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Le sens du placement [Précaire-6]

10 juillet 2024|

Je suis allé au pays de Mickey, puis j’ai vu la matrice, avant d’essayer de toucher les étoiles et de prendre un billet pour la France d’en haut. J’avais quarante-huit heures pour trouver le sens du placement mais je n’ai retrouvé que le quotidien d’un précaire installé des deux côtés de la ligne de confidentialité. En voici la suite…

J’adore les spas, l’eau chaude, les bulles, pour détendre ses muscles. Un des avantages du statut de demandeur d’emploi, c’est qu’on a droit à quelques réductions, voire à l’accès gratuit à certaines piscines. À l’espace aquatique Pailleron, il y a un sacré jacuzzi, et plusieurs bassins d’eau chaude. Bon, ce n’est pas les thermes de Budapest, mais c’est gratos, à condition de justifier de son statut de chômeur : pas simplement avec sa carte, il faut une attestation récente, indiquant son avis de situation. Il faut donc penser à plier sa feuille en quatre et la glisser dans son portefeuille pour montrer à l’hôtesse les deux documents. Quand j’ai oublié mon avis de situation ou ma carte, je suis tenté de dédaigner ostensiblement ce passe-droit, ce privilège accordé aux dominés, mais j’ai toujours un CV sur moi et, dès que je débarque quelque part… « Vous recrutez ? » Même dans une boutique : « Vous recrutez ? » Ce jour-là, je n’avais pas de justificatif, mais j’avais un CV !

— Bonjour madame, une entrée pour la piscine…

— Vous avez un justificatif récent ? (Je fais semblant de chercher partout.)

— Désolé madame, je le trouve plus…

— Alors il va falloir régler.

— Mais madame, je vous assure que je suis au chômage…

— Qu’est-ce qui me prouve que vous êtes bien au chômage ? Votre carte date de plusieurs mois. Il me faut un justificatif récent…

— Écoutez, madame, je suis vraiment au chômage. D’ailleurs, vous recrutez ?

— Pardon ?

— Oui, je veux savoir si vous recrutez ?

— Euh, oui, on cherche du monde…

— Eh bien voilà un CV, quel type de poste ?

— Voici votre entrée, monsieur…

À moi les petites bulles du jacuzzi ! Après ma dernière mission (en intérim pour l’aide sociale à l’enfance), j’avais bien besoin de me détendre.

J’avais pris l’habitude de postuler comme ça, je jetais des CV aux quatre vents, j’interpellais les gens dans chaque institution où je me rendais. J’allais aux impôts : « Ça recrute ? »

À La Poste : « Ça recrute ? » La plupart de mes interlocuteurs étaient surpris, mais moi je me disais : « Pourquoi pas ? »

Les dispositifs de recrutement sont souvent flous. Aujourd’hui, où l’offre d’emploi par Internet est la norme, le logiciel qui gère balance 80 % des CV à la corbeille. En fait, tout marche par cooptation. À mes demandes sauvages, on répondait souvent : « Écrivez au siège. » Parfois, c’était même : « De toute façon, il n’y a plus de boulot, ils vont nous virer. » Dans une médiathèque, une hôtesse d’accueil m’a répondu : « Je ne sais pas comment on recrute. Je ne sais pas comment ça se passe. »

— Et vous, comment vous avez fait pour être là ?

— Je ne sais pas, je ne suis pas au courant…

Du coup, je suis toujours au chômage et mon entretien mensuel chez Pôle emploi approche à grands pas. Il faut justifier ses démarches, montrer et démontrer qu’on est dans une recherche active d’emploi. À part un jacuzzi par semaine et quelques cafés-cigarillos en terrasse, j’avais dû balancer cinq cents CV, et pas une proposition d’entretien : ma boîte mails était pleine d’envois mais vide de réponses.

L’entretien mensuel se déroule bien, ma conseillère est sympa et compréhensive, elle sait bien qu’elle n’a pas grand-chose à m’offrir et, au vu de ma trajectoire, mes possibilités de boulot sont limitées. Elle conclut ainsi : « Votre inscription comme demandeur d’emploi est maintenue… La prochaine fois, pas la peine de vous déplacer je vous appellerai. » Inquiet, je lui demande :

— Et si vous tombez sur mon répondeur ?

— Ne vous inquiétez pas, je vous laisserai un message et vous recevrez instantanément un mail. Vous confirmerez sa réception et vous serez maintenu dans vos droits. (Ouf’!) Sinon, vous avez d’autres questions ?

— En fait, je me disais que, vu mon parcours professionnel et vu que je connais bien les dispositifs d’insertion (et qu’accessoirement je souhaiterais un petit bureau où bosser de 9 à 17 heures), je voudrais savoir si ça recrute à Pôle emploi ? Objectivement, je pense avoir le profil. Je sais que la tendance est aux CDD, mais ça peut être une bonne expérience, un bon tremplin pour débuter une carrière d’agent administratif ?

— Eh bien oui, pourquoi pas ? C’est vrai vous avez les qualités requises pour ce poste. Il faut écrire à la délégation régionale, au service des ressources humaines, je vous note l’adresse, vous y envoyez un CV et une lettre de motivation. Mettez en avant votre expérience d’accompagnement social, ça devrait marcher, bon courage.

— Merci madame. (Pôle emploi recrute donc ! Pourtant, aucune trace de ces offres, ni sur le site des candidatures dédié au grand public, ni sur le site institutionnel…)

Ainsi j’allais me retrouver de l’autre côté. Comme d’habitude, je tirais des plans sur la comète. Je ne me doutais pas que j’allais trouver de nouveaux problèmes dans cette belle institution chapeautée par le ministère du Travail…

J’envoie CV et lettre de motivation, sans réelle conviction. J’entendais souvent les salariés de Pôle emploi parler de licenciements. J’étais candidat pour un poste de conseiller emploi, je mettais donc en avant ma connaissance des dispositifs d’insertion professionnelle et l’expérience acquise dans l’accompagnement social. Je souhaitais plutôt travailler dans la branche « placement » de Pôle emploi (ex-ANPE), j’étais néanmoins prêt à rejoindre le pôle « indemnisation » de la structure (ex-Assedic), prêt à tout, même à faire des tâches pas très gratifiantes (photocopies, tri du courrier), je voulais juste ne pas tomber sur la plate- forme téléphonique. Je m’enthousiasmais déjà à l’idée d’être pris, même si je n’y croyais pas vraiment. Pourtant une semaine plus tard, je recevais une convocation. J’étais très heureux. Bon, une fois encore, il ne s’agissait que d’un entretien, mais il était tellement rare d’en avoir un que c’était devenu une finalité en soi. Le boulot, c’était la cerise sur le gâteau.

Je suis convoqué au siège de la direction régionale de Noisy-le-Grand. Ça me gave un peu, j’imagine des locaux obscurs et froids. Mais je contacte immédiatement ma conseillère, d’abord pour la remercier, ensuite pour qu’éventuellement ma future collègue me donne quelques tuyaux pour me mettre dans les meilleures conditions pour réussir l’entretien. À priori, il n’y avait pas de test, ni de mise en situation, pas de QCM, pas de ces tests psychotechniques à deux balles, juste un entretien…

Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir un magnifique immeuble, d’architecture contemporaine, style déstructuré. Le hall était grandiose, baigné par la lumière, de beaux canapés en cuir, un salon splendide, des écrans plasma au mur, des plantes luxuriantes, des courbes épurées, des hôtesses tirées à quatre épingles qui attendent derrière un comptoir spacieux aux lignes fuyantes. La première chose qui me saute aux yeux, c’est la salle de fitness. Et là, je les imagine, les cadres, sur leur tapis de cardio-training, pendant la pause déjeuner, tout en scrutant leur boîte mail sur leur Ipad 2… Puis une belle cafétéria. Je ne peux m’empêcher de faire mon aigri : « Je comprends où ils ont foutu leur pognon… Et surtout pourquoi on ne trouve jamais de taf grâce à eux. » Je sais, c’est nul, mais j’avais tellement envie de me lover dans un de leurs fauteuils avec un thé à la menthe, épuisé par une séance de sport, en pensant à mon futur week-end à Budapest, histoire de me taper un vrai jacuzzi… Quoi qu’il en soit, le siège de Pôle emploi contraste violemment avec l’état du parc immobilier des agences (du moins celles que je connaissais). Je me présente à l’accueil, je file ma convocation, on me fait signer un registre, on me donne un dossier à remplir. Dans la salle d’attente, je suis surpris : nous ne sommes que deux ! L’autre est une jeune fille à l’air un peu perdu, mais très sympa. Elle a déjà passé un test, il s’agit de son second entretien. (Je serais donc privilégié ?) Elle sollicite de l’aide pour remplir son dossier. Je fais quoi ? Je ne vais pas encore la faire solidaire, l’empathie et tout le bordel, le mec sympa, avec le risque qu’elle me prenne ma place ! Bon, je l’aide quand même à remplir son dossier.

Puis vient le moment de l’entretien. J’avais pris soin de mon apparence, sans trop en faire, un jean brut sombre, une belle liquette, des lunettes façon « Redford », la classe… Quand je vois la dégaine du recruteur, polo déformé, pas repassé, vieilles godasses, pantalon fripé, je me dis, c’est cool : l’apparence vestimentaire n’est pas au centre des préoccupations de l’entreprise… Et là, je commence l’entretien. Il me pose des questions sur la fusion, mes attentes, pourquoi je change de voie – mais j’avais construit un bon argumentaire (je m’améliore). Puis arrive la question qui tue : « Quel est votre pire défaut ? » Ça stresse ! Les formateurs en coaching individuel vous disent qu’il faut trouver un défaut qui est une qualité… Je balance : « Opiniâtre ! »

À la fin de l’entretien, j’ai le sentiment du devoir accompli, mon discours était cohérent, j’avais réponse à tout, sans me montrer arrogant, je savais rester à l’écoute quand il le fallait. Après un an de chômage, je commençais à maîtriser la rhétorique de l’entretien. Il m’indique le salaire : je tombe dans les pommes. Le poste à pourvoir serait dans la branche indemnisation de Pôle emploi, conseiller clients chargé de l’accueil, avec des tâches de back office (courrier, téléphone, relance… Je kiffe grave). Il me dit que ma candidature est transmise à un autre niveau dans les RH et qu’il faut attendre qu’une place se libère dans les agences. CDD de sept mois non renouvelable. Il faut compter environ sept jours pour une réponse. Si au bout de trois semaines, il n’y a pas de retour, c’est mort. Deux jours après, je reçois un appel téléphonique :

— Allo bonjour, agence Pôle emploi… Voilà, on nous a transmis votre dossier de la délégation régionale, nous souhaitons vous proposer un entretien. Quelles sont vos disponibilités ? Après-demain, c’est possible ?

— Oui, sans problème.

— Alors ça sera dans la matinée, pas trop tôt, venez à partir de 10 heures.

— Ok, à partir de 10 heures, au revoir madame.

Comme à mon habitude, j’étais surexcité. Quand j’arrive à l’agence, la foule est nombreuse, mais bon, on est vendredi, ça ferme à midi et on est en période d’actualisation. Comme un con, je commence à faire la queue. Mais je viens pour un entretien ! J’ai tellement pris l’habitude… Je double tout le monde, j’arrive sur un plot, où un agent est posté. Je m’imagine déjà à sa place… Je me présente et on m’indique le chemin. Pour la première fois, je passe physiquement de l’autre côté de la barrière ! Ça me fait bizarre. On me demande de patienter. Puis arrive la directrice.

— Installez-vous ici, l’entretien va commencer, j’attends juste mon adjoint pour débuter.

L’entretien était semblable à tous les autres, un petit mot d’introduction pour expliquer le déroulement (comme si ça allait être super structuré), on me présente l’institution, l’agence, qui gère l’indemnisation. (Et la fusion, bordel ?)

On finit par me présenter le poste à pourvoir et puis c’est à mon tour. Pourquoi je désire changer de voie ? Quels sont mes objectifs ? J’avais bien rodé mon discours : après avoir bossé comme éducateur de rue… non mandaté… le caractère non institutionnel de la fonction, j’étais à la recherche d’un cadre « encadrant »… on ne compte pas ses heures dans le social… et là, je veux des horaires de bureau (9 heures – 17 heures), des tâches récurrentes, du back office, dans le respect d’une réglementation spécifique (« Eh bien, vous y êtes, monsieur »)… en plus, au fil de mes différentes expériences (« Mille métiers, mille misères »), j’ai appris beaucoup de dispositifs pour les salariés, le droit du travail… à quoi il faut ajouter des facilités pour créer du lien social… Pôle emploi étant au centre du dispositif de la protection sociale… (« C’est michto ma gueule »).

— Je ne vous cache pas que notre souci premier, le problème le plus important, c’est la gestion du flux… Vous avez vu la foule en bas ? Eh bien, c’est régulièrement comme ça, c’est une perte de temps pour les conseillers – du temps en moins pour instruire les dossiers –, alors que la plupart des demandes peuvent être résolues par les demandeurs d’emploi eux-mêmes, ils accaparent le temps des conseillers pour des réclamations futiles. Alors pour l’instant, même si vous aurez des tâches administratives, vous serez une sorte de conseiller volant, vous irez au-devant de la foule, pour un premier niveau de réponse. Je vous l’ai dit, il y a des choses très simples, qu’ils peuvent faire par eux-mêmes, avec un ordinateur, de chez eux… Vous connaissez le site de Pôle emploi ? » (Je veux mon neveu !)

Salaire 1.590 euros bruts avec une prime de treizième mois et une prime de vacances qui équivaut à peu près à un quatorzième mois, des tickets resto, la mutuelle du groupe obligatoire, prélevée directement sur le salaire, on a un compte temps où on peut gérer nos heures sup’, qui se transforment en jours de récup’.

— Maintenant, nous allons étudier votre candidature et, avant la fin de la semaine, vous aurez une réponse. Vous êtes libre de tout engagement ?

— Oui, bien sûr. Je dois donner ma réponse pour deux autres sociétés, je n’ai toujours pas fait mon choix, mais là j’ai tous les éléments pour comparer.

— Au revoir.

— Au revoir.

C’est naze, mais c’est bon pour le moral du chômeur. Trois jours après, je reçois un mail pour la signature de mon contrat. Un grand cérémonial est organisé au siège. J’ai l’impression qu’on va me baptiser. Il y a un magnifique buffet : super petit-déj’, viennoiseries, jus de fruit et tout ce qu’il faut… J’aurais dû me casser tout de suite ! Nous sommes très nombreux, je ne comprends pas, je croyais qu’ils ne recrutaient pas. En fait, il y a un grand nombre de renouvellements de CDD. Je me rue sur le buffet, mais au fond je veux juste signer mon contrat. À l’autre bout de la salle, je découvre une estrade, des tables et des micros. On nous annonce une conférence. Un maître de cérémonie donne le programme : histoire de l’institution, éléments du contrat, et pour finir distribution de nos diplômes, le précieux sésame. C’est quoi ce délire ? Je ne comprends pas cette journée non rémunérée – un adoubement ? J’écoute les différents intervenants d’une oreille, surtout impatient de signer mon contrat de travail, mais je ne peux faire abstraction du laïus sur les fraudes, celles du demandeur d’emploi, bien sûr, mais surtout celles des salariés du Pôle emploi : « Je vous déconseille fortement d’accéder à votre dossier ou à celui de vos proches. C’est formellement interdit. Vous seriez licencié sur- le-champ! Bien sûr, je comprends que vous soyez curieux de voir votre propre dossier (ah bon, y’a des choses à cacher?), vous pouvez demander à un collègue de le faire pour vous, une fois pour voir, comme ça, sinon c’est interdit. » En fait il s’agissait surtout des cas de « doublette » : les salariés qui se déclarent toujours demandeurs d’emploi et cumulent leurs indemnités chômage avec leur salaire. Arrive enfin la signature du contrat : sept mois de boulot, dont un d’essai, voilà qui va faire un bon solde de tout compte… Ça va améliorer le quotidien : deux cent cinquante euros en plus, une mutuelle en moins à payer, 50 % de réduction sur le passe Navigo, des tickets resto – je vais être bien.

C’est parti pour le premier jour. Avant même l’ouverture de l’agence, il y avait foule devant la porte. On me présente mon formateur, mon tuteur, qui va m’aider à bien m’intégrer dans l’entreprise. J’apprends avec surprise qu’il s’agit d’un salarié en CDD, en fin de contrat. Il est là depuis moins d’un an, on me le présente comme un « homme à tout faire, très compétent ». On fait le tour des locaux, j’ai mon petit carnet, je prends des notes, on me donne mes identifiants informatiques, mes codes d’entrée pour accéder aux locaux. On nous explique brièvement qu’on allait avoir une petite formation rapide sur les logiciels internes. La première semaine sera tranquille, on doit être en observation sur les différents postes : le tri du courrier, l’accueil, le point rendez-vous, les entretiens.

Au bout de deux jours, je commence déjà à prendre mes petites habitudes, bien sapé, mon petit sac façon Starbuck pour le repas de midi, mon Diplo sous le bras (histoire de montrer que je ne suis pas un jacquot), bientôt un badge – bref, tout le petit nécessaire du salarié lambda, mais avec du bagout. Pourtant, tout va très vite tourner au désastre. Avec un nouveau collègue, le tuteur nous prend en charge, on passe au courrier. C’est tout une organisation : il faut ouvrir proprement, tamponner, dispatcher puis transférer dans un double niveau de bannettes. J’y comprends que dalle, mais je ne me laisse pas aller, je pose des questions. (Je vais y arriver !) Puis je change de poste, je vais aux entretiens de placements : là, je me sens dans mon élément. Pendant le débriefing, je leur dis que ça me plaît et que c’est ce que je voudrais faire. On calme tout de suite mes ardeurs… Ça, c’est quand on monte en puissance, après deux, trois années, donc c’est pas pour moi, qui suis en CDD. À la gestion du flux, y’ a du monde, des mécontents. D’ailleurs, il y a un vigile dans l’agence, les agressions verbales sont nombreuses, on en arrive souvent aux mains. Puis je continue de tourner sur les différents postes. Il y a les plots à l’accueil, au nombre de trois : deux pour les infos générales, un pour les prises de rendez-vous. En toute période, c’est la cohue. Les gens veulent palper leur pognon, ils ne comprennent pas pourquoi ils sont radiés, d’autres sont là juste pour faire la queue. Un salarié de l’agence en contrat aidé part au-devant du public : il est au premier niveau d’orientation, les questions qu’on lui pose ne nécessitent pas une réponse longue, un traitement approfondi. Aujourd’hui, on peut réaliser de nombreuses démarches grâce à l’informatique : actualisation de situation mensuelle, obtention d’une attestation, etc. L’employé attitré à la gestion du flux est en première ligne : il doit empêcher le demandeur d’emploi d’atteindre le premier plot… La gestion du flux, c’est la priorité absolue pour l’agence : « Tout doit être axé sur l’information, la gestion du flux. C’est moins de clients dans l’agence, plus de temps pour le traitement des dossiers. » Malheureusement, il y a de plus en plus de chômeurs… Au bout d’une heure d’observation sur le plot d’accueil, j’avais déjà mal au crâne, je n’imagine même pas une journée entière ! Et encore, je n’étais qu’en observation, je ne répondais pas aux ques- tions. J’interroge ma collègue :

— Tu fais ça toute la journée ?

— Tu es malade ! On tourne. (Soulagement.) Tu as vu les gens, comme ils sont nerveux ? Les agressions sont fréquentes… Heureusement qu’il y a le vigile, il a beaucoup de sang-froid, il sait calmer les situations qui deviennent un peu chaudes. Non, je ne fais jamais trois fois de suite l’accueil, en général, deux fois par semaine.

Je me dis que ce boulot, en définitive, c’est du social et que je n’ai pas quitté l’accompagnement individuel pour faire de l’accompagnement « collectif ». Et puis, je m’en tamponne : deux fois par semaine, ce n’est pas la mer à boire. Il y a la gestion du courrier, la gestion des rendez-vous, le back office… Les cadres sont de moins en moins visibles. Finalement, on nous explique que les observations vont tourner court et que c’est la gestion du flux la priorité.

Avec sa table « réservée » aux cadres et celle des salariés, la salle de repos est un lieu privilégié pour l’observation sociologique. C’est à qui racontera la meilleure blague sur les demandeurs d’emploi… La perle du jour, le client qui réclame injustement ses droits.

— J’en ai marre de ces mecs qui disent : « C’est mon argent, je paye des cotisations. »

— Ben moi, l’autre jour, j’en ai pris un au mot et je lui ai dit : « Banco, on établit vos cotisations salariales et je calcule ce qu’on doit vous donner… Eh bien, c’est dix euros par jour. »

— Et tu l’as vu, le mec qui revient de vacances tout bronzé… Il me demande : « Je ne comprends pas, j’ai été radié… » Je vérifie dans son dossier et je lui dis : « Mais vous avez été absent à une convocation. — J’étais en vacances… — Mais il y a des obligations à respecter quand on est demandeur d’emploi. Vous avez le droit de prendre des vacances, mais il faut le signaler. Demandeur d’emploi, ce n’est pas toucher des indemnités, c’est chercher activement un emploi, ça veut dire que c’est un travail à plein temps, monsieur, un travail… Quand vous êtes dans une entreprise, si vous êtes en arrêt maladie, vous donnez le certificat du médecin, quand vous allez en vacances, vous posez vos congés. Eh bien, chez nous, c’est pareil ! »

— C’est comme cette nana ronde comme un ballon, à qui j’ai repris un dossier d’inscription : « Vous n’allez pas chercher activement du travail à cinq mois de grossesse !?… »

J’aurais bien voulu comprendre le découpage territorial des agences de placement reliées à notre agence d’indemnisation. Est-ce par hasard que les demandeurs d’emploi issus des quartiers populaires doivent se rendre dans l’agence d’un quartier en difficulté ? Et que les demandeurs d’emploi qui vivent dans la commune la plus favorisée soient tenus de rejoindre l’agence d’une commune sans problèmes mais plus éloignée? Ça doit être une blague…

Vivement que j’aie mes tickets resto pour aller bouffer à l’extérieur. En attendant, par provocation, par panache, je mange ma timbale à la table des cadres. Ils se sentent un peu gênés, me demandent si tout va bien. Je leur réponds que c’est magnifique, que j’ai beaucoup appris. En fait, je ne me sens pas très bien, j’ai le curieux sentiment de ne pas être désiré. Après deux ans de chômage, j’ai développé un petit côté nonchalant, un manque de dynamisme… Pourtant, je suis tendu musculairement – et je pense aux bains thermaux de Budapest.

Je n’étais pas au bout de mes surprises. On devait recevoir une formation accélérée de deux ou trois jours sur les logiciels – finalement, ça allait durer une heure…

La formation est dispensée par le directeur adjoint.

— Vous savez, on ne nous donne pas les moyens de travailler. On m’a donné deux postes, je prends les deux postes, mais j’ai rien demandé… (Merci.) Alors je prends les postes, mais pour vous former, c’est sur mon temps de travail, et puis, de toute façon, si je vous montre les logiciels, c’est juste pour voir, alors on ne va pas s’attarder (« conseiller clients hautement qualifié », c’est du bidon). Moi, ce dont j’ai besoin, c’est de monde à la gestion du flux.

Je l’interromps.

— Bon, concrètement, on n’aura pas de tâches administratives, pas de courrier, pas de suivi des dossiers…

— Non, on ne touchera pas à l’ordi.

— On sera dans la queue toute la semaine… — Exactement. Et puis, au bout de trois mois, vous montez en puissance, et peut-être… l’objectif à moyen terme, vous irez sur un plot. Mais là, vous allez au front.

Voilà donc le fin mot de l’histoire, on nous a recrutés pour faire « vigile ». L’agence se situe en zone « sensible », dans une commune à forte mixité sociale, mais à la lisière de nombreux quartiers populaires avec un fort taux de chômage. Donc, moi, je dois me jeter à la mer, dans la tempête de la misère sociale. Tout d’un coup, je pense à ma dernière expérience d’éduc’, où j’avais dû abandonner le combat. Ça va être dur, mais je vais tenir, je ne vais quand même pas tout arrêter à la moindre difficulté… Allez, un peu de courage !

Dès le lendemain, je suis immergé par la gestion du flux. Je trouve très rapidement mes marques, mon expérience d’éducateur remonte à la surface, l’« aller vers » et le « créer du lien ». Mais justement, c’est là le problème, je voulais faire autre chose que du social ! Je ne vais pas tenir… je ne vais pas tenir… Pourtant il va falloir… Allez, courage… Courage !

À la pause déjeuner, j’ai mal au dos, je suis épuisé. Le cadre m’interpelle.

— Je peux te parler un instant… Voilà, je ne sais pas par où commencer. Comment te dire ça?

— Pas de problème, parlons franchement, n’hésite pas !

— Bon, ok, je me lance… Bon, je suis plus jeune que toi, ça me gêne, on m’a fait une remarque en ce qui concerne ta tenue… ta façon de t’habiller.

— Quoi ?!… (Je regarde ses vieilles pompes, son vieux jean délavé… et j’ai franchement envie de rigoler.)

— En fait, voilà, il y a un collaborateur qui m’a fait une remarque sur ton jean qui tombait un peu bas… Bon, je vais te parler cash. Il faut remonter ton pantalon. Il faut vraiment que tu fasses gaffe la prochaine fois.

— Ok, je vais faire attention…

— Pense un peu à remonter ton pantalon. Moi-même, je m’habille simplement… C’est juste qu’il faut faire un peu attention… Ce que j’aime bien avec toi, c’est qu’on peut te parler ouvertement. Tu sais, je n’ai pas dormi de la nuit, j’en ai même parlé à ma femme, et puis j’ai préféré t’en parler seul à seul, pas devant les autres. (Merci, trop gentil.)

— Non, non, je vais faire gaffe…

— Je tiens quand même à te préciser que la remarque ne vient pas de quelqu’un de l’équipe mais d’un collaborateur extérieur…

J’essaye de ne pas péter une durite… Dans un premier temps, j’ai pensé inverser les rôles et lui dire qu’on m’avait aussi fait des remarques sur son apparence… Mais je voulais aller jusqu’au bout de la mission. Un peu de courage, bordel ! Faire abstraction de la remarque d’un frustré qui fait la morale pour un morceau de fesse aperçu dans un jean mal ajusté. (Vivement que je reprenne le sport !)

La remarque m’a néanmoins bouleversé. Mais, la tête haute et deux crans de ceinture en plus, je reviens au boulot, ravi de ne pas avoir cédé à un tempérament révolutionnaire. Il faut avoir le « sens du placement » à l’esprit et supporter les injustices, sinon rien n’est possible. Si on prend à la lettre le sens de la justice sociale ou même le respect d’autrui, on démissionne de tous les boulots dans les cinq premières minutes. Alors, je résiste contre moi-même et accepte le rapport de force, le rapport de domination. J’en suis même content, je me sens pleinement salarié, ouvrier, dominé. Je me dis que je vais tenir sept mois : ils peuvent tout me faire, j’accepterai tout. En l’occurrence, c’est ce que j’ai déjà commencé à faire puisque j’occupe un poste de travail qui ne correspond pas du tout à l’offre d’emploi qu’on m’avait faite lors de ma candidature ni lors des entretiens. Je travaille dans une agence où l’urgence est de gérer la foule des chômeurs insatisfaits, qui font le forcing pour leurs droits : ils font la queue dès 8 heures du matin et n’arrêtent qu’à la fermeture… Ils veulent repartir avec un ordre de virement, pas avec des « infos » (ils s’en foutent des infos). Ils ne comprennent pas car on ne leur explique pas. Ils ne savent pas que cette institution qui se dit au cœur de la protection sociale est surtout le cœur du développement des inégalités. Mais moi je dois affronter la file de chômeurs, face à face, visage contre visage, pour les stopper net, leur expliquer qu’il n’y a pas de réponses à leurs questions, pas d’argent, mais qu’il y a des ordinateurs (quand ils fonctionnent) à disposition. En gros, je dois « faire du social ». Et chaque soir je revérifie mon contrat de travail d’agent conseiller clients hautement qualifié…

Quatre jours de boulot et j’ai de plus en plus mal au dos. Je vois des gens qui souffrent des deux côtés de la barrière, avec une incompréhension réciproque. La misère !!! Je me souviens de cette femme au chômage de longue durée, qui étalait tous ses papiers sur une table de l’agence à16 h 30, dix minutes avant la fermeture. Un responsable l’interpelle.

— Mais qu’est-ce qu’elle fout celle-là ? Madame, s’il vous plaît, madame, nous allons fermer.

— Quoi ? Vous allez fermer ???… J’ai le droit d’être là! Vous me demandez de remplir un dossier, je remplis un dossier… Ce n’est pas encore 17 heures, j’ai encore du temps… Pourquoi vous me prenez la tête? Je ne fais rien de mal! Je fais ce que vous me dites! Et c’est un service public !

Sauf que ce n’est pas un service public, c’est une entreprise d’utilité publique…

J’étais épuisé. Heureusement que la semaine finissait par une journée institutionnelle, qui allait me détendre : petit déjeuner et resto compris, on nous explique encore une fois nos missions et surtout on nous rappelle que nous sommes confrontés à des clients et pas à des demandeurs d’emploi.

Lors d’un long week-end, j’oublie un peu la semaine qui vient de s’écouler. Mais lundi matin je suis tout de suite replongé dans le bain bouillonnant des clients, dans la gestion du flux… Et là, dès la première minute, je me dis qu’il ne faut pas que j’arrête… Sauf qu’on va m’arrêter… Parce que mes faiblesses sont visibles, même si je montre de l’intérêt pour la fonction, même si les collègues m’apprécient, même si au fond de moi j’espère m’atteler à d’autres tâches que la gestion du flux, mon manque d’entrain et de dynamisme est flagrant… En fin de semaine arrive le mi-parcours de ma période d’essai, j’ai rendez- vous avec le directeur adjoint.

— Alors on va faire le point. Dans un premier temps, je vais te laisser t’exprimer, puis ça sera à mon tour…

— Eh bien, écoutez, je suis très heureux d’être ici, mais force est de constater que votre agence a pour spécificité d’avoir beaucoup de monde… Un monde en détresse… à qui il faut apporter des réponses… la gestion du flux…

Et franchement, j’en peux plus, j’avais pour intention première de changer de voie, de faire de l’administratif, et je me retrouve à faire du social, ce n’est pas cohérent…

— Permettez-moi de vous interrompre, ça fait vraiment plaisir d’échanger avec toi. Nous aussi, nous avons remarqué, on te sent en retrait dans la gestion du flux. (Ce qui n’était pas exactement le cas : j’apportais un maximum de réponses à un maximum de personnes.) Je crois qu’on va arrêter là… Je tiens à te préciser que tes compétences ne sont pas remises en cause, on a été très contents de t’avoir recruté, tu étais en lice avec plusieurs autres candidats, on t’a choisi, parce que, tout d’abord, tu as été réactif et, je ne vais pas te mentir, ton parcours d’éducateur, de travailleur social avec un public en difficulté, nous avait définitivement convaincus de te recruter. Par ailleurs, le personnel de l’agence étant quasi exclusivement féminin, on a choisi un homme…

— Il y a également ma proximité culturelle avec le public…

— Non, non, non, c’est surtout ton parcours… Donc franchement, c’est dommage, mais ce n’est pas la peine d’aller plus loin, c’est mieux pour les deux parties. Tu ne vas pas continuer six mois comme ça, en venant à reculons…

— Je suis d’accord…

J’étais pris entre des sentiments contradictoires. Tout d’abord, j’étais super heureux, et puis un peu déçu. Déçu de ne pas être allé jusqu’au bout, de ne pas avoir été assez stratège… Mais, in fine, heureux de ne pas continuer ce taf de merde, avec la petite satisfaction, quand même, que ça ne vienne pas de moi. Sauf que là, je me mens un peu à moi-même, j’ai tout fait, de manière plus ou moins inconsciente, pour qu’on ne me prolonge pas dans mes fonctions.

— La directrice est au courant. J’envoie tout de suite un mail aux RH, on dit donc que ça vient de notre part. On est d’accord ? Histoire que tu n’aies pas de problèmes, tu recevras ton solde de tout compte à la fin du mois. Le salaire, sûr et certain, la fiche de paye avant le 10 du mois prochain, ça vous laissera le temps d’envoyer vos justificatifs pour vos indemnités.

— Bon, merci pour tout et bonne continuation.

— Passez voir la dirlo, elle veut vous dire un dernier mot.

— Heu… Je finis ma journée, j’assiste à la réunion d’équipe ?

— Oui, oui, finissez la journée, c’est important que vous soyez là à la réunion.

Je me sens soulagé, mais mon petit casier, mon badge, ces petits riens de salarié vont me manquer. Je l’annonce à mon binôme, qui ne me croit pas. Je décide d’aller au resto tout seul pour la pause déjeuner, histoire de fêter ça. Il y a un beau soleil automnal, je fous mes Ray- ban Aviator et je me pète une bonne timbale. Avant d’aller à la réunion, la dirlo me chope dans les couloirs, visiblement très émue.

— Bon heu… Je suis ici pour vous dire que je suis au courant, les RH sont au courant, alors il y a la réunion, vous souhaitez dire un mot ?

— Comme vous voulez.

— Alors je commence et je vous laisserai poursuivre…

La réunion a pour thème l’utilisation du nouveau logiciel post-fusion, je suis un peu gêné par le regard des autres, la directrice prend la parole.

— Voilà, Mustapha va nous quitter… (Consternation dans le public.)

Puis je prends la parole.

— Eh ben oui… Bonjour et au revoir… Lorsque j’ai pris mes fonctions, c’était dans la perspective…

Et je balance mon baratin sur ma volonté de trouver un boulot plus administratif. Mais tout en me justifiant, je me rends compte que je n’ai pas à le faire, puisque ce n’est pas moi qui ai mis un terme à la période d’essai. C’est à eux de le faire, les cadres dirigeants, et je me retrouve à sauver les apparences pour eux… Bordel, c’est eux qui m’ont viré ! Du coup, je comprends la combine, les salariés frustrés par le manque de personnel, le manque de moyens, acceptent d’autant plus facilement mon départ qu’il est justifié par mon désir d’épanouissement personnel. La directrice a la larme à l’œil, mais au fond d’elle-même, elle jubile… Ces dirigeants sont bien formés.

Ça y est, je retourne de l’autre côté de la barrière. C’est de plus en plus court, les périodes de boulot. Il me faut un petit jacuzzi…

Cette histoire aurait pu se terminer là. Et je n’aurais jamais deviné la suite si elle ne m’était pas arrivée. Lorsqu’arrive la période d’actualisation, on doit déclarer ses heures : cette fois, pour moi, c’est deux semaines de taf. On doit aussi donner un salaire brut prévisionnel, sachant qu’on doit envoyer le double de sa fiche de paye pour le justifier afin de ne pas interrompre ses indemnités (je le répétais assez souvent pendant la gestion du flux). L’indemnisation se fait alors au prorata des jours travaillés. Je n’ai jamais reçu ma fiche de paye, et le versement de mes indemnités a été fait plus de deux mois après, sans justificatif, avec pour conséquence la suspension de mes indemnités par Pôle emploi. J’ai appelé plusieurs fois le directeur adjoint, qui dans un premier temps m’a rassuré : « J’envoie tout de suite un mail aux RH. » Une semaine plus tard, toujours rien, je le rappelle : « Eh ben, écoutez, je ne vois pas ce que je peux faire de plus ! Je leur ai déjà envoyé un mail. J’en renvoie un autre. » Toujours rien. Après plusieurs semaines sans nouvelles, la date limite d’envoi des justificatifs étant dépassée, j’ai envie de tout casser.

Je me rends au siège départemental de Pôle emploi, aucun interlocuteur. Après quelques recherches sur le Net, je trouve un numéro : les RH ne prennent pas les appels, il faut les contacter via l’intranet, mais, n’étant plus salarié, mes identifiants sont désactivés, je n’y ai plus accès. Je rappelle le directeur adjoint : « Écoutez, j’ai fait tout ce que j’ai pu… Et là, je suis dans l’agence et j’ai du travail. » Il me raccroche au nez. Je lui envoie un texto : pas de réponse. Après plusieurs tentatives pour joindre les RH, l’accueil téléphonique du siège finit par me passer le service, j’ai à peine le temps de me présenter : « Qui vous a donné ce numéro ? Comment ? » Elle me raccroche au nez. Je décide de retourner encore une fois sur place et de revenir avec ma fiche de paye ou de tout casser…

J’expose les faits à l’hôtesse d’accueil, qui, elle, n’y peut rien. Compréhensive, elle compose le numéro et me passe le combiné. Je rappelle ma situation à mon interlocutrice. Elle décide de vérifier, déclarant qu’elle me rappelle au plus vite. Je lui réponds que je suis au siège et que je ne bouge pas, elle prend peur. Elle me rappelle mais elle tombe sur mon répondeur… Toute une misère pour reprendre contact. Elle me demande de repasser le lendemain pour récupérer le duplicata, qui sera à l’accueil. Le lendemain, je débarque, épuisé par toutes ces tentatives, je m’assois dans le superbe fauteuil en cuir du hall. Les hôtesses parlent entre elles, inquiètes de mon attitude… Elles me regardent.

— Monsieur, vous attendez quelque chose ?

— Oui, mon bon droit ! Ça fait trois mois que j’essaie de récupérer des documents, alors je profite de ce beau canapé, de ces belles plantes, de cette belle décoration, car je ne vais pas bouger d’ici…

Le vigile débarque.

— Est-ce que quelqu’un des RH vous a déposé un courrier ici ?

— Euh, attendez, non rien du tout.

— Vous pouvez les appeler avant que je pète les plombs ?

— Monsieur, vous êtes en bas… J’arrive tout de suite…

Finalement, elle finit par débarquer avec une enveloppe de papier kraft.

— Voilà, monsieur…

— Attendez, avant tout, je tiens à vous dire que c’est une honte ! Vous n’en avez peut-être rien à foutre ! Mais c’est une honte ! Et je ne laisserai pas passer ça…

Elle me regarde, sûre d’elle, presque méprisante.

— Voilà, vous avez tous vos documents, certificat de travail, votre bulletin de salaire.

Je ne bouge pas. Elle finit par me dire :

— Je vous envoie vos tickets resto par recommandé. Voilà. Merci.

J’ai à peine le temps de me remettre que je cours en direction de mon agence Pôle emploi pour débloquer ma situation. J’arrive à 16 h 30, je fais la queue.

— Bonjour madame, vous pouvez enregistrer mon bulletin de salaire ?

— Il faut l’envoyer à Rennes, monsieur…

— Je sais où il faut l’envoyer, je viens juste de récupérer mon bulletin de salaire chez mon employeur, pour un boulot effectué il y a deux mois (sûr de mon effet) et je sais que vous pouvez l’enregistrer directement…

— Non monsieur…

— Écoutez, j’ai touché mille euros en quatre mois, alors vous allez faire un effort… J’étais à votre place…

— Euh, pardon ?

Elle voit l’en-tête sur le bulletin… et là, gênée :

— Je ne savais pas, je vais voir avec ma collègue…

Une nana sympa finit par enregistrer mon bulletin. Je suis le dernier client du jour. La même semaine, un demandeur d’emploi prenait en otage une agence. Et des salariés de Pôle emploi, exaspérés par les conditions de travail et le traitement des demandeurs d’emploi, se mettaient en grève…

Je suis dégoûté. Je n’ai plus de voix. Puis je me souviens d’une phrase de Jacques Derrida : « Ce qu’on ne peut pas dire, il ne faut surtout pas le taire, mais l’écrire. »

(À suivre…)

Mustapha Belhocine
Extrait de Précaire ! Nouvelles édifiantes, Agone, 2016.

À l’issue d’une dizaine d’années d’inscriptions désordonnées à l’université, Mustapha Belhocine obtient en 2012 un master de sociologie à l’EHESS. Sous l’intitulé « Une expérience littéraire en milieu précaire », il y délivre le portrait de son quotidien, fruit d’une pratique assidue de la prise de note et de la mise en récit. Quatre ans plus tard, ce travail est édité sous le titre  Précaire ! Nouvelles édifiantes. À l’époque, après trois ans dans diverses structures d’accompagnement des toxicomanes à la Goutte d’or (Paris), il travaille entre 2015 et 2019 comme enseignant contractuel en Seine-Saint-Denis. De cette nouvelle expérience de précaire, il donne un portrait sous le titre « Professeur contractuel en Seine-Saint-Denis ». En 2019, Belhocine obtient le concours de professeur des écoles. Il est aujourd’hui instituteur à Saint-Ouen.

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