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L’édition comme média. Brèves réflexions à l’occasion des 30 ans d’Acrimed

26 septembre 2026|

Samedi 26 septembre après-midi, Acrimed réunissait 30 ans de critique radicale des médias dans la salle Olympe de Gouges à Paris (XIe). On y a croisé des journalistes de Blast, de Télérama, d’Arrêt sur image et de l’Ajar (Association des journalistes antiracistes et racisé·e·s), des grands témoins de la sociologie, de l’histoire et de la politique — de Monique Pinçon-Charlot à Serge Halimi et Sandrine Rousseau en passant par Rima Hassan. Au milieu de ces questions de médias, il fut même question d’édition… Nous donnons ici une version complétée de l’intervention de l’éditeur d’Acrimed.

Édition et médias. L’édition comme média. Parce que l’un et l’autre sont pourvoyeurs d’information. Cette matière si précieuse que ce serait une mission sacrée d’en protéger la production et la circulation. Mais seulement pour les médias, pas pour l’édition. En quel honneur ?

L’édition et les médias au risque de la privatisation et de la marchandisation de l’information. Les conséquences professionnelles, intellectuelles, morales et politiques de la concentration éditoriale. Le premier article sur ces questions semble être paru en octobre 2000 dans le premier numéro de PLPL, avant-garde de la critique radicale des médias. Un court texte consacré au lancement par Attac d’une collection chez Hachette. Que l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne soit éditée par le plus important groupe multimédia français, par ailleurs multinationale associée à l’industrie de l’armement, ne semblait pas poser plus de problèmes [à Bernard Cassen, alors membre de la rédaction du Monde diplomatique et] directeur de la collection d’Attac qu’aux auteurs, journalistes, syndicalistes ou universitaires qui y donnaient leurs livres.

C’est peu dire que, tout au long de cette décennie, l’analyse de l’édition comme média [prise dans les mêmes contradictions et aux prises avec les mêmes dangers, a été peu suivie. Pourtant quelques mois plus tôt (en avril 1999) était paru L’Édition sans éditeur, livre d’André Schiffrin édité et traduit par Éric Hazan à La Fabrique. Un ouvrage qui eut tout de suite une audience importante et fut bientôt un classique — qui n’a depuis rien perdu de sa pertinence et dont le titre est même devenu un poncif pour décrire l’édition industrielle qui domine 90 % du marché du livre. Mais cet ouvrage ne fait pas explicitement de lien entre édition et médias].

Les premières années de la décennie 2000 sont celles où Jean-Marie Messier, enfant chéri de l’exception française à l’ère de la mondialisation heureuse, montait [à partir des restes de Havas et du Groupe de la Cité agrégé à Canal+, des sociétés de cinéma, télécoms, Internet, musique et jeux vidéo] Vivendi Universal Publishing (VUP), groupe multimédia dont l’implosion en moins de deux ans a rendu visible, en même temps, l’accélération et les dangers de la concentration éditoriale. Pour autant, après le rachat du pôle éditorial de VUP par Hachette, on n’a parlé que des « grands indépendants » partis à Bruxelles en désordre de bataille derrière le groupe Gallimard pour se partager les restes. Bilan de la campagne ? Forcé par la Commission européenne, Hachette revendait l’essentiel de sa prise à Ernest-Antoine Seillière, qui créait le groupe Editis ; et La Martinière rachetait (frauduleusement) Le Seuil avec les capitaux de Chanel.

Dans les années qui ont suivi, le fait d’être édité par l’industrie du luxe n’a pas plus dérangé les auteurs (anticapitalistes) du Seuil que ceux (tout aussi anticapitalistes) de la Découverte de l’être par le patron des patrons français.

Les années 2010 connaissent encore une accélération de la concentration éditoriale. Avec notamment le rachat de Flammarion par le groupe Gallimard [qui donna naissance au groupe Madrigall avec l’aide des capitaux de LVMH] ; et de Payot-Rivages par le groupe Actes Sud [qui entra alors dans le club des dix premiers groupes français].

En 2008, au milieu des valses de rachats, la revente d’Editis au groupe espagnol Planeta ne sort pas du Business as usual. Mais dix ans plus tard, l’Ange de lumière fond sur l’édition : Vincent Bolloré rachète Vivendi (dont Canal+, Havas et Univers Music) puis Editis. Tout ce qui était invisible est alors devenu visible : l’extrême droite sans fard. [On assista même à une éclatante démonstration d’autocensure lorsqu’un employé des éditions Robert, inquiet de la susceptibilité de son patron, refusait le manuscrit pourtant tout à fait inoffensif d’un humoriste, en l’occurrence Guillaume Meurice1Sur la censure de Guillaume Meurice pour « Bolloré », lire Thierry Discepolo, « Le comique de gauche et le croquemitaine de l’édition française », Acrimed, 22 septembre 2022..]

Pour autant, un seul directeur de collection, une seule autrice, un seul auteur d’Editis en a-t-il tiré des conséquences ? Non. On a même vu une éditrice « de gauche » recevoir des mains reconnaissantes de son patron d’extrême droite la direction d’une autre marque de son groupe [en l’occurrence Stéphanie Chevrier, à la tête de La Découverte en 2018 reçoit celle de Julliard en 2021].

Les choses n’étaient donc pas si claires. Heureusement, le rachat en 2023 par Vincent Bolloré de Hachette, premier groupe éditorial et médiatique français, allait lever toutes les ombres. Désormais, même les aveugles verraient. Et ils ont vu. Mais quoi ? Que des auteurs plus ou moins de droite ont leurs ronds de serviette à la table de grands patrons plus ou moins de droite ? Car ni Éric Zemmour, ni Philippe de Villiers, ni les autres, des les divas de l’Action française aux ténors du Grece, n’ont attendu l’arrivée de Bolloré pour avoir leur place dans les catalogues des enseignes les plus prestigieuses. Il suffit d’ouvrir un essai sur le « style réactionnaire » des années 1930 à nos jours — royalistes, pétainistes, antisémites, fascistes, libertariens et militants du « grand remplacement » —, pour y découvrir qu’aucun des auteurs cités n’est pas édité chez Gallimard2Lire Vincent Berthelier, Le style réactionnaire. De Maurras à Houellebecq, Amsterdam, 2022..

On a donc vu qu’un milliardaire militant de la civilisation catholique blanche tenait les premiers rangs du Monopoly éditorial. Mais pas le système qui lui a permis d’arriver là. Comme dit le proverbe chinois : « Quand le sage montre la concentration, l’idiot voit Bolloré. » Pour autant, même dans ce cas il fallut trois ans au PDG de Grasset (une des quarante et quelques marques de Hachette) et à une poignée de « ses » auteurs pour claquer la porte. Mais quel claquement de porte ! Transformé en symphonie par l’orchestre des médias français. L’édition en a tremblé3Sur la campagne déclenchée par le limogeage d’Oliver Nora , lire Thierry Discepolo, « Les fruits et les fleurs de la concentration éditoriale » et « “La solidarité, c’est la rapine”. Sur les slogans orwelliens de l’édition française », Antichambre, 16 et 19 avril 2026 ; également Robin des éditions Lou Blondin, « Quelconque théorie. Lettre ouverte à Virginie Despentes à propos de « l’affaire Grasset” », Antichambre, 25 avril 2026..

Bilan ? Six mois plus tard, [Olivier Nora] a trouvé un coin de bureau chez Editis — passant du statut d’employé de la 307e fortune mondiale [Vincent Bolloré] au statut de partenaire de la 403e fortune mondiale [Daniel Křetínský]. Quant aux auteurs « évadés », résistants antifascistes de la 25e heure, ils ont donné leur livre-manifeste à l’une des enseignes de la 482e fortune mondiale [Vera Michalski, patronne du groupe suisse Libella]. Et les médias d’applaudir.

Il serait toutefois injuste de reprocher leur inconséquence à une poignée de rentiers des lettres et d’abonnés aux prix littéraires alors qu’[Aurélien Taché], député de La France insoumise, vient d’éditer un livre chez Fayard-Hachette4Aurélien Taché, Le Français, une langue africaine, Fayard, 2026.. Ce que lui reproche pourtant [Edwy Plenel], journaliste dont l’essentiel de la bibliographie, abondante, pléthorique même, est parue dans un groupe ou l’autre, et qui a lui-même donné cinq titres à Editis pendant les cinq ans où Vincent Bolloré en était le propriétaire5En l’occurrence, sur la quarantaine de titres édités par Plenel, l’essentiel l’a été par les groupes Hachette, Média-Participations, Madrigall et Editis, dont, pour la période Vincent Bolloré : La Victoire des vaincus. À propos des gilets jaunes (2019), La Sauvegarde du peuple. Presse, liberté et démocratie (2020), Le Président de trop (2021), À gauche de l’impossible (2021) – et pour finir en apothéose, après trois ans de collaboration : L’Appel à la vigilance. Face à l’extrême droite (2023).. Injuste également de [demander à Bernard-Henri Levy, Pascal Bruckner, Caroline Fourest, Frédéric Beigbeder et consorts de prendre conscience de leur inconséquence] quand l’avant-garde de la critique écologique la plus radicale compte sur l’édition industrielle pour diffuser leurs analyses6Ne citons que la meilleure analyse de la destruction de l’agriculture par l’industrie (Atelier paysan, Reprendre la terre aux machines. Manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire) et la collection « Anthropocène », éditées au Seuil, une marque du groupe Média-Participations ; et les éditions « Tana, un label engagé (pour la planète) » abritées chez Editis, propriété de Daniel Křetínský, qui doit sa fortune à l’exploitation des énergies fossiles.; quand même [Sophie Binet], secrétaire de la CGT, préface l’édition par Grasset-Hachette du programme du Conseil national de la Résistance7Les Jours heureux, programme du Conseil national de la résistance, précédé de « Il est minuit moins le quart » par Sophie Binet, Grasset, 2024. S’il est nécessaire de rappeler que, au-delà du peu de compatibilité entre la CGT et le milliardaire breton, le programme du Conseil national de la Résistance avait entre autres finalités de nationaliser le groupe Hachette, qui avait servi l’occupant nazi. .

Que faire ? Donnez-moi cinq minutes de plus…8En attendant, lire Thierry Discepolo, « Les dictatures brûlent les livres, les marchés les noient », Antichambre, 17 janvier 2026.

Thierry Discepolo

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