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Lénine après Lénine (I)

Dans sa postface à la biographie par Nina Gourfinkel de Lénine, l'historien Éric Aunoble revient sur les vies posthumes du premier chef d’État soviétique. Devenu objet d’un culte en URSS et source de dogme pour les communistes, Lénine continua et continue de susciter la haine et les calomnies chez les défenseurs du « monde libre ». Peut-on encore distinguer un Lénine révolutionnaire derrière ces différents masques ?

Nina Gourfinkel conclut sa biographie avec le décès de son personnage principal. Il reste à évoquer la trajectoire postmortem de Lénine.Du vivant des grands révolutionnaires, les classes d’oppresseurs les récompensent par d’incessantes persécutions ; elles accueillent leur doctrine par la fureur la plus sauvage, par la haine la plus farouche, par les campagnes les plus forcenées de mensonges et de calomnies. Après leur mort, on essaie d’en faire des icônes inoffensives, de les canoniser pour ainsi dire, d’entourer leur nom d’une certaine auréole afin de « consoler » les classes opprimées et de les mystifier ; ce faisant, on vide leur doctrine révolutionnaire de son contenu, on l’avilit et on en émousse le tranchant révolutionnaire.

Lénine meurt le 21 janvier 1924. Le 27, lors de funérailles solennelles, son corps embaumé est placé dans un mausolée provisoire construit en deux jours et demi sur la place Rouge à Moscou. En moins d’une semaine, le dirigeant d’une révolution qui a « ébranlé le monde » a été transformé en une momie révérée, comme un pharaon d’Égypte ancienne. Pour comprendre la rapidité de ce retournement, il faut se faire une idée de l’état de la jeune URSS et du Parti communiste, sept ans après le renversement du tsar.

Sorti exsangue de trois ans de guerre civile, le pays des soviets connaît une paix, une liberté et une prospérité relatives grâce à la Nouvelle politique économique (NEP) actée en mars 1921, au moment même de la révolte des marins de Kronstadt. Toutefois, si les campagnes se sont accommodées du pouvoir central bolchevique, les paysans veulent mener leur vie et leur (petite) exploitation à leur guise, loin de toute influence communiste. Dans les villes souffle un air de liberté, mais les inégalités sont criantes entre les petites gens et les nepmen, les « mercanti », mais aussi les bureaucrates qui prolifèrent dans les administrations.

Dans ces conditions, « le Parti », devenu unique au fur et à mesure de l’interdiction des autres formations politiques entre 1918 et 1920, concentre toutes les contradictions et tensions. Face à une « opposition de gauche » officiellement constituée en 1923 autour de Trotski, on distingue une tendance de droite pro-paysanne et un centre qui vise surtout, avec Staline, à garder le pouvoir. Conscient du risque de « scission » fondé « sur de graves divergences dans le Parti », Lénine avait écrit son « testament » dès décembre 1922 pour préserver l’unité en maintenant l’équilibre entre Trotski et Staline. Garant de la cohésion du PC et du pays de son vivant, il en devenait, une fois mort, le symbole, voire le totem.

On comprend dès lors la fébrilité des responsables bolcheviques au décès de leur dirigeant. Staline entend profiter de la situation. Il dissuade Trotski, en repos médical au Caucase, de rentrer pour les funérailles. Il prononce à cette occasion un discours aux connotations religieuses évidentes, réminiscence de sa jeunesse de séminariste, mais aussi façon de se réclamer d’une légitimité archaïque qui parlerait au peuple.

Ce culte se traduit par la pérennisation du mausolée, visité journellement par des milliers de personnes, mais marque aussi la toponymie et l’onomastique soviétiques : on ne compte pas les prénommés « Vladlen » qui vivent dans un arrondissement « Leninski » où trône une statue représentant le vojd (guide), le bras en avant ou la main dans l’emmanchure du gilet.

Néanmoins, en évoluant sur trois décennies, la dévotion sociale envers Lénine apparaît surtout comme le véhicule du culte de la personnalité de Staline. Les représentations des deux hommes ensemble sont de plus en plus nombreuses, quitte à effacer d’autres protagonistes des clichés ou à procéder à des photomontages. Même évolution au cinéma. Lénine est tout-puissant et relativement seul dans Octobre de Sergueï Eisenstein (1927). Il devient l’ami fidèle de Staline dans Lénine en octobre de Mikhaïl Romm, sur fond de trahisons au sommet du Parti : le film sort en 1937, à l’époque des grands procès. Un an plus tard, La Grande Lueur de Mikhaïl Tchiaoureli place Lénine au second plan, derrière Staline.

Après la mort de Staline, le film de Mikhaïl Romm est « corrigé » pour amoindrir le rôle du « petit père des peuples ». C’est sans doute le seul domaine où la « déstalinisation » acquiert un sens concret. Certes, Khrouchtchev proclame en 1956 sa volonté de « remettre en vigueur d’une manière complète les principes léninistes ». Avec le « dégel » on constate pourtant moins un changement idéologique qu’une simple modification des sensibilités et du regard.

En 1957, le film Récits sur Lénine de Sergueï Ioutkevitch reprend certains lieux communs staliniens contre le trotskisme, mais il se conclut sur une élégie automnale qui évoque mélancoliquement les dernières semaines de la vie de Lénine. Sur la même ligne de crête entre le personnel et le politique, Lénine en Pologne (Ioutkevitch, 1966), dont l’action se déroule entre 1912 et 1914, est un plaidoyer humaniste contre la guerre et le nationalisme. La préparation du film soulève toutefois une question épineuse. Même s’il faut désormais présenter « un Lénine ordinaire, une personne normale et chaleureuse », peut-on montrer le Guide avec le pantalon retroussé pour traverser un ruisseau ?

L’engouement pour Lénine s’épuise sous le règne de Leonid Brejnev (1964-1982). Certes, la léniniana est un genre reconnu des beaux-arts et l’effigie d’Ilitch s’affiche en tout lieu, jusqu’aux jardins d’enfants où l’on trouve des statues du futur leader en garçonnet. Et, transformés en slogan, les vers de Maïakovski rappellent partout que « Lénine vivait, Lénine vit, Lénine vivra ». Néanmoins, Brejnev promeut son propre culte et la révolution d’Octobre cède le pas à la « Grande Guerre patriotique » comme mythe structurant du régime.

Dans une trilogie fantastique parue en 2000, l’écrivain Andreï Kourkov a bien saisi l’évolution : le « rêveur du Kremlin » est toujours vivant dans les sous-sols du bâtiment gouvernemental, abrité dans une cabane de branchage au milieu d’une prairie artificielle. Il rêve à l’avenir radieux et répond aux lettres des citoyens, un peu comme un père Noël. Dans ce nouveau rôle, son image se superpose peu à peu à celle d’une idole païenne du Grand Nord et son souvenir se perd lentement.

Parallèlement, l’image du Guide est écornée dans la culture non officielle. Des histoires drôles irrévérencieuses se racontent, parfois graveleuses. À l’occasion du centième anniversaire de sa naissance en 1970, un samizdat provocateur circule sous le manteau : que se passerait-il si la tête de Lénine disparaissait du mausolée ? La charge vise moins l’homme et le leader politique que le régime, englué dans son absurdité bureaucratique et sa déférence rituelle au passé.

On comprend en tout cas que le « retour à Lénine » de nouveau prôné par Mikhaïl Gorbatchev pour la perestroïka ait fait long feu. Au contraire, la dénonciation de Staline se prolonge en réquisitoire contre Lénine et devient une remise en cause non seulement du « socialisme réel » mais aussi du communisme idéal. Cette tendance se poursuit jusqu’à aujourd’hui, quand on abat les statues de Lénine en Ukraine alors que Vladimir Poutine l’accuse au contraire d’avoir créé une Ukraine « artificielle »…

C’est toutefois moins dans la culture soviétique que dans la politique mondiale qu’il faut mesurer l’impact de Lénine au XXe siècle, même si son rayonnement idéologique est bien parti de Petrograd et Moscou.

Dirigeant d’une fraction d’un parti clandestin, Lénine est devenu chef du gouvernement de Russie en novembre 1917. Il ne préside plus seulement aux destinées de quelques dizaines de milliers de camarades, mais aussi de 150 millions de concitoyens et, plus tard, de millions de communistes à travers le monde. Le statut de sa parole et de ses écrits change.

Pour une population soviétique majoritairement analphabète, et notamment pour des militants communistes largement issus des classes populaires, ces textes n’ont rien d’évident malgré la simplicité du style de leur auteur. Le politprosvet (direction de l’éducation politique) développe toute une pédagogie à destination des militants formateurs, souvent guère plus éduqués que leurs élèves, et qui doivent enseigner au milieu des combats de la guerre civile, après la journée d’usine, voire dans la clandestinité ou en prison. La pensée évolutive de Lénine est ramenée nolens volens à un corpus réduit d’œuvres qui sont autant de remèdes à tel ou tel mal. Problèmes d’organisation ? Prenez du Que faire ?. Anémie réformiste ? Une dose du La Révolution prolétarienne et le rénégat Kautsky. En cas de fièvre extrémiste, avalez La Maladie infantile du communisme : le gauchisme.

Cette simplification aurait été une utile propédeutique si elle n’avait pas été immédiatement instrumentalisée dans le cadre des luttes internes au Parti. À consulter le catalogue de la bibliothèque nationale russe (qu’on appelle toujours couramment la Leninka), on voit apparaître le néologisme de « léninisme » en 1924 dans le titre de quarante et une brochures publiées cette année-là dans toute l’URSS. Parmi elles, sept s’intitulent précisément Léninisme ou trotskisme ? et sont parfois signées de Staline, ou de Kamenev, son allié de l’époque. Après la canonisation de la pensée de Lénine, c’est son lien naturel et univoque avec celle de Marx qui doit être garanti. D’où l’invention du « marxisme-léninisme » en 1931 avec la création de l’institut du même nom. Il résulte de la fusion de l’institut Lénine, créé en 1923, avant la mort de ce dernier, et de l’institut Marx-Engels, dont on a écarté le bouillant David Riazanov, grand marxologue, vieux bolchevik et éternel oppositionnel dans le Parti.

Grâce au Komintern et à son système de formation, le « bolchevisme » se diffuse sous toutes les latitudes dans les décennies suivantes. Le modèle d’un parti militarisé, régi officiellement par le « centralisme démocratique » mais dirigé d’une main de fer par un guide infaillible, prouve son efficacité dans les périphéries dominées, en Yougoslavie avec Tito, en Chine avec Mao ou au Vietnam avec Hô Chi Minh. Les vicissitudes de la lutte pour le pouvoir ont obligé les dirigeants communistes à bien des volte-face. Mais qu’importe : on peut tout justifier avec Lénine. « L’analyse concrète de la situation concrète » autorise à mener « la guerre des partisans » fut-ce sans la classe ouvrière, et, s’il faut avaler son chapeau devant l’ennemi, on relira avec profit « Au sujet des compromis ».

La force de cette matrice se mesure aussi à ses effets sur les adversaires du stalinisme. Trotski, qui s’était souvent opposé à Lénine et n’avait intégré le parti bolchevique qu’en juin 1917, subit régulièrement un procès en légitimité de la part des « vieux bolcheviks ». Pour se disculper, il participe à la formation du culte de Lénine. Pour l’anniversaire d’Ilitch en 1920, il publie dans la Pravda « Le national chez Lénine » où, après un excursus sur la mise vestimentaire de Marx, il affirme que Lénine a, « non seulement l’apparence du moujik [paysan russe], mais aussi de solides assises de moujik ». En 1924, il sacrifie aussi à l’air du temps en donnant une conférence au titre improbable, « Le léninisme et le travail de bibliothécaire ». Plus fondamentalement, après avoir lutté vainement dans un parti où les termes de « démocratique » et de « minoritaire » (en russe menchevik) étaient mal vus, l’opposition trotskiste prend finalement le nom de « bolchevique-léniniste », sans pour autant briser son isolement au sein du mouvement communiste.

Dans les années 1968, Lénine est toujours mobilisé, mais souvent dans une critique du communisme soviétique. Les chars venus écraser le Printemps de Prague sont accueillis au cri de « Lénine, réveille toi, Brejnev est devenu fou ! ». En France, maoïstes et trotskistes s’appuient sur le leader d’Octobre pour critiquer le modérantisme du PCF. En réponse, ce dernier s’en prend aux « prétendus “Cercles marxistes-léninistes” […] à la solde des dirigeants du Parti communiste chinois » et dénonce Le Trotskisme, cet antiléninisme. Pourtant, la déférence peut finalement sonner ironiquement. En 1969, les éditions Tchou publient un élégant recueil de citations de Lénine choisies par un militant communiste. Dans un format à l’italienne, avec une mise en page et un choix de caractères soignés, on lit en pleine page ces paroles définitives : « Il est temps de jeter la chemise sale, il est temps de mettre du linge propre », sans plus d’explications.

(À suivre…)

Éric Aunoble
Extrait de la première partie de sa postface au Lénine, de Nina Gourfinkel, qui vient de paraître.