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Le sort tragico-comique des libertariens de Washington

16 octobre 2008|

Considérons un peu le sort du pauvre libertarien de Washington. Partout ailleurs en Amérique, son pareil est une espèce exotique, un hérétique des cafétérias citant Ayn Rand et La Révolte d’Atlas et orientant systématiquement toute conversation sur l’or ou Ron Paul. Aimez-le ou pas, il s’en fiche. Il est son propre maître.

(Ayn Rand est romancière américaine prônant l’ultralibéralisme et Ron Paul un politicien américain adversaire acharné de la fiscalité. [ndt])

Il en va bien différemment de son confrère de Washington. Ici, dans l’antre même du Léviathan fiscalisateur et législateur, le libertarien est un oiseau si peu rare et d’une telle banalité que personne n’y fait plus attention. Ici, il est l’homme à tout faire de l’establishment, une toute petite voix dans le vaste chœur rassemblé par le monde des affaires (et ses groupes de pression favorables aux exemptions fiscales) pour chanter les vertus de l’entrepreneur.

Et c’est bien là tout son dilemme. En effet, par définition ou presque, le travail de notre jeune libertarien est ici de célébrer la recherche du profit à partir des locaux d’une organisation à but non lucratif. En d’autres termes, il est subventionné pour chanter les louanges du mode de vie non-subventionné. L’individualisme acharné est son credo mais il ne peut le pratiquer lui-même.

Ce phénomène est bien davantage qu’un simple problème abstrait – comme j’ai pu m’en rendre compte la semaine dernière, à l’occasion d’un débat réunissant quelques experts organisé par l’America’s Future Foundation. Cette organisation (à but non lucratif) de jeunes conservateurs favorables aux exemptions fiscales est l’une des moins libertariennes de Washington. Il s’agissait ce soir-là de savoir si un emploi à but non lucratif était un « véritable travail » et si c’était « trahir » que d’entrer dans le secteur privé – questions familières aux bonnes âmes libérales.

Les jeunes professionnels qui composaient l’auditoire ont appris qu’il leur fallait trouver un travail qu’ils aiment. Ils ont dû écouter l’inévitable plainte concernant « tous ces gens qui prennent un travail dans le secteur privé plutôt que dans les organisations à but non lucratif » alors que leur cœur leur dicte le contraire. Un expert demanda au public d’imaginer un employé « à but non lucratif » disant à son patron : « J’aime ce que je fais mais finalement j’ai une femme et trois enfants ; nous vivons à McLean ; l’hypothèque n’est pas loin, le trajet est trop long, etc. Bref, il me faut une petite augmentation » – juste pour voir son employeur l’envoyer bouler.

Ces plaintes m’ont semblé si familières que j’ai eu envie de proposer à tout le monde de se lever et de se saisir d’un exemplaire du très peu libertarien mais excellent livre de Daniel Brook The Trap [Le Piège]. En redistribuant de manière aussi déséquilibrée les revenus sociaux au profit des classes les plus aisées des villes les plus riches du pays, écrit Brooks, les politiques économiques focalisées sur le marché et les réductions fiscales ont dévalué toutes sortes d’activités nobles telles que l’enseignement, les arts et le secteur à but non lucratif et les ont abandonnées à la petite bourgeoisie.

Ceux que Brook a rencontrés dans ce genre de villes et qui ont abandonné ces activités ne sont pas des « traîtres ». Ils l’ont fait parce qu’ils veulent jouir d’une sécurité sociale digne de ce nom, d’un logement décent ou d’écoles de qualité pour leurs enfants.

Cette fameuse théorie de la « traîtrise » tourne toujours autour de l’idée d’une grande cause ou d’un grand principe que l’on troquerait contre un bénéfice immédiat. Au rang de ces grandes causes on trouve l’indépendance artistique ou le sort des pauvres pandas tremblant de peur devant les bulldozers de la modernité.

Mais que trahissent réellement ces libertariens quand ils acceptent les gros chèques de l’Amérique entrepreneuriale ? Le noble principe de l’intérêt personnel ? L’utopie du marché ? La mécanique de l’offre et de la demande se grippera-t-elle si une jeune « Ayn Randette » choisissait par exemple de quitter le très anarcho-capitaliste Cato Institute pour aider la multinationale ExxonMobil à accumuler les bénéfices ?

Fort heureusement, quelques adeptes du marché ayant leur franc-parler se trouvaient dans la salle et ont remis les choses à leur place. Les vrais héros de ce monde sont les capitalistes, ont-ils rappelé. Ce sont eux qui déterminent la vraie valeur des choses et veillent à que cette valeur corresponde strictement aux chiffres indiqués sur le bilan. C’est cela, la réalité. L’idée que le « secteur à but non lucratif aurait quelque chose de spécial, ricana l’un d’entre eux, n’est qu’une connerie : les organisations à but non lucratif ne sont qu’un artifice législatif et ce qu’elles ont de spécial ce n’est pas qu’elles traitent de choses différentes ni qu’elles soient organisées différemment, c’est qu’elles ne paient pas d’impôt ».

J’aimerais pousser ce raisonnement quelque peu tranché un peu plus loin. Le fait de trahir ne menace certes pas l’ordre du marché. De fait, trahir est le fonctionnement même du marché. Il suffit de prendre la ville dans laquelle tous ces propos ont été tenus. Le Washington du secteur privé est l’un des endroits les plus riches d’Amérique et le Washington des services publics arrive très loin derrière. L’opportunité de laisser tomber ce dernier pour rejoindre l’autre explique à peu près tout, de la puissance de K Street – où la plupart des think tanks, lobbies et autres entreprises ont leur siège washingtonien – à la scandaleuse pratique du « pantouflage » qui voit un fonctionnaire accepter un emploi pépère dans une entreprise privée dont il a favorisé les intérêts (ou ceux de ses clients) quand il exerçait ses fonctions.

Les organisations libertariennes à but non lucratif qui bordent les rues de la ville ne servent qu’à légitimer cette opération a posteriori, conférant une pieuse auréole aux politiques décidées d’une manière aussi peu sainte.

À leur crédit, les libertariens à but non lucratif que j’ai vus l’autre soir ne mendiaient pas la sympathie. D’ailleurs, leur doctrine ne le permettrait pas. Ayant passé des années à presser les législateurs de détruire un ordre social qui leur avait pourtant permis de pratiquer leurs activités, ils s’agripperont obstinément, et jusqu’à la fin, à l’idole qu’est, à leurs yeux, le libre marché.

Thomas Frank

Wall Street Journal, 21 mai 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.