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Le peuple des barricades

La Révolution française ne s’efface pas si facilement des têtes. La mémoire de 1789 joue un rôle important dans les décennies qui suivent, traversées elles aussi par des moments révolutionnaires.

La société française se transforme. Le peuple écrasé par le travail doit-il se résoudre à la soumission et au silence ? C’est désormais impossible. Car le peuple a changé. Il est en train de devenir celui que Victor Hugo décrira en 1862 dans Les Misérables : juché sur les barricades, armé, prêt à tout sacrifice pour défendre sa dignité et faire advenir ses rêves. L’histoire lui a appris comment résister. Elle lui a surtout montré qu’il pouvait l’emporter. Et c’est un moteur irrésistible.

La recomposition politique des années 1830 ne se fait pas sans violences, qui vont régulièrement s’inviter, notamment dans les rues de Paris. […] À l’annonce de la « semaine sanglante lyonnaise », la capitale s’insurge à nouveau et la population dresse des barricades. Une émeute commence. La répression est menée par Bugeaud – qui entrera dans l’histoire au titre de tortionnaire de l’Algérie. Dans la rue Transnonain (rue Beaubourg, au centre de Paris), un capitaine d’infanterie est blessé par un coup de feu tiré d’une fenêtre. Bugeaud donne l’ordre de tuer tous les habitants mâles de l’immeuble. Douze morts. L’affaire choque largement l’opinion. En outre, une centaine d’insurgés sont arrêtés et emprisonnés. Cavaignac organise l’évasion d’une vingtaine d’entre eux par un sous-terrain à la sortie duquel les attend Barbès.

Les insurrections s’arrêtent. Mais pas la production d’idéaux. […] À côté des théoriciens, des associations poursuivent la bataille culturelle du camp progressiste. Fondée en 1834 par Victor de Broglie (prononcer « de broÿ ») et, notamment, Lamartine, la Société française pour l’abolition de l’esclavage, héritière de la Société des amis des Noirs, fondée par les girondins, réclame l’application de

toutes les mesures qui tendent à l’émancipation des esclaves dans nos colonies et en même temps de rechercher les moyens les plus prompts et les plus efficaces d’améliorer le sort de la race noire, d’éclairer son intelligence et de lui préparer une liberté qui soit utile et profitable à tous les habitants des colonies.

L’Angleterre ayant aboli l’esclavage en 1833, la France est bien en retard. Le discours reste toutefois prudent, pour ne pas heurter les colons. La société promet aux propriétaires d’esclaves une indemnisation et justifie l’abolition par un impératif de modernisation des plantations. Mieux vaut avoir des prolétaires rémunérés que des esclaves maltraités, tel est le principal argument.

Mais dans le domaine associatif, les plus prolixes sont les ouvriers. Car pour eux, adhérer à une association est à peu près la seule manière de pouvoir se réunir. En 1825, dix à quinze pour cent des ouvriers parisiens sont regroupés dans des compagnonnages ou des sociétés mutuelles : avec les journaux ouvriers, ces lieux nourrissent la conscience ouvrière et leur permettent de prendre la parole en leur nom propre.

On retrouve le même processus dans les espaces de réflexion sur l’émancipation féminine. Avec leur statut dans le code civil, ces dernières partent de loin. Mais nous avons également vu l’importance de leur rôle dans les révoltes et les révolutions. Au XIXe siècle, même si les femmes restent infériorisées socialement, le militantisme pour leurs droits s’intensifie. […]

Parmi ces pionnières, nombreuses, retenons Flora Tristan, militante socialiste. Fille d’un noble péruvien et d’une parisienne de la petite bourgeoisie. Le mariage de ses parents n’ayant jamais été reconnu, elle grandit à Paris dans la pauvreté, devient ouvrière dans l’atelier d’un peintre, qu’elle épouse et avec lequel elle a trois enfants. Enceinte de sa dernière fille, elle quitte toutefois le domicile conjugal, en 1828, à la suite des violences de son mari. Le divorce étant interdit, elle n’obtient qu’une séparation de biens. Elle passe des années à voyager : au Pérou, où elle hérite d’une belle somme ; et en Angleterre, où elle étudie les effets de l’industrialisation. Elle fuit la folie possessive de son mari et arbore fièrement une image de « paria », libre et indépendante. De retour à Paris en 1835, elle lutte pour les droits des femmes, et principalement des ouvrières. Insérée dans les réseaux socialistes, elle écrit, donne des conférences dans les usines, et milite pour le droit au divorce. Trois ans plus tard, son mari lui tire dans la poitrine. Elle perd une bonne partie de sa capacité respiratoire mais poursuit ses activités. Dans une courte brochure publiée en 1843, L’Union ouvrière, qu’elle destine à toutes les ouvrières et ouvriers, elle les appelle à s’unir contre l’oppression et fait de cette union un préalable nécessaire à toute révolte. Elle meurt l’année suivante, très affaiblie par sa blessure, victime de ce qu’on appellera longtemps plus tard un « féminicide ».

À leur manière, ensemble ou séparément, tous ces réseaux militants échafaudent de nouveaux mondes possibles. Mais ils n’en restent pas à la production d’idées. Ces militantes et militants actifs commencent à former une « gauche » multiple : républicaine, socialiste, démocratique. On y trouve des modérés, légalistes persuadés que les urnes restent la meilleure solution ; mais aussi des radicaux, révolutionnaires, hommes et femmes pour qui il est temps que le peuple s’empare du pouvoir par la force.

Avant d’agir, il faut pouvoir se rencontrer, discuter, et partager des moments de convivialité. Or, les réunions publiques sont interdites. Les républicains, qui ont donc pris l’habitude, depuis 1847, d’organiser des banquets festifs, ont deux revendications principales : la liberté d’expression et l’élargissement du droit de vote – qui, rappelons-le, ne concerne que six pour cent de la population.

Lors des banquets, les républicains portent un toast à la souveraineté du peuple. Un geste éloquent. Mais personne au gouvernement ne songe à élargir le corps électoral. La pression monte lentement. En janvier, les Républicains organisent un banquet en plein cœur de Paris. Un choix symbolique : sur les lieux de la Révolution ! Guizot interdit le banquet. Les organisateurs décident de passer outre. Le 22 février, sept cents étudiants arrivent au banquet et chantent La Marseillaise, alors interdite. La réaction du gouvernement est immédiate. Il en appelle d’abord à la Garde nationale. Mais elle se défile – car de nombreux gardes nationaux, n’ayant pas eux non plus le droit de vote, sont plutôt favorables aux banquets. Le gouvernement mobilise alors les soldats royaux. En fin d’après-midi, les barricades font leur réapparition dans le quartier du Marais. Des heurts éclatent ci et là. Des armureries sont pillées. Le lendemain, la Garde nationale prenant désormais ouvertement fait et causes pour les insurgés, empêche les soldats de détruire les barricades. Guizot est démis de ses fonctions par le roi, qui le juge trop mou. Cela provoque un élan de joie. Des cortèges se forment et défilent dans Paris en acclamant les chefs de l’opposition. Puis la fête dégénère.

Lorsque le cortège arrive boulevard des Capucines, un insurgé provoque un colonel à cheval en brandissant une torche. La riposte est immédiate. La troupe tire dans tous les sens. Il y a des dizaines de morts. La manifestation tourne à l’insurrection. Une nouvelle alliance vient de prendre entre et la bourgeoisie (pressée d’obtenir de nouveaux droits) et le peuple avide de justice (et qui connaît sa force). Car ils ont à nouveau un ennemi commun : la royauté. […] La pression est si forte que Louis-Philippe abdique en faveur de son petit fils de neuf ans et désigne sa fille comme régente.

Finalement, la famille royale, contrainte de fuir Paris, s’exile en Angleterre. Un gouvernement provisoire est proclamé dans la soirée du 24 février. Il comporte des républicains modérés, mais aussi quelques radicaux, et même deux socialistes. Dès sa nomination, le gouvernement affirme sa volonté d’instaurer la république. Il se sait sous la surveillance du peuple qui, dans la nuit, renforce ostensiblement les barricades. Le gouvernement provisoire formule donc des demandes précises : « Droit au travail », « Vraie république », et même, pourquoi pas une « République sociale » ! […] La nouvelle république penchera-t-elle plus vers l’ordre bourgeois ou vers l’égalité et les ouvriers ?

Malgré tout […] le peuple reprend confiance. On démonte les barricades. L’ambiance est festive. Sous surveillance populaire, le gouvernement se met au travail : instauration du suffrage universel masculin, suppression de la censure et abolition de la peine de mort pour raisons politiques. La révolution semble faire le bonheur de tout le monde. Même de l’Église puisque des curés se mettent à bénir les arbres de la liberté. L’esclavage est aboli définitivement dans les colonies, et les affranchis obtiennent les mêmes droits, du moins en théorie, que les colons. Enfin, l’ancienne garde nationale est dissoute, remplacée par une « garde nationale mobile », ouverte aux ouvriers au chômage et dont les officiers sont élus par la base. C’est une décision importante, qui confère aux ouvriers une forme de citoyenneté dont ils étaient jusque-là privés. Plus de cent-mille fusils leur sont distribués dès le lendemain. Ce qui donne leur donne un pouvoir concret et une énorme responsabilité.

En quelques semaines, plusieurs centaines de journaux sont créés partout en France. Des délégations de citoyens prennent l’habitude de venir faire des propositions au gouvernement. En avril, une grande fête de la fraternité est organisée, pour célébrer une révolution dans laquelle des bourgeois, médecins, avocats, etc., s’étaient battus aux côtés des classes populaires. Les ouvriers soutiennent la République de toutes leurs forces. Pour eux en effet, la question du droit du travail est au cœur du processus démocratique. […]

Les femmes veulent aussi être dans le jeu. Dans son journal, La Voix des femmes, Eugénie Niboyet réclame notamment le droit à l’éducation publique et au divorce. Certaines fondent des clubs féminins, mais s’il y a bien un dossier qui n’avance guère, c’est celui de l’égalité homme-femme. Le poids du patriarcat reste trop important. Quelques mois plus tard, Jeanne Deroin tente une action d’éclat : elle se porte candidate aux élections législatives. Sa candidature est annoncée dans L’Opinion des femmes, où elle se réclame d’Olympe de Gouges. […]

Mais sa candidature dérange bien sûr les hommes, y compris du camp socialiste – Proudhon la juge excentrique – mais aussi des femmes – Georges Sand la juge déplacée. Finalement, la candidature de Jeanne Deroin ne peut aboutir légalement.

Malgré tout, ces quelques mois semblent prêts à faire renaître tous les possibles. En avril ont lieu les premières élections au suffrage universel. Le nombre d’électeurs est multiplié par cinquante ! Et la participation atteint quatre-vingt-trois pour cent, un record. Mais les résultats donnent la majorité aux républicains modérés et aux conservateurs, sans doute à cause du poids des traditions et des allégeances locales, mais aussi de la faible implantation des républicains radicaux et des socialistes en dehors des très grandes villes, et bien sûr de la faible politisation des masses.

L’Assemblée nationale constituante issue des élections d’avril, qui doit rédiger une nouvelle constitution, est donc peu propice à la poursuite de l’épopée démocratique.

Mais après l’espoir de février, ce sera la trahison de juin…

Laurence De Cock
Extrait de Histoire de France populaire. D’il y a très longtemps à nos jours, illustré par Fred Sochard
Introduction en ligne sur Antichambre, « Pourquoi une histoire de France populaire ».
À paraître le 15 novembre 2024 et en souscription jusque-là.

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Laurence DE COCK