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Les avocats procureurs

25 mai 2009|

Voici que « la crise » provoquée par la démesure même du système et de ses exactions a fait exploser la façade qui permettait jusque-là de sauver les apparences. Le roi est nu, il montre sa lèpre et son insanité, et l’on entend de partout monter les cris d’horreur des courtisans du régime, depuis les salles de rédaction jusqu’aux cabinets ministériels.

Nombre de militants anticapitalistes n’ont pas attendu la crise actuelle pour dénoncer les tares et les vices d’un système économico-politique qui sacrifie les besoins de la collectivité à l’insatiable appétit de profits et aux fantasmes de puissance de grands groupes industriels et financiers avec leurs nomenklaturas et leurs clientèles. Pendant longtemps les anticapitalistes, marxistes ou non, ont été seuls à faire ce travail d’analyse critique, et leur voix détonnait au milieu du consensus ambiant qui réconciliait la droite traditionnelle et la gauche de gouvernement dans la célébration de l’économie de marché. Celle-ci était présentée comme la seule possible, parce que son réalisme et son efficacité proclamés étaient censés reposer sur des bases scientifiques indiscutables, celles de la science économique telle qu’on l’enseigne à l’Université, alors que ses opposants étaient dénoncés comme des esprits rétrogrades prisonniers d’une idéologie archaïque, ce qui justifiait qu’on les couvrît de sarcasmes et d’injures sans jamais leur donner la parole.

Mais voici que « la crise » provoquée par la démesure même du système et de ses exactions a fait exploser la façade qui permettait jusque-là de sauver les apparences. Le roi est nu, il montre sa lèpre et son insanité, et l’on entend de partout monter les cris d’horreur des courtisans du régime, depuis les salles de rédaction jusqu’aux cabinets ministériels. Désormais la consigne est: «Hâtons-nous de dénoncer le criminel, puisqu’il est découvert! Fustigeons le crime puisque nous ne pouvons plus le nier!». Ceux qui s’en font aujourd’hui les procureurs sont les mêmes qui en étaient hier les avocats inconditionnels et qui clouaient les anticapitalistes au pilori. Ce sont les mêmes journalistes, universitaires, chercheurs, politiciens et autres préposés à la célébration du système, toute cette engeance carriériste, narcissique et jacassante qui vaticine dans les Instituts d’études politiques, pontifie dans les facs de science éco et campe dans les studios des grands médias, les mêmes qui encensaient, bénissaient, caressaient et lichottaient à qui mieux mieux le Capital tout-puissant, l’Entreprise et le Marché, ce sont eux qui, toute honte bue, dénoncent maintenant les «excès», les «dérives», les «abus» du système et parlent sans rire de lui refaire une vertu en l’«encadrant», le «régulant», le «moralisant». Donner de la moralité au capitalisme, assainir ses marécages, chasser ses miasmes, tempérer son avidité, lui fabriquer un masque d’humanité… Voilà de bien rudes travaux en perspective pour une vulgaire bande de bonimenteurs!

Je me permets de leur suggérer d’employer leur énergie à une tâche plus accessible et plus honorable : faire honnêtement leur examen de conscience, venir à résipiscence et reconnaître publiquement qu’ils se sont lourdement trompés, exprimer le regret de s’être compromis et avilis au service des puissants, présenter des excuses à tous ceux qu’ils n’ont cessé de stigmatiser et d’ostraciser, demander pardon pour tout le mal qu’ils ont pu faire directement ou indirectement en légitimant un système proprement maffieux, et enfin disparaître à tout jamais de notre horizon audiovisuel.

Mais sans doute est-ce là trop attendre de tous ces sectateurs du Veau d’or ; c’est leur supposer des réserves intellectuelles et morales qu’ils ont probablement épuisées, s’ils les ont jamais eues. Quand on a vendu son âme au Diable, il n’est pas si facile de se racheter. Gageons qu’à la première embellie économique, leur chorale ragaillardie entonnera une fois de plus sa louange aux forces du Marché, à sa capacité intrinsèque de surmonter les crises, s’autorégénérer, etc. Ces gens-là sont des télévangélistes du capitalisme. Il faudra donc leur arracher le micro et leur appliquer un de ces bons «plans sociaux» qu’ils ont toujours approuvés jusqu’ici, quand les planifiés n’étaient que des petits salariés qu’on jetait par la fenêtre, sans parachute.

Alain Accardo

Chronique initialement parue dans le journal La Décroissance, du mois de mai 2009. —— Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009).