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L’enseignement moral et civique comme propagande gouvernementale

Comme chaque année, les collègues attendaient, non sans une certaine excitation, les sujets d’examens donnée aux établissements français de l’Académie d’Amérique du Nord, qui donnent toujours le « la » pour les milliers d’élèves de l’Hexagone convoqués en juin…

En outre, Gabriel Attal ayant promis une montée du niveau du diplôme national du brevet (DNB) — censée retrouver sa finalité de barrage vers le lycée, un peu comme le bon vieux certificat d’étude de nos grands-parents –, on était donc tous et toutes très impatientes de prévisualiser la sauce à laquelle la cuvée 2024 allait être mangée.

Il faut bien avouer qu’une fois de plus nous n’avons pas été pas déçus.

Car le sujet réserve une autre surprise : la transformation d’un examen en vitrine de la politique gouvernementale.

Non que ce soit la première fois que le gouvernement flirte avec l’auto-promotion. Mais cette année, on touche à la perfection.

C’est en effet sans honte ni fards que le sujet d’enseignement moral et civique (EMC) s’est livré à une entreprise de propagande pour le SNU.

On sait que l’EMC est la matière sur laquelle le gouvernement a décidé de jeter son dévolu pour « reciviliser » les sauvageons, comme l’avait annoncé le président de la République en août 2023. Et Gabriel Attal avait annoncé un renforcement de son enseignement au collège – jusque là simple effet d’annonce, non encore traduit dans les faits. C’est dire l’importance (démesurée et ridicule) que le gouvernement accorde à cet enseignement. On peut donc supposer que le sujet de DNB, désormais examen national crucial dans le projet de tri sélectif des enfants, a fait l’objet d’une attention particulière.

Voyons voir ce qu’il en est :

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On rappellera que l’EMC est un matière censée nourrir l’esprit critique. Aussi faut-il scruter de près le questionnement sur les documents pour comprendre le cheminement intellectuel demandé à l’élève. Force est de constater que c’est assez simple ici puisqu’il s’agit de procéder en deux temps :
– s’assurer que l’élève a bien saisi les informations des documents publicitaires ;
– lui demander de mobiliser ces informations pour faire la promotion, auprès de ses petits et petites camarades, du Service national universel, le SNU.

C’est simple, concis, et franc du collier.

On nous rétorquera sans doute que le gouvernement n’est pas responsable de la confection des sujets – trop occupé à batailler pour faire accepter l’inique réforme des groupes de niveau. On nous demandera donc de plutôt pointer la responsabilité des collègues et de l’Inspection. Ce qui est sans doute vrai. Ce qui est pire tant cette vérité reflète la toxicité d’une chaîne de loyauté fabriquée sur la base d’une soumission aveugle à l’autorité et d’autocensure face à la possibilité – même minime – d’une critique.

Il est donc permis de se demander comment enseigner l’esprit critique à des élèves si l’on est soi-même saisi d’effroi à la simple idée d’introduire une pincée de nuances et un soupçon de distance dans l’analyse de documents. Ce n’était pourtant pas impossible à faire comme le montre cette proposition de sujet alternatif élaboré par nos soins.

Rappelons par ailleurs que le SNU ne fait l’unanimité auprès de personne — sauf du gouvernement. Son coût, estimé à environ deux milliards d’euros, est une humiliation pour une école publique soumise à toujours plus d’austérité. De plus en plus d’enquêtes montrent en outre que les incidents s’y multiplient : harcèlement, intoxications alimentaires, violences sexistes et sexuelles, etc. Non formés, connaissant mal ou pas du tout le monde adolescent, les encadrants ne sont pas à la hauteur de la mission de formation de la jeunesse. On peut craindre en outre que, dans un tel contexte de priorité donnée à la répression plutôt qu’à l’éducation, le SNU ne soit qu’un lieu parmi d’autres de mise au pas de la jeunesse.

On rappellera enfin qu’un gouvernement qui transforme un sujet d’examen en porte-parole de sa politique est un gouvernement qui prépare méthodiquement la défaite de la démocratie.

Laurence De Cock
Une première version de ce texte est parue, sous le titre « Quand le brevet sert la soupe au SNU », au Café pédagogique, le 3 juin  2024. De la même autrice sur ces sujets, derniers livres parus, École publique et émancipation sociale et Une journée fasciste. Célestin et Élise Freinet, pédagogues et militants (Agone, 2021 et 2023).

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