Skip to main content

Le théâtre populaire laissé pour compte de la gauche [LettrInfo 23-VI]

La « socio-histoire du théâtre en France depuis 1945 » que Marjorie Glas fait paraître sous le titre Quand l’art chasse le populaire et préfacer par Gérard Noiriel nous donne l’occasion de rappeler que l’histoire sociale du théâtre (depuis autant de siècles passés qu’on veut) ne vaudrait pas une minute de peine si elle n’était pas aussi l’occasion de donner quelques leçons politiques. 

Après tout, voilà exactement soixante ans, face à une grève de masse soutenue par la population (du moins ouvrière, mais ça fait vraiment beaucoup de monde), de Gaulle et Pompidou ont cédé devant des revendications de revalorisation salariales. Autrement dit, deux hommes politiques de droite ont fait preuve de plus de démocratie que l’hypercentriste président et sa première ministre « socialiste » en exercice n’en sont capables.

C’est dans le dernier volet du Temps des ouvriers, remarquable documentaire de Stan Neumann (à voir sur CinéMutins, bien sûr) qu’on entend Bernard Lavilliers (oui !) citer Berthold Brecht : « Ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement, de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? » Autres temps (nous sommes en 1953), autre pays (en Allemagne de l’Est), autre État (soviétique), mais les mêmes mœurs quand une population s’oppose aux directives qui aggravent encore ses conditions d’existence : la répression. (Bien sûr, finasseront certaines et certains, Berlin-Est en a appelé à l’armée, aux chars, et ça change tout. Est-ce bien sûr ?)

On notera que le bon mot sur l’élection d’un autre peuple est d’un homme de théâtre. Un autre, moins fameux (de nos jours), ne manquait pas non plus d’esprit. Et certainement pas de sens de la provocation. On pense à Karl Kraus, satiriste, journaliste, auteur (et éditeur), notamment, des Derniers Jours de l’humanité, pièce fleuve contre la Première Guerre mondiale qui fut une référence majeure pour Brecht.

En juillet 1927, une important manifestation, qui aboutit à l’incendie du palais de Justice de Vienne, était réprimée par la police, qui ouvrait le feu, faisant plus de 80 morts et 600 blessés. Kraus a fait placarder dans toute la capitale autrichienne une affiche avec cette modeste mais claire injonction : « Au préfet de police de Vienne, Johann Schober. Je vous somme de démissionner. » Pas plus à l’époque que de nos jours les hommes et les femmes politiques ne démissionnent après avoir méprisé et écrasé celles et ceux, largement majoritaires, qui ne veulent plus de leur gouvernement.

L’histoire sociale du théâtre (depuis autant de siècles passés qu’on veut) ne vaudrait pas une minute de peine si elle n’était pas aussi l’occasion de donner quelques leçons politiques. 

Dans son livre, qui vient de paraître, sur le « théâtre en France depuis le XIXe siècle », Marjorie Glas commence bien sûr par rappeler le contexte qui, de l’Antiquité grecque à la période moderne, a engendré l’idée généreuse du théâtre comme instrument d’émancipation. Idée qui reprend réalité avec la naissance du mouvement ouvrier et l’engagement de quelques gens de lettres d’un autre temps — comme en France Romain Rolland, prix Nobel de littérature en 1915. Puis qui prend de l’ampleur, après la Seconde Guerre mondiale, avec l’entrée de la puissance publique (comme on dit).

L’appropriation par l’État du bon vieux théâtre au service de l’éducation des masses est déjà en soit un paradoxe — du moins lorsqu’on pense que l’éducation (nationale) a pour finalité l’émancipation. Un paradoxe qui a gagné en amplitude avec l’arrivée du Parti socialiste au pouvoir. Disons un paradoxe au carré ?

Tout tient au fait qu’une génération après celle de la Résistance. Celle auto-promue par Mai 68. Celle qu’un Guy Hocquenghem vouera aux gémonies pour être « passés du col Mao au Rotary ». Cette génération va interdire au théâtre toute dimension pédagogique pour, au nom de l’Art (majuscule), en faire un instrument de distinction, un outil entre-soi (plus ou moins petit-)bourgeois.

Pour établir cette démonstration, Marjorie Glas a fouillé archives et mené entretiens avec les acteurs de la hiérarchie du monde du théâtre devenu théâtre d’État — autrement dit, théâtre de la classe dominante. Aussi la principale leçon (des choses) qu’elle donne tient à l’analyse des conditions qui ont présidé à l’abandon du théâtre populaire.

Ce que rappelle l’historien Gérard Noiriel dans la préface qu’il a donnée à ce livre : « La désaffection des classes populaires pour le théâtre public s’explique par de nombreuses raisons. Néanmoins, la manière dont la gauche s’en est emparée a aggravé le problème… »

Poussons au bout le titre de cette modeste annonce de parution : non seulement le théâtre populaire laissé pour compte de la gauche, mais la gauche de transformation sociale laissée pour compte de la gauche de gouvernement ?

« Mais jusqu’à quand allons-nous taper sur la gauche ? », demande une lectrice. Dès que ses ténors et ses divas cesseront de trahir les idéaux au nom desquels ils ont été portés au pouvoir.


Thierry Discepolo

Sur le théâtre et la politique, lire en ligne :
« Le théâtre, sa fonction sociale et son public » (Au jour le jour, mai 2023)
« Le théâtre populaire laissé pour compte de la gauche » (Au jour le jour, mai 2023)
« Le populaire et le singulier. La singularité de l’acte créateur face au rôle social du théâtre (1945-1980) » (OpenEdition, 2018)
« La transformation du phénomène de consécration artistique dans le champ théâtral français, 1950-1990 » (Érudit, mai 2016)

Pour suivre notre actualité, parutions et revue en ligne, abonnez-vous à notre LettrInfo !