Skip to main content

Le journalisme, les réseaux sociaux et la crise des sciences sociales

26 janvier 2023|

« Un livre à brûler ? », se demande Gérard Noiriel en ouverture de son retour sur Race et sciences sociales, qu’il a co-écrit avec Stéphane Beaud : « Je dois reconnaître que je ne m’attendais pas à ce que ce livre suscite une polémique d’une telle violence ; au point que certains de nos contradicteurs ont été jusqu’à nous accuser de cautionner le racisme. Plutôt que d’alimenter à mon tour cette polémique, j’ai pris le temps d’y réfléchir pour tenter d’en comprendre les raisons profondes. C’est ce qui m’a amené à analyser, dans mon précédent blog, les bouleversements qu’a provoqués l’avènement des médias sociaux. »

Comme je m’efforce, depuis longtemps, de pratiquer l’auto-analyse, je dois reconnaître également que si notre livre a été mal compris, c’est aussi parce que nous n’avons pas suffisamment situé notre réflexion dans le prolongement de notre itinéraire et de nos recherches antérieures. Avant de revenir en détail, dans mon prochain blog, sur les arguments qui nous ont été opposés, je résumerai les grandes lignes de ma contribution à cet ouvrage, en commençant par rappeler comment elle se situe par rapport à ce que j’ai écrit auparavant sur le sujet.

J’ai commencé à combattre le racisme quand j’étais étudiant à l’université de Nancy II, il y a maintenant 50 ans, en militant au sein de l’UNEF et de l’UEC (Union des étudiants communistes). Dès mon premier livre – Vivre et lutter à Longwy (Maspero, 1980), essai politique co-écrit avec mon camarade Benaceur Azzaoui (OS marocain, militant à la CGT) –, j’ai abordé de front la question des discriminations que subissaient les militants issus de l’immigration post-coloniale au sein des organisations contrôlées par le parti communiste (dont j’étais toujours membre), ce qui m’a valu d’en être exclu de fait. Cette rupture ne m’a pas empêché de poursuivre mon combat contre le racisme tout en étant solidaire de celles et ceux qui en sont victimes. Entre autres exemples, je rappelle que j’ai présidé pendant plus de dix ans le Comité d’aide aux intellectuels réfugiés (CAIER).

Dans le même temps, mais sans confondre mon engagement de citoyen et mon métier de socio-historien, j’ai multiplié les recherches sur l’immigration et, plutôt que de mobiliser mon énergie afin d’accéder à des positions de pouvoir à l’intérieur du monde académique, j’ai préféré agir « par en bas », en m’engageant dans des activités d’éducation populaire visant à combattre les stéréotypes et les préjugés dans les milieux qui ne lisent pas nos livres.

Comme beaucoup d’autres, je suis parti du principe que le racisme s’enracinait dans les représentations négatives que véhiculent ceux qui appartiennent au groupe dominant à l’égard de ceux qui ne sont pas conformes à la norme. Pour étudier ces « représentations » sans me limiter à une analyse de discours, j’ai mobilisé la boîte à outils que nous a léguée Pierre Bourdieu dans ses recherches sur la « violence symbolique ».

Dans l’un de mes précédents blogs, j’ai fait référence au texte de Jacques Bouveresse où il se dit « infiniment reconnaissant » à l’égard de Bourdieu, parce que ce dernier lui a permis de comprendre que « l’inégalité dans les conditions d’accès au langage est un des facteurs de discrimination essentiels entre ceux qui subissent et ceux qui exercent le pouvoir ». Ce genre d’inégalité est une dimension centrale du pouvoir symbolique, ajoutait Bouveresse, car elle aboutit à une « forme de cruauté parfois impitoyable ».

Je suis, moi aussi, infiniment reconnaissant à Pierre Bourdieu parce que ses analyses sur le pouvoir symbolique m’ont fourni des outils pour rompre avec une approche du racisme, largement répandue, mais qui me semblait réductrice. Les notions de « minorité visible » ou de « ligne de couleur » alimentaient des discours focalisés sur les « représentations » qui occultaient la question des inégalités socio-culturelles dans l’accès au langage public. C’est ce qui m’a incité à analyser la question du racisme comme l’une des manifestations les plus cruelles de la domination symbolique.

J’ai pris alors mes distances avec les définitions médiatiques, et même militantes, du racisme pour en appréhender toutes les facettes. Non seulement celle qui est fondée sur la stigmatisation de la couleur de peau, mais aussi celles qui s’en prennent à la religion, au patronyme et aux autres dimensions des cultures dominées, y compris les cultures populaires. Voilà pourquoi j’ai intégré, dans mes analyses, ce que Bourdieu appelait le « racisme de l’intelligence » qui débouche souvent sur un « racisme de classe ».

J’ai mobilisé ces outils (sans les exhiber dans mes notes de bas de page) tout au long des recherches socio-historiques que j’ai publiées notamment dans le livre intitulé Immigration, antisémitisme et racisme. Discours publics, humiliations privées (Fayard, 2007) et aussi dans l’essai Racisme, la responsabilité des élites. Entretien avec Bertrand Richard (Textuel, 2007 ).

Ce que les médias ont appelé « l’affaire du voile islamique » a été pour moi l’illustration caricaturale de la violence symbolique qu’exercent les intellectuels de gouvernement sur les femmes montrées du doigt comme des complices du terrorisme parce qu’elles restent fidèles à leur croyance, et l’impossibilité dans laquelle la plupart d’entre elles se trouvent de répondre publiquement pour se justifier d’exister comme musulmane. De plus, ce discours médiatico-politique va à l’encontre du but poursuivi. Comment pourrait-on en effet espérer convaincre des gens qu’on humilie des vertus de la « laïcité »?

En menant ces recherches, j’ai pu constater que Bourdieu et Bouveresse avaient également raison de dire que « le pouvoir symbolique, c’est d’abord d’amener les dominés à voir les choses comme les dominants ont intérêt à les voir ». C’est la voie qu’ont choisie les intellectuels critiques en se plaçant sur le terrain de leurs adversaires pour élaborer un contre-discours identitaire. L’analyse du processus de stigmatisation comme dimension de la violence symbolique a ainsi été réduite à une accumulation de discours critiques, dénonçant la « racialisation » pour réhabiliter les « racisés ». J’ai montré que ces intellectuels critiques – bien qu’ils occupent le pôle dominé au sein de l’espace politico-médiatique – peuvent parfois contribuer à cette violence symbolique en pratiquant des assignations identitaires à l’égard de celles et ceux qui n’en veulent pas, mais qui n’ont pas la possibilité de le dire publiquement. Et les rares « racisés » refusant toute assignation identitaire qui l’ont fait (j’en donne des exemples dans mes livres) ont prêché dans le désert car leur point de vue n’intéresse ni les intellectuels de gouvernement, ni les intellectuels critiques.

Tout cela m’a amené à la conviction que, pour reproblématiser la question du racisme, il fallait analyser sérieusement le rôle que les intellectuels de tous bords jouent dans les différentes formes que prend aujourd’hui la violence symbolique. Condition nécessaire pour comprendre aussi les formes de résistance que peuvent (ou ne peuvent pas) déployer celles et ceux qui en sont victimes.

Dans l’étape suivante de mes travaux, j’ai voulu tester la valeur de cette problématique en menant une étude empirique, c’est-à-dire une recherche de « première main » (comme disent les historiens), fondée sur un gros travail d’archives. J’ai choisi d’étudier un cas extrême de violence symbolique centrée sur la couleur de peau, en consacrant six années de recherche à l’histoire de Rafael, l’esclave afro-cubain qui est devenu en France le « clown Chocolat ». En prenant au sérieux les analyses du sociologue W.E.B. Du Bois sur la « ligne de couleur », j’ai tenté de comprendre comment la couleur de peau pouvait contribuer à formater l’identité d’une personne (au point que cette couleur devienne, dans le cas de « Chocolat », son nom public). Mais j’ai abordé cette étude dans une perspective relationnelle, en prenant en compte tous les éléments qui ont façonné l’identité de ce personnage et en étudiant précisément les liens qu’il avait tissés avec les autres acteurs qu’il a côtoyés dans sa vie. Ce qui m’a permis de mettre en évidence, notamment, les différences dans la perception de la couleur de peau selon les milieux sociaux.

La complexité de cette recherche m’a conduit à la publication de deux ouvrages. Dans le premier (Chocolat clown nègre, Bayard, 2012), j’ai surtout insisté sur le rôle qu’avait joué le monde intellectuel de la Belle Époque (artistes, savants, journalistes, politiciens, etc.) dans la violence symbolique qu’a subie cet artiste noir. Le second livre est un essai biographique dans lequel j’ai retracé son histoire en prenant en compte toutes les dimensions de son identité. Dans l’introduction méthodologique de cet ouvrage, j’ai expliqué comment les présupposés intellectualistes qui avaient guidé ma première recherche m’avaient empêché de comprendre les formes de résistance que ce clown noir (illettré et qui ne parlait pas le français quand il est arrivé à Paris) avait réussi à mobiliser alors qu’il était privé du langage public légitime. En analysant minutieusement les documents visuels parvenus jusqu’à nous (affiches, photographies, sketches filmés par les frères Lumière), j’ai compris que le clown Chocolat avait inventé une gestuelle clownesque qui avait été sa manière à lui de résister à la violence symbolique dont il était victime.

J’ai montré que grâce à l’invention de ce langage (que le cirque a popularisé ensuite avec le personnage de l’auguste au nez rouge), Rafael avait réussi à échapper aux stéréotypes racistes dans lesquels les élites cultivées voulaient l’enfermer, sans pour autant accepter l’étiquetage racial que les intellectuels noirs venus de Haïti – comme Antonin Firmin l’auteur d’un livre sur L’Égalité des races humaines (F. Pichon, 1885) – cherchaient alors à imposer pour défendre la dignité de ce qu’ils appelaient « la race noire ».

J’aurais sûrement dû rappeler ces recherches antérieures pour expliquer pourquoi je me suis associé à Stéphane Beaud pour publier le livre Race et sciences sociales. Je précise toutefois que l’objet de cet ouvrage ne concernait qu’un aspect des problèmes évoqués plus haut. Le sous-titre, « Essai sur les usages publics d’une catégorie », avait pour but de souligner le caractère modeste de notre entreprise. Il ne s’agissait pas de produire une somme exhaustive sur toute la littérature concernant la « race » (ce qui aurait exigé plusieurs volumes) mais de s’interroger sur la façon dont les catégories raciales étaient mobilisées par les uns et par les autres dans l’espace public.

Nos recherches empiriques respectives nous ayant amplement convaincus du décalage qui existe entre la façon dont les médias traitent aujourd’hui les questions raciales et la démarche qui caractérise les sciences sociales, l’un des principaux objectifs du livre était de défendre l’autonomie de la réflexion savante sur ce genre de problèmes, en invitant les collègues à prendre leurs distances face aux polémiques politico-médiatiques qui les alimentent.

Les premiers chapitres du livre retracent à grands traits la genèse du concept de « race », les enjeux de luttes qui ont opposé des fractions concurrentes du monde intellectuel sur ce sujet, les conflits qui ont abouti à des redéfinitions successives des mots « race » et « racisme ». J’insiste sur le tournant qu’a été la loi de 1972 relative à la lutte contre le racisme – loi présentée à l’initiative d’un député de droite et votée à l’unanimité. À partir de ce moment-là, en effet, un consensus s’est établi au sein des partis républicains pour condamner le racisme, ce qui a entraîné, dans les décennies suivantes, une recomposition du clivage droite/gauche sur ce sujet. Désormais, ce n’est plus la cause elle-même qui les oppose, mais la façon de l’appréhender.

Les chapitres suivants sont centrés sur cette recomposition. En synthétisant des analyses que j’ai longuement développées dans mes livres, je rappelle comment – dans un contexte marqué par la multiplication des crimes commis par des terroristes se réclamant de l’Islam – les conservateurs ont rétabli leur hégémonie en stigmatisant l’origine et la religion des jeunes Français issus de l’immigration post-coloniale tout en occultant soigneusement ce que leurs comportements et attitudes devaient à leur appartenance de classe. J’ai insisté sur le rôle que les intellectuels de gouvernement ont joué dans la légitimation de cette « politique identitaire ». Précision utile et cruciale pour ceux qui n’auraient pas lu ce que j’ai écrit à ce sujet, j’appelle « identitaires » les discours qui mettent en scène dans l’espace public – en occultant (ou en marginalisant) le critère socio-économique – des personnages réduits à une seule dimension de leur identité : leur nationalité, mais de plus en plus souvent des critères qui, dans le droit français relèvent de la vie privée, comme la religion, l’origine ethnique, la couleur de peau.

J’ai également insisté dans ce livre sur un aspect que j’avais beaucoup étudié dans mes travaux antérieurs concernant la genèse des catégories du discours public, comme « immigré » ou plus récemment « racisé », afin d’interroger le rôle que joue le langage dans cette forme de violence symbolique que constitue le racisme.

Voilà pourquoi le sous-titre de notre livre renvoyait à ce qui fait la spécificité de la science sociale, telle que nous la concevons, Stéphane Beaud et moi. Elle consiste à déconstruire les catégories du discours public pour retrouver les individus réels, dans toute leur complexité. Cela ne peut se faire qu’en procédant à des recherches empiriques précises, grâce auxquelles on peut dégager les caractéristiques des personnes étudiées et montrer comment elles se combinent entre elles. Loin des polémiques triviales du genre « Faut-il privilégier la classe ou la race », notre but était de rappeler ces exigences de nos métiers contre toutes les entreprises de réification.

Cela nous paraissait d’autant plus important qu’il ne se passe pratiquement plus de jour sans que les médias dominants mettent au centre de l’actualité des propos ou des actes considérés comme « racistes ». Nous avons-là un bon exemple de ce que j’appelle dans mes travaux la « fait-diversion » (ou, comme disait Bouveresse, la « journalisation ») du débat public. Étant donné les passions que suscitent ce genre de questions, on comprend que ce soit un sujet idéal pour alimenter les polémiques qui font le profit des réseaux sociaux. Mais comment pourrait-on croire que cette commercialisation des bonnes causes soit réellement subversive ?

Dans une dizaine de pages de notre livre, nous avons également mentionné nos désaccords avec les analyses développées par plusieurs collègues avec lesquels nous avions publié l’ouvrage collectif dirigé par Didier Fassin et Éric Fassin, intitulé De la question sociale à la question raciale? Représenter la société française (La Découverte, 2006). Ces collègues présentaient les émeutes qui avaient eu lieu dans les banlieues en 2005 comme un tournant majeur de la vie politique française, en affirmant que cela devait nous conduire à réhabiliter les catégories raciales si l’on voulait vraiment combattre le racisme. Nous ne pouvions pas partager ce genre d’analyses car elles reposaient sur la thèse d’un « retard français » par rapport aux États-Unis, concernant l’étude de la « question raciale », retard que ces collègues attribuaient à notre « aveuglement à la couleur [color blindness] ».

Nos désaccords portaient sur deux points essentiels. Le premier tenait à l’occultation de tout le courant de recherche qui, aux États-Unis, critique depuis longtemps le rôle central attribué à la « race » pour expliquer les problèmes sociaux. Dans l’un de mes récents blogs, j’ai présenté l’ouvrage de Karen et Barbara Fields intitulé Racecraft, ou L’esprit de l’inégalité aux États-Unis, qui montre la place importante qu’occupe la critique des présupposés racialistes au sein même du monde universitaire issu de la communauté africaine-américaine.

Le second point de divergence concernait les différences historiques dans les modes d’institutionnalisation des critères identitaires en France et aux États-Unis. Le fait qu’en France la « race » ne soit pas une catégorie des nomenclatures administratives et du droit public invalide, à nos yeux, l’idée d’un modèle universel (en l’occurrence celui des États-Unis) que les chercheurs du monde entier devraient absolument adopter pour analyser les questions concernant les discriminations, le racisme, etc.

C’est dans le même esprit que j’ai repris dans ce livre mes analyses sur le processus de catégorisation comme une dimension de la violence symbolique. La question que je pose à mes collègues, restée sans réponse jusqu’à présent, est la suivante : peut-on admettre sans discussion que des universitaires transformés en experts participent à des processus d’assignation identitaire visant des individus qui n’en veulent pas, mais qui n’ont pas la possibilité de les contester publiquement ?

Je donne un exemple précis de ce problème en montrant l’incohérence de la définition de la « race noire » proposée par Pap Ndiaye dans son livre sur La Condition noire (Calmann-Lévy, 2008), incohérence qui découle du fait qu’en France – à la différence des États-Unis – la race n’est pas une catégorie objectivée et institutionnalisée. Ce qui ne m’a pas empêché de souligner, dans le même temps, que son ouvrage était important car il permettait d’esquisser l’émergence d’un nouveau domaine de recherches, à condition de distinguer plus rigoureusement le savant et le politique.

C’est le même type de raisonnement qui m’a amené à discuter la contribution que Didier Fassin a fournie dans le livre De la question sociale à la question raciale, portant sur « le déni et la dénégation » des discriminations qui caractérisaient, selon lui, la recherche française. Les chercheurs de l’INSEE, qui avaient élaboré un questionnaire pour repérer la diversité des discriminations qui existent en France, avaient préféré se référer à la « couleur de peau » plutôt que d’employer le mot « race » afin d’éviter, disaient-ils, un « effet d’imposition ». Mais dans sa contribution, Didier Fassin voit dans ces scrupules la preuve que nos grands organismes de recherche jouent eux aussi un rôle dans la dénégation du racisme. La question qui est occultée dans ce raisonnement concerne l’usage que les chercheurs peuvent faire de catégories qui n’ont pas d’existence légale. Pour ma part, je trouvais plutôt positif que les chercheurs de l’INSEE n’aient pas voulu exercer un « effet d’imposition » car cela signifiait qu’ils ne souhaitaient pas user de leur position dominante pour imposer une identité raciale aux personnes qu’ils interrogeaient.

Affirmer qu’en refusant d’utiliser le mot « race » ces chercheurs pratiquaient le déni et la dénégation du racisme c’était aussi, à mes yeux, refuser d’admettre que les discriminations peuvent être désignées sans recourir à des catégories identitaires. Le choix des termes qu’utilise un chercheur, tout comme ses outils, varient en fonction du contexte, de la population étudiée, etc. Si l’on suivait jusqu’au bout le raisonnement que Didier Fassin avait développé dans cette contribution, il faudrait invalider tout le travail d’un sociologue comme Abdelmalek Sayad. Alors qu’il a grandi dans l’Algérie française, qu’il a connu intimement la violence coloniale et le racisme ordinaire – bien décrit par Albert Memmi dans Portrait du colonisé (Corréa, 1957). Or Sayad n’utilisait pratiquement jamais le mot « race » pour analyser les formes d’exploitation et de discrimination qu’ont subies les travailleurs algériens.

Sans Race et sciences sociales, nous avons aussi tenu à préciser deux points essentiels à nos yeux. D’une part, les désaccords concernant les analyses de collègues dont nous étions proches à l’époque, comme Éric Fassin et Didier Fassin, n’empêchaient pas que nous soyons d’accord avec eux sur d’autres points – notamment sur le rôle essentiel joué par les intellectuels conservateurs dans la diffusion des discours raciaux. Mentionner les accords et les désaccords, tout en insistant plus particulièrement sur ces derniers (sinon à quoi bon engager une discussion), c’était une manière pour nous de respecter les principes éthiques d’une véritable discussion scientifique. D’autre part, notre but n’était pas de dénoncer les actions des militants antiracistes qui se battent sur le terrain avec les armes que leur offre le champ politico-médiatique, encore moins de leur dire ce qu’ils devraient faire.

La deuxième partie du livre, rédigée par Stéphane Beaud, est une étude de cas consacrée à la polémique sur « le racisme dans le football », dans laquelle il explique clairement ce qui distingue une enquête sociologique et un reportage journalistique. Cette contribution exemplaire montre bien le rôle que jouent parfois les journalistes de la presse numérique qui se situent à gauche de la gauche (comme Mediapart) dans le processus de « fait diversion » du racisme en fabriquant, pratiquement de toutes pièces, une affaire fondée sur une méconnaissance du monde social qu’est le football.

Sans être moi-même un spécialiste de cette question, j’ai été convaincu par l’analyse de mon collègue parce qu’elle apportait une confirmation sociologique de ce que mon expérience personnelle m’avait appris dans ce domaine. Il se trouve que dans la banlieue où je vis, il existe un club de football que je connais bien car j’assiste souvent aux matches de l’équipe dans laquelle évolue l’un de mes petits-fils – qui se prénomme Malik pour ceux que ce genre de précision intéresse. La grande majorité de ces jeunes joueurs de foot sont issus de l’immigration post-coloniale, mais la popularité de ce sport explique qu’il s’agit d’un monde diversifié – à des degrés variables selon la composition sociale des communes, ou même des quartiers, car il existe souvent plusieurs clubs au sein d’une même ville.

Le plaisir que j’éprouve lors de ces après-midis récréatifs tient aux formes de sociabilité qui se développent spontanément à l’occasion de ces compétitions. Elles se concrétisent par les liens noués entre les parents des jeunes footballeurs, d’origine et de milieu socio-professionnel différents, qui se relaient pour conduire leurs enfants sur les différents terrains d’Île de France où se déroulent les matches, en général le samedi après-midi. Les conducteurs et les conductrices se transforment ensuite en supporteurs et supportrices – j’insiste sur ce féminin car les femmes y sont aussi nombreuses que les hommes. Les maîtres d’œuvre de ces manifestations, ce sont les animateurs qui sont aussi les entraîneurs de leur équipe et qui font office d’arbitres lors de ces matches. À mes yeux, ces éducateurs sont (avec les enseignants) les héros anonymes de notre temps. Ils savent utiliser la passion des jeunes pour ce sport, leur désir de défendre leur dignité dans la compétition, pour leur inculquer une discipline collective, le respect des règlements et les valeurs collectives sur lesquelles repose ce sport d’équipe – notamment le fait d’accepter de perdre.

Certes, il arrive que des insultes fusent et que des coups soient échangés entre ces jeunes. Mais les animateurs et les parents parviennent rapidement à clore des incidents qui font partie des réalités telles qu’elles existent dans les milieux populaires où les actions solidaires et les tensions sont quasiment indissociables.

Tous les acteurs qui ont contribué au développement de ce sport très populaire qu’est le football ont joué un rôle essentiel dans le recul des préjugés racistes depuis vingt ou trente ans. On peut même dire qu’ils ont été bien plus efficaces dans ce domaine que les intellectuels qui se contentent de faire la chasse aux mots de travers, parce que ces acteurs agissent au niveau des pratiques sociales.

Gérard Noiriel

Une première version de ce texte est parue sous le titre « Les médias sociaux, le journalisme et la crise des sciences sociales » sur le blog de l'auteur le 18 janvier 2023.