fondamental (dit « loi de Bastiat ») qui s’énonce : « Les intérêts (individuels) abandonnés à eux-mêmes, tendent à des combinaisons harmoniques, à la prépondérance progressive du bien général. » L’ouvrage expose brillamment la démonstration de cette « loi naturelle », au terme de laquelle l’auteur conclut : « L’harmonie ne consiste pas dans l’absence absolue du mal, mais dans sa graduelle réduction. Le corps social, comme le corps humain, est pourvu d’une force curative dont on ne peut étudier les lois et l’infaillible puissance sans s’écrier : Digitus Dei est hic » (C’est le doigt de Dieu).

On pourrait, sans malice excessive, faire remarquer à ses disciples actuels, que l’évangile de l’apôtre Bastiat ayant été rédigé au milieu du XIXe siècle, il faut beaucoup, sinon de mauvaise foi, du moins de foi tout court pour considérer que tout ce qui s’est passé depuis plus d’un siècle et demi dans le monde, sans parler de tout le cours de l’histoire qui a précédé, est allé dans le sens de « la prépondérance progressive du bien général » et de l’instauration d’une « harmonie » grandissante entre les intérêts des uns et des autres. Au contraire, le système de l’économie libérale capitaliste n’a cessé de faire la démonstration, effroyablement coûteuse à tous égards, de son incapacité à résoudre ses incohérences et à répondre de façon, ne disons pas très harmonieuse, mais simplement décente, aux besoins les plus légitimes des populations de la planète. « Ah mais, plaideront les adeptes du libéralisme, c’est que justement les Etats et leurs dirigeants de tous bords ont voulu se mêler d’organiser, corriger, optimiser, le cours des choses, et ce faisant, ils l’ont dévoyé gravement. » On aura beau leur opposer que toutes les sociétés humaines connues ont pratiqué cet interventionnisme et qu’historiquement on ne voit pas quand, depuis l’expulsion de l’Eden, la fameuse loi naturelle inventée par Bastiat aurait pu jouer assez librement pour qu’on puisse être assuré de sa réalité, ils n’en démordront pas. Ces gens-là sont des intégristes.

En vain tirera-t-on argument de l’état actuel d’un monde que la recherche insatiable du profit capitaliste a mené au chaos et précipité, une fois de plus, dans une crise catastrophique à laquelle – ô cruelle ironie et suprême affront – on n’a pas trouvé d’autre remède (si c’en est un) que l’intervention massive de l’Etat pour combler avec des fonds publics les gouffres creusés par la libre spéculation des capitaux privés, remède qui laisse sceptique sur la « force curative » intrinsèque du système ; ils s’obstineront à trouver, à la façon de l’ange Jesrad répondant au sage Zadig, qu’ « il n’y a point de mal dont il ne naisse un bien ». Surtout quand du mal des petites gens sort le bien des grands prédateurs. En tout cas laissons faire la main invisible et le doigt de Dieu : ils finiront bien par égaliser toutes les conditions, à la longue…

Et s’il y en a qui doutent ou qui sont pressés, eh bien, ils n’ont qu’à faire la révolution !

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en novembre 2008. Et édité dans le recueil Engagements (2011) —— Dernier livre d’Alain Accardo aux éditions Agone, Introduction à une sociologie critique (2006)