Le populisme progressiste peut permettre aux classes populaires et moyennes de reprendre en main leur destin
Figure majeure de la théorie critique. Nancy Fraser enseigne la philosophie et la science politique à la New School for Social Research (New York). Elle travaille sur la justice sociale, le féminisme et la redistribution économique associée à la reconnaissance culturelle ou identitaire. Son dernier livre, Le capitalisme est un cannibalisme a été traduit et publié en France en 2025 aux éditions Agone. Dans cet entretien donné au Monde, elle salue les succès du Green Party au Royaume-Uni et de Zohran Mamdani à New York, qu’elle met en parallèle avec la montée de l’extrême droite et l’effondrement des partis du centre, conséquences des politiques économiques menées depuis des décennies.
— La progression des « écopopulistes » du Green Party au Royaume-Uni aux élections locales du 7 mai et la conquête de la mairie de New York par le socialiste Zohran Mamdani le 4 novembre 2025 valident-elles la stratégie du « populisme progressiste » que vous prônez ?
— Ce que confirment ces scrutins, c’est avant tout l’effondrement des partis qui ont occupé le pouvoir depuis longtemps. Aux États-Unis, les Partis républicain et démocrate sont tous deux en crise. Côté républicain, Donald Trump a réussi à prendre le contrôle du mouvement, imposant des orientations très éloignées des positions traditionnelles. Mais sa base MAGA [Make America Great Again] se déchire actuellement sur la question de la guerre. Même s’il contrôle tous les leviers du gouvernement, son parti connaît une crise profonde. Côté démocrate, on a assisté à une série de désastres électoraux. La responsabilité en revient à l’aile centriste du parti, dans le sillage de Bill Clinton et de Barack Obama. À chaque élection, ils essayent désespérément de marginaliser l’aile gauche incarnée par le sénateur Bernie Sanders et la représentante Alexandria Ocasio-Cortez. Et pourtant, ce courant grossit. L’aile centriste, elle, connaît une crise d’identité. Ses dirigeants sont incapables de faire l’autopsie de leurs échecs, celui de 2024, mais aussi ceux qui l’ont précédé.
— Ne vit-on pas la même évolution en Europe ?
— Oui, on constate des bouleversements très similaires du paysage politique. Les partis centraux s’affaissent, la droite extrême grimpe, la gauche radicale progresse. C’est le cas au Royaume-Uni, en Allemagne ou en France. Au Royaume-Uni, on assiste à l’effondrement du Parti travailliste, sur fond de lutte entre une gauche du parti longtemps incarnée par Jeremy Corbyn et un camp blairiste conduit par le premier ministre fragilisé, Keir Starmer. Et le Green Party occupe le vide. Le Parti conservateur, lui, recule au profit du parti d’extrême droite de Nigel Farage, Reform UK. En France, un phénomène similaire est à l’œuvre depuis des années, avec l’effacement du Parti socialiste, concurrencée à gauche par La France insoumise et avec, à droite, l’ancrage du Rassemblement national. En Allemagne, idem : le Parti social-démocrate [SPD] est en crise et, à droite, le parti radical Alternative pour l’Allemagne [AfD] progresse. C’est donc une histoire très semblable qui se joue partout. Le centre ne tient plus.
— Voulez-vous dire que les succès de Zohran Mamdani à New York et de Zack Polanski au Royaume-Uni tiennent moins à leur positionnement et à leur stratégie qu’à l’effondrement de la gauche centriste ?
— Oui, même si leurs stratégies ont des mérites. Dans le cas de New York, une ville profondément démocrate, Mamdani avait en face de lui deux candidats démocrates compromis : l’ancien maire, Eric Adams, impliqué dans une affaire de corruption, et l’ancien gouverneur Andrew Cuomo, accusé d’agressions sexuelles. Reste que Mamdani, issue d’une famille indienne, sévère critique d’Israël, a mené avec succès une campagne particulièrement dynamique mobilisant jusqu’à 100.000 jeunes volontaires venus de la gauche new-yorkaise et des mouvements anti-ICE [la police de l’immigration]. Il a su combiner un discours favorable aux classes populaires, en insistant sur le pouvoir d’achat, et une célébration des migrants. Cet alliage s’est révélé très puissant. Prometteuse, une telle stratégie électorale pourrait être répliquée aux États-Unis et ailleurs. Mamdani a aussi réussi à attirer le vote des juifs, très important à New York, ce qui n’était pas gagné, car il a condamné très clairement les massacres à Gaza. Aux États-Unis – comme au Royaume-Uni –, on assiste à une stigmatisation de la solidarité propalestinienne. L’accusation d’antisémitisme a été utilisée comme une arme puissante contre la gauche ; alors que, s’il y a un secteur de la société américaine où l’antisémitisme prend vraiment de l’ampleur, c’est bien à l’extrême droite. Mais cette tactique n’a pas fonctionné à New York.
— Comment expliquez-vous que, dans de nombreux pays, l’affaissement des partis de gouvernement profite surtout à l’extrême droite ?
— Ce que ces partis proposent, c’est une narration simplifiée de la réalité, accompagnée de la désignation de boucs émissaires : tantôt les migrants, tantôt les musulmans, parfois les personnes trans… Dans l’histoire politique de l’Europe et des États-Unis, ce procédé réapparaît régulièrement, surtout dans les périodes de crise. Mais les succès de l’extrême droite sont surtout la conséquence des politiques économiques menées depuis des décennies. Elles ont en effet affecté les conditions de vie des deux tiers de la population. Les partis de gouvernement se sont souvent présentés comme « progressistes » parce qu’ils prenaient la défense des homosexuels, des femmes, de la société multiculturelle, etc. Mais leur programme économique était néolibéral : financiarisation, désindustrialisation, délocalisations, affaiblissement des syndicats, remise en cause de l’âge de la retraite, etc. C’est ce que j’ai appelé le « néolibéralisme progressiste ». Les causes sociétales étaient là pour le décor. De nombreux mouvements de défense des femmes ou des minorités sont tombés dans le piège et ont accompagné ce mouvement. Ce faisant, ils ont abandonné la plupart des femmes, des personnes de couleur, des migrants : ceux des classes laborieuses. Les citoyens affectés par les politiques néolibérales ont alors naturellement fait l’amalgame entre ces politiques économiques et les droits des femmes, des gays, des trans ou des personnes racisées. Et l’extrême droite a exploité le filon : « C’est la faute de ces gens-là ! » Le rejet légitime de la politique néolibérale ne s’est pas retourné contre les grandes entreprises ou les banques, mais contre les positions progressistes sur les sujets sociétaux. ais, en réalité, l’aile clintonienne du Parti démocrate n’a jamais été féministe pour toutes les femmes. C’était un féminisme pour les 10 % les plus privilégiées. Idem pour l’antiracisme : il n’a pas amélioré le sort de toutes les personnes de couleur.
— Qu’aurait été un féminisme pour 100 % des femmes ?
— Cela aurait pris la forme d’un programme généreux de prise en charge de la petite enfance, d’une hausse du salaire minimum, de mesures permettant d’élever seule ses enfants avec un seul emploi, et non trois. C’est ce que Mamdani essaye de faire à New York, en gelant les loyers, en abaissant le coût des transports publics, en fournissant des services en matière de santé reproductive.
— C’est ce que vous avez appelé le « populisme progressiste »…
— Oui. Mais ma vision du populisme progressiste n’est pas exactement la même que celle de mon amie Chantal Mouffe [théoricienne belge de la démocratie radicale et du « populisme de gauche »], dont j’admire le travail. Je ne suis pas une « populiste », mais une « socialiste démocratique ». En revanche, je pense que le populisme progressiste peut être le point d’entrée pour que les classes populaires et moyennes reprennent leur destin en main.
Mon espoir est que les gens qui sont en colère contre les élites seront attirés vers ce point d’entrée plutôt que par le populisme de droite, puis qu’ils adhéreront au projet de socialisme démocratique. Car c’est ce dernier qui représente la vraie transformation du capitalisme : la prise de contrôle démocratique du surplus social actuellement capté par des gens comme Elon Musk [Tesla, SpaceX, X, etc.], Jeff Bezos [Amazon] ou autres milliardaires. Parce qu’ils contrôlent ce surplus – créé par le travail des gens –, ils contrôlent aussi l’avenir de la société. C’est cela qu’il faut changer. En reprenant le contrôle du surplus, le socialisme démocratique pourra investir dans ce qui est indispensable à la société : l’écologie, la santé, la baisse du temps de travail, l’abaissement de l’âge de la retraite, etc.
— Le populisme peut être un levier, dites-vous. Mais ne craignez-vous pas que, en créant une symétrie avec les partis populistes de droite, on ne tombe dans un piège ? Celui de finir par ressembler à l’adversaire, avec un discours simplissime, un culte du chef ou une haine ?
— Le risque existe. Mais un risque est aussi posé pour l’extrême droite. L’électorat en colère de Donald Trump peut très bien prendre conscience qu’une victoire de Bernie Sanders serait en réalité meilleure pour lui. Et puis, il ne peut pas y avoir de véritable symétrie : il y a une grande différence entre le populisme de droite et le populisme de gauche. Le premier divise la société en trois tranches. En haut, les élites qui captent la richesse ; en bas, une sous-classe composée de migrants, de musulmans ; et le « peuple » : des gens vertueux pris entre ces deux groupes de « profiteurs ». La carte sociale du populisme de gauche est bien plus simple : il n’y a que deux groupes, le « 1 % » de l’élite et les « 99 % ». Il n’y a pas de sous-classe méprisée, le peuple est plus grand. Parler des 1 % et des 99 %, je vous l’accorde, ne relève pas d’une sociologie très sophistiquée. Mais c’est tellement plus sain que l’autre vision, qui accuse les immigrants de tous les maux. Le populisme de gauche place le blâme là où il doit être : sur Wall Street, la Silicon Valley et les grandes banques. Et, quand le populisme de droite donne une définition identitaire de l’ennemi (le banquier juif, le musulman, etc.), le populisme de gauche, lui, vise des fonctions : la finance, par exemple.
Certes, il peut y avoir des dérives, et les attaques contre les banquiers peuvent prendre une tournure antisémite. Il faut donc être très vigilant, et le rôle des intellectuels et des activistes est de veiller à ce que de tels dérapages n’aient pas lieu, à ce que seules les fonctions soient visées, et pas les personnes, leur identité, leur couleur, leur genre. Ce qu’il faut combattre, ce sont les forces capitalistes qui conduisent quelques personnes à capter la richesse de toutes les autres. Cela sonne un peu comme du marxisme de comptoir, mais ce n’en est pas moins vrai. Notre travail à nous, intellectuels, est de fournir une analyse plus sophistiquée, d’expliquer plus finement comment le système fonctionne.
— Comment concilier une analyse sophistiquée avec un discours politique ultra-simplifié ?
— Ce n’est pas simple, mais pas impossible. Aux États-Unis comme au Royaume-Uni, on constate un intérêt croissant pour la pensée radicale sérieuse. Des milliers de jeunes rejoignent des mouvements comme Democratic Socialists of America, lisent Karl Marx, W.E.B. Du Bois, Simone de Beauvoir, et ils se cultivent énormément. Il y a une soif de compréhension du monde. A la recherche d’une vision globale, ces jeunes relient les problèmes les uns aux autres, ce qui se traduit par l’apparition de concepts comme l’écosocialisme, l’écomarxisme, l’écoféminisme… En termes de réflexion intellectuelle, j’ai le sentiment de vivre la période la plus créative depuis les années 1960 et 1970. Ça me rajeunit !
— Et cela vous rend-il optimiste ?
— Dans l’océan de mauvaises nouvelles qui submerge la terre entière, la menace d’une guerre majeure, le retour d’Ebola, la planète qui brûle… on vit de petits miracles. La victoire de Mamdani. La révolte de Minneapolis contre l’ICE. Où ces petites lueurs vont-elles nous mener ? Je ne sais pas.
Cet entretien avec Pascal Riché est paru, sous le titre « Nancy Fraser, philosophe : “Le populisme progressiste peut être le point d’entrée vers une vraie transformation du capitalisme” » dans Le Monde du 29 mai 2026
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