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Le dur métier de force de l’ordre [LettrInfo 26-XVIII]

7 juin 2026|

On ne sait plus s’il faut s’inquiéter ou être rassuré lorsque, le 1er juin dernier, sur le plateau de « Quotidien » (TMC), un journaliste bien en vue rend hommage au « travail difficile » des CRS lors d’une journée de canicule passée à attendre, lourdement harnachés. Et de conclure en louant l’exploit des « 890 personnes arrêtées sans aucune violence ». Le témoignage d’un étudiant sur BFM-TV (3 juin), l’interview d’une avocate dans L’Humanité et un article dans Mediapart donnent une image moins admirable des forces de l’ordre.

En janvier 2026, une proposition de loi voulait instaurer « une présomption simple de légitime défense pour les policiers » lorsqu’ils font un « usage légitime » de leur arme à feu. Cette revendication de longue date des syndicats policiers vise à protéger les forces de l’ordre dans l’exercice de leur métier, par exemple lorsqu’en avril 2022 un gardien de la paix a été placé en garde à vue et mis en examen pour homicide volontaire après avoir ouvert le feu sur un véhicule avec son fusil d’assaut, tuant deux personnes et blessant une troisième.

Est-il légitime de se demander si les mots « protection » et « défense » ne sont pas en train de changer violemment et dangereusement de sens selon qu’on est d’un côté ou de l’autre du canon ? Pour répondre à cette question, nous proposons la lecture des analyses de l’avocat Raphaël Kempf :

Il est capital de rappeler que les violences policières sont un fait massif et ancien, qu’elles ciblent majoritairement et quotidiennement, dans l’indifférence et le silence, de jeunes hommes, souvent racisés, vivant dans les quartiers populaires.

La généalogie de cette violence raciste et ordinaire a déjà été faite. Mais le travail politique et de mobilisation mené par les familles d’hommes tués par la police est tout à la fois remarquable et indispensable. Il a contribué à faire des violences policières un problème politique et un enjeu du débat démocratique, mettant au jour de très nombreux cas qui, sans cela, auraient été passés sous silence. Ainsi de Lamine Dieng, mort des suites d’un placage ventral effectué par des policiers – non poursuivis – lors de son interpellation en 2007 ; d’Amine Bentounsi, tué en 2012 par un policier qui sera condamné à une peine de prison avec sursis en 2017 ; d’Adama Traoré, mort en 2016 à la suite d’une interpellation par des gendarmes – non encore jugés à ce jour.

Un an plus tard, Jérôme Laronze, paysan en Saône-et-Loire, est tué par un gendarme ayant tiré cinq fois dans sa direction, le touchant trois fois, dont deux dans le dos. Par une décision rendue le 23 décembre 2024, la défenseure des droits a considéré que les tirs ayant tué Jérôme Laronze n’étaient ni nécessaires ni proportionnés : « Les cinq tirs réalisés par M. B, atteignant le côté et l’arrière du véhicule de M. Laronze, n’étaient pas absolument nécessaires puisque le véhicule avait dépassé M. B et le danger n’était pas actuel et imminent ; [en outre], le fait de tirer à cinq reprises, en sept secondes, comme le montre l’enregistrement du pistolet à impulsion électrique (PIE), apparaît disproportionné au regard du but poursuivi, à savoir, faire cesser la fuite de M. X. » La défenseure des droits a demandé au ministre de l’Intérieur d’engager des poursuites disciplinaires à l’encontre du gendarme. Ce qui n’était toujours pas fait en janvier 2026, et la procédure judiciaire est toujours en cours.

Citons aussi Cédric Chouviat, tué par des policiers ayant effectué une clé d’étranglement après son interpellation à Paris, en 2020. Il faudrait encore mentionner les innombrables éborgnés, mutilés ou victimes de violences policières de moindre intensité au cours de manifestations, notamment des gilets jaunes, et dont les vies ont été brisées par cette violence.

Ces manifestations ont montré la démesure et la violence de la police recourant à un arsenal de plus en plus militarisé. Dans nombre de ces affaires, les familles, et notamment les sœurs des hommes tués par la police, ont mené et mènent encore un combat judiciaire et politique capital pour obtenir justice, malgré l’absence d’images. D’après le site d’information BastaMag, ce ne sont pas moins de 746 personnes qui ont été tuées suite à l’action des forces de l’ordre entre 1977 et 2020.

Cela ne veut pas dire que ces homicides étaient tous injustifiés – et d’ailleurs la plupart n’ont donné lieu à aucune suite judiciaire –, mais cela donne une idée de la facilité avec laquelle policiers et gendarmes peuvent recourir à la force létale.

En vingt ans, depuis la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré en 2005 dans un transformateur électrique où ils s’étaient réfugiés alors qu’ils étaient poursuivis par la police, le BondyBlog nous apprend qu’au moins 560 personnes sont mortes lors d’une mission des forces de l’ordre, dont un tiers à la suite d’un contrôle de police. L’année la plus meurtrière est 2024 avec 65 décès, ce qui montre une augmentation dans la période récente.

Depuis le début des années 2020, le regard de l’opinion publique semble s’être sensiblement modifié, mettant davantage les méthodes policières sous le feu des critiques. Cela résulte en partie de nombreuses vidéos de violences policières filmées lors des manifestations. Ainsi, en 2016, à l’issue des manifestations contre la loi travail, alors promue par la ministre Myriam El Khomri, un collectif de militants a déposé une centaine de plaintes collectives auprès du défenseur des droits pour des violences commises par les forces de l’ordre lors de manifestations. Certaines de ces plaintes étaient accompagnées de vidéos permettant de caractériser les violences.

Le mouvement des gilets jaunes a donné lieu à une multiplication des cas de violences policières qui ont été rendues visibles grâce à des vidéos filmées pendant les manifestations. La brutalité de la police pendant ces manifestations était tellement visible et choquante que de nombreuses institutions internationales et personnalités se sont penchées sur le cas français et ont dénoncé cette situation, parmi lesquelles Michelle Bachelet, haute-commissaire aux Droits de l’homme de l’ONU, des rapporteurs spéciaux des Nations unies, ou encore la commissaire aux Droits de l’homme du Conseil de l’Europe.

Il n’est plus possible d’ignorer l’existence du problème de la brutalité policière en France. Mais alors, comment expliquer le hiatus considérable entre ce qu’on pourrait appeler les violences policières ressenties, et celles qui sont effectivement constatées par les autorités judiciaires ou hiérarchiques ; la différence entre ce que voient et subissent au quotidien nombre de citoyens de ce pays, et le nombre (très limité) de condamnations de policiers pour des violences ?

Une explication tient sans aucun doute dans l’idée que la police est en droit de faire usage de la force, qu’elle ne ferait qu’user du monopole de la violence que lui aurait confié l’État, et que l’immense majorité de ces exactions seraient légitimes. Il faudra critiquer ici cette idée, pour montrer que, juridiquement, les violences de la police ne sont en aucun cas justifiées a priori.

Une autre question réside dans le comportement de la justice, et plus précisément celui des parquets : on observe en effet que ces derniers suivent un double mouvement qui aboutit à assurer très largement une impunité de fait aux forces de l’ordre : à la criminalisation des victimes de violences policières répond une volonté de ne pas enquêter sérieusement et dans de bonnes conditions sur les violences commises par la police.

Raphaël Kempf

Extraits du troisième chapitre de son livre Violences judiciaires (2026)

Du même auteur, lire en ligne sur Antichambre : « Pas de “bavures” policières ni de “dérives” judiciaires »(26 janvier 2026)

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