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Lénine après Lénine (II)

Après Mai 68, la référence à Lénine ne fait plus automatiquement autorité même à l’extrême gauche. Le leader estudiantin Daniel Cohn-Bendit et son frère Gabriel publient en 1969 au Seuil Le Gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme, dont le titre est un pied de nez à la tradition léniniste. Au même moment, la réédition des mémoires de Makhno, Archinov et Voline sur la révolution russe rend de nouveau audible une critique du bolchevisme sur sa gauche. Des textes dénonçant la répression rouge qui visa, non les Blancs, mais les communistes oppositionnels, les anarchistes, les mouvements populaires ou la Géorgie menchevique, sont réédités en 1975 sous le titre La Terreur sous Lénine.

Une critique de Lénine venue de gauche conduit facilement à droite. Ainsi, toujours en 1975, André Glucksmann publie La Cuisinière et le Mangeur d’hommes, dont le titre renvoie à la formule de Lénine selon laquelle « le premier manœuvre ou la première cuisinière venus » doivent devenir « capables de participer à la gestion de l’État ». Or, pour Glucksmann derrière l’État, il y a les camps, soviétiques mais aussi nazis. L’auteur, qui s’en prend à toute révolution ou modernisation « par en haut » – capitaliste ou socialiste –, place son livre sous l’égide de deux hommes ayant passé de longues années au goulag, Joseph Berger, cofondateur du Parti communiste de Palestine, et Alexandre Soljenitsyne, dissident chrétien conservateur. L’ex-maoïste penchera vite pour le second et abandonnera toute critique des régimes dits libéraux.

L’influence de Soljenitsyne a été déterminante en France dans les années 1970. Restés aveugles aux dénonciations de Victor Serge dès les années 1930-1940, de nombreux intellectuels au passé stalinien (au PCF ou chez les maoïstes) recouvrèrent tardivement la vue à la lecture de L’Archipel du goulag en 1974. Le dissident russe, désormais exilé, publie dès l’année suivante Lénine à Zurich qui, d’après Le Monde, est une attaque contre « le super Lénine, l’homme de la violence, de la rupture et bientôt de la terreur ». En effet, ajoutera Alain Besançon, « Soljenitsyne a repéré dans Lénine la cellule germinale du communisme » : pour mieux envoyer le communisme en enfer, on peut désormais mettre « Lénine au purgatoire ».

Qu’écrit Soljenitsyne pour opérer une telle révolution intellectuelle en France ? D’après lui, voici ce que Lénine pense en 1914 : « Voir dans l’Allemagne un puissant allié. […] Pour faire la révolution, il faut des fusils, des régiments, de l’argent, il faut dénicher celui qui est intéressé à nous les fournir. […] L’Allemagne gagnera la guerre. Aucun doute. C’est, contre le tsar, le meilleur allié et le plus naturel. »

Il n’y a rien là de très original. En 1933, on lisait déjà sous une plume de l’extrême droite française : « Lénine s’aboucha avec les représentants du Grand État-Major allemand ; un plan d’action fut élaboré, qui prévoyait le renversement du Gouvernement provisoire et l’instauration d’une dictature soviétique, dirigée de fait par l’Allemagne. »

Cette version complotiste des origines de la Révolution russe, populaire durant l’entre-deux-guerres dans une opinion nationaliste encore ulcérée par la « défection russe » à Brest-Litovsk, pouvait retrouver du lustre dans l’après-1968. Elle est aujourd’hui réfutée par les historiens, et même Stéphane Courtois use d’un autre registre de calomnie.

L’esprit anticommuniste se déploie dans les années 1970 avec plus de rigueur scientifique dans la traduction de biographies anglo-saxonnes, qui retracent l’irrésistible ascension du chef bolchevique, et dans celle d’Hélène Carrère d’Encausse, qui paraît en 1979. Plus novateurs, Alain Besançon publie en 1977 Les Origines intellectuelles du léninisme et, en 1982, paraît Le Léninisme de Dominique Colas.

Les Origines intellectuelles du léninisme s’appuie sur Soljenitsyne, selon lequel l’idéologie est « l’essence du régime soviétique, invariable depuis le 7 novembre 1917 ». Pour Besançon, la généalogie intellectuelle de Lénine puise dans la pensée française, la pensée allemande, mais d’abord dans la pensée de ses devanciers russes, dont l’anarchiste Bakounine et le blanquiste Tkatchev. Surtout, il considère que la doctrine de Lénine est une gnose, la révélation du secret du monde, ce qui donne à ses adeptes un sentiment d’invincibilité que jamais la réalité ne mettra en doute.

Le travail de Dominique Colas « consiste en une lecture du texte de Lénine et de lui seul ». L’auteur fait un classement thématique et lexicologique exhaustif, qu’il restitue dans un tableau ordonné : hystérie, forces et paroles, modèles (orchestre, armée, machine, usine), centralisme, dictature du parti unique et dictature dans le parti unique, contrôle, épuration ; terreur et brutalité. Chaque thème est traité de façon synchronique pour reconstituer un « code léniniste » invariant : il n’aurait pas changé d’un iota entre 1890 et 1920. Il deviendra ensuite, tel quel, le « code génétique » de tout le mouvement communiste. Dans cette logique particulière, Lénine explique le mouvement communiste mais le mouvement communiste explique aussi Lénine. Cela permet d’imputer à Ilitch des crimes commis cinquante ans après sa mort. Toujours peu soucieux de la chronologie et du contexte, Dominique Colas déroule tout le vocabulaire utilisé par Lénine indifféremment entre 1902 et 1922 contre ses différents adversaires (fumier, détritus, parasites, poux, etc.) et conclut qu’il vise leur élimination au sens physique et génocidaire : « La politique est un nettoyage, le nettoyage une politique. Tchékistes et médecins, qui parfois se confondent, […] ont une mission d’assainissement : ils détruiront les ennemis du peuple et vaincront le typhus. »

Nina Gourfinkel avait indiqué que Lénine promettait le fouet à Lounatcharski en raison de son futurisme. Le lecteur pense-t-il que Lénine voulait vraiment lui appliquer les verges ? L’historien Jean-Jacques Marie note avec bon sens que, « plus il se sent impuissant […], plus [Lénine] tempête, foudroie, exige la sévérité et affirme la nécessité d’être impitoyable. Mais la distance est énorme entre la menace verbale et les mesures prises. »

À rebours du léninisme désincarné présenté par Alain Besançon et Dominique Colas, il était pourtant possible de faire une analyse critique de la pensée de Lénine et de ses sources, comme le prouva Claudio Sergio Ingerflom. L’auteur détaille les traits du pouvoir communiste généralement associés au totalitarisme, mais qui sont en fait un héritage de la Russie tsariste : une société trop fragmentée pour qu’existe une réelle lutte des classes, trop polarisée dans un rapport individu/autocrate pour que se constitue un citoyen, trop violente pour permettre la confrontation démocratique des idées. Héritière du premier Que faire ? de Tchernychevski (1863), la conception léniniste du Parti est une tentative pour briser la fatalité de l’asiatisme (aziatchtchina) et de l’auto-oppression (samodurstvo) qui pèse sur les peuples de l’Empire en implantant l’utopie de l’extérieur. Le Parti, qui se distingue de la société environnante grâce à la stricte sélection de ses membres, vise donc à intervenir sur le corps social. Ce faisant, il reproduit les tares du mode de fonctionnement autocratique. La prise du pouvoir des bolcheviks à la faveur de la révolution apparaît ainsi comme le signe du manque de maturité de la société.

Cette lecture attentive de Lénine retrouve certaines conclusions de Trotski en 1905 dans Bilan et perspectives : pour assurer la pérennité d’un énorme pays à la périphérie de l’Europe capitaliste, l’État russe absorbe les forces vives d’une société qu’il enrégimente. La leçon était vraie pour l’État tsariste et elle vaudrait aussi finalement pour l’État soviétique.

Toutefois, là où Trotski raisonnait dans le cadre d’un système-monde, Claudio Sergio Ingerflom réduit l’action de Lénine aux problématiques russes. Au-delà des partis pris, c’est sans doute la lacune de nombreux travaux sur le leader bolchevique : pour comprendre son action, il ne faut pas la circonscrire mais l’envisager simultanément dans des champs multiples, entre la Russie, l’Europe et le monde, entre la lutte des classes et la géopolitique, entre le mouvement ouvrier et l’activité partisane et fractionnelle, entre la tactique quotidienne et la stratégie à long terme. À l’écart des courants historiographiques dominants en France, une série de livres permettent de replacer Lénine en contexte(s) afin de retrouver le révolutionnaire derrière les masques du monstre ou du superhéros.

Plusieurs mythes propagés lors de la « bolchevisation » sont faux. Par exemple, la cellule d’usine n’était pas la structure de base bolchevique la plus répandue en 1917. Surtout, le Parti n’était rien moins que monolithique avant Octobre. Au milieu du foisonnement populaire de la révolution, le parti de Lénine a su dépasser les cadres du socialisme traditionnel pour s’adresser aux soldats et prolétaires nouveaux venus à la politique, non sans hésitations et débats internes. D’après l’historien Alexander Rabinowitch, « le caractère relativement démocratique, tolérant et décentralisé des structures du Parti et de ses modes opératoires et le fait qu’il fonctionnait alors essentiellement comme un parti de masse ouvert » explique le succès des bolcheviks dans les soviets.

Contextualiser Lénine historiquement ne vise ni à le dénigrer ni à le louer, mais permet de situer le débat au bon niveau, politique. Moins que l’unique « inventeur du totalitarisme », Lénine serait-il un jalon dans « le siècle des chefs » ? Au-delà de ces débats d’historiens, que faire de Lénine cent ans après sa mort ? La question peut être posée aujourd’hui car on assiste à un changement d’époque, sensible depuis 2016-2017 et le centenaire d’Octobre. Toujours largement stigmatisée dans les sphères officielles et universitaires, la notion de communisme a fait retour dans celle de la contestation, en phase avec une exigence renouvelée de radicalité depuis les luttes contre la « loi Travail ». Lénine, qui aurait eu 150 ans en avril 2020, est réapparu dans la foulée. L’édition ou la réédition de recueils et d’anthologies témoignent d’un intérêt inédit depuis des décennies.

Assurément, chacun dessinera aujourd’hui « son » Lénine en fonction de ses objectifs. Il est d’ailleurs possible d’utiliser le vainqueur de 1917 pour justifier des mots d’ordre de 2024, quitte à transformer le penseur en truqueur. À trop se concentrer sur le texte au détriment du contexte, c’est-à-dire en laissant dans l’ombre les militants bolcheviques et les ouvriers auxquels Lénine s’adressait, on reconstruit un Lénine surplombant qui légitimera un discours omniscient dans une perspective « marxiste-léniniste » et althussérienne. À minima, on dressera le portrait d’un génie politique qui parlera peu à notre époque. Il me semble qu’Andreas Malm a eu une intuition plus juste en convoquant Lénine face à la crise climatique : plutôt que de céder au désespoir ou à l’illusion réformiste des « petits gestes », il faut s’inspirer de La Catastrophe imminente et les moyens de la conjurer, écrit par Lénine en septembre 1917, et encourager l’action directe de la population en dehors des cadres légaux.

Toutefois, le propos de Malm doit être considérablement élargi. La crise climatique n’est qu’un aspect de l’aggravation des contradictions du capitalisme et, depuis 2022, les armes parlent à côté d’ici, de l’Ukraine au Moyen-Orient. Or, à « l’approche d’une époque de guerres et de révolutions », il faut stimuler « l’aptitude de la classe révolutionnaire à […] briser ou ébranler l’ancien gouvernement, lequel, même à l’époque des crises, ne “tombera que si on le fait tomber”. […] Seule l’action dirigée dans ce sens mérite de s’appeler travail socialiste ».

Éric Aunoble
Extrait de la première partie de sa postface au Lénine, de Nina Gourfinkel, qui vient de paraître.