Les bombes vues de dessous [LettrInfo 26-IX]
Les raisons pour lesquelles les bombardements de l’Iran par les États-Unis et Israël ont cessé cette semaine n’ont rien à voir avec la prise en compte du point de vue de celles et ceux qui les recevaient sur la tête. Quelle guerre a jamais été lancée, menée ou arrêtée en tenant compte de ce point de vue ? C’est même un principe des États que de ne jamais en tenir compte — pas seulement pour les guerres, d’ailleurs.
Pour autant, les bombardements seraient menés par les stratèges pour affaiblir l’emprise des gouvernements (honnis) et pousser leurs populations à les renverser. On sait que cette stratégie n’a pas fonctionné contre l’Allemagne nazie, non plus contre la Corée dans les années 1950, ni au Vietnam, au Cambodge et au Laos dans les décennies suivantes.
Si le remplacement des bombes bêtes de ces années-là par des bombes (de plus en plus) intelligentes depuis les années 1990 a considérablement réduit les dégâts humains, chaque nouveau bombardement démontre que les guerres aériennes, aussi précises soient-elles, ne sont pas, pour autant, plus efficaces — dans cette perspective du moins et en mettant pudiquement de côté toute considération morale.
C’est aux bombes vues de dessous que s’est intéressé Alessandro Portelli. En praticien de l’histoire orale, il a interrogé la manière dont les Italiens ordinaires se souviennent des bombardements, qu’ils avaient bien du mal à identifier : allemands ou américains ? ennemis ou alliés ? Vue de dessous, les bombes n’ont pas d’identité.
Dans son ouvrage majeur sur le bombardement de Dresde, Frederick Taylor raconte comment, une fois que la tempête de feu du premier raid a détruit le centre-ville, les bombardements suivants se sont étendus sur une zone de plus en plus large, frappant ces villes périphériques où les habitants du centre-ville avaient cherché refuge. Un témoin local rapporte que les réfugiés avaient l’impression d’être poursuivis par les bombes pendant leur fuite, au point qu’ils « avaient le sentiment de faire l’objet d’une persécution particulière ».
Évidemment, précise Taylor, ce n’était pas le cas. Il ajoute : « Cependant, lorsqu’une zone subit une attaque intense, il est compréhensible que des individus terrifiés le prennent personnellement. » Ils ont tort : les bombardements n’ont rien de personnel. Et ils ont raison aussi : les victimes des bombardements meurent personnellement. Les victimes accidentelles sont collatérales aux yeux de la stratégie militaire. Pour elles, pourtant, cette expérience est on ne peut plus capitale. Les deux points de vue sont justes, chacun à leur manière. L’espace qui les sépare, la contradiction entre la destruction impersonnelle infligée et la destruction personnelle subie n’est qu’une des contradictions, sanglantes, de la guerre.
Le discours descendant prend soin d’envelopper dans une compréhension condescendante et agaçante l’expérience de ceux qui se trouvent en dessous :
« Le sentiment que les avions ennemis vous “poursuivent” ou vous “ciblent” relève d’un instinct humain très puissant », commente Taylor. Un officier d’un porte-avions américain dans le Golfe a expliqué qu’« une bombe [à fragmentation] de deux mille livres, où qu’elle soit jetée, est un événement émotionnel significatif pour toute personne se trouvant dans un rayon d’un mile carré ».
Ces propos sont troublants en raison de la neutralité de leur ton, qui réduit un massacre à un événement de portée purement locale, mais plus encore en raison du paternalisme qui prétend comprendre les émotions des personnes touchées – et qui ne les comprend, en fait, que dans la mesure où il les englobe à partir de son point de vue hégémonique. Nous pouvons comprendre les victimes parce que nous sommes au-dessus d’elles (elles sont terrorisées et pas nous), et parce que notre horizon est plus large et que nous gardons le contrôle de la raison alors qu’elles sont dominées par l’instinct humain.
L’idée de « sentiments contradictoires », de « sentiments mitigés » décrit bien l’ambivalence qui traverse la perception et la mémoire des bombardements, par exemple en Italie à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Alberto Arbasino raconte : « Nous regardions depuis les collines les incendies des bombardements anglais qui, à Milan et à Gênes, exterminaient notre peuple : des civils et des gens ordinaires qui n’avaient pas d’argent pour fuir à la campagne. Parmi nos voisins influents, certains affirmaient qu’il fallait de plus en plus de victimes pour vaincre enfin le Duce. D’autres répétaient que c’était un honneur héroïque pour les vieilles dames de mourir pour la patrie. »
Arbasino décrit ironiquement un autre point de vue d’en haut, depuis les collines vers les plaines, d’où émerge un propos empreint d’autorité et aux tonalités héroïques, dans lequel les bombardements sont, quoi qu’il en soit, quelque chose de positif politiquement : une aide apportée à la cause antifasciste pour certains, un sacrifice patriotique pour d’autres. Ce n’est que dans le souvenir d’une vision « ascendante », celle du narrateur alors enfant, qu’il y a de la place pour l’expérience concrète et tangible des « vieilles dames ».
Les racines de l’ambivalence se trouvent à la fois dans le conflit entre le fascisme et l’antifascisme pendant l’occupation nazie et la Résistance, et, tout particulièrement, dans l’ambivalence du rôle historique de l’Italie, un pays qui a été à la fois bombardé et qui a bombardé. L’Italie a participé à la guerre d’Espagne et vu la destruction de Guernica ; elle avait utilisé des gaz, des bombes et des munitions à fragmentation lors de l’invasion de l’Éthiopie ; les premières bombes larguées par un avion en temps de guerre furent celles du lieutenant italien Giulio Cavotti sur les oasis de Tajura et d’Ain Zara lors de l’invasion de la Libye.
Sur les murs de San Lorenzo, le quartier de Rome bombardé et détruit le 19 juillet 1943, à côté de la porte de l’enceinte romaine du piazzale Tiburtino se trouve une grande plaque dédiée aux morts de la Première Guerre mondiale. À proximité, d’autres plaques rappellent le bombardement de 1943. L’une d’elles en appelle « À la mémoire de ceux qui sont morts dans le bombardement du 19 juillet 1943, victimes de la guerre fasciste ». Au-dessous, de nombreuses petites plaques, semblables à des ex-voto, ont été apposées par les familles et les voisins à la mémoire de ceux qui sont morts pendant la guerre mais aussi lors des bombardements. L’une d’elles évoque « Paolo Morganti / mort le 19 juillet 1943 / pour toi aussi / non au pacte Atlantique ».
Ces deux plaques témoignent des tensions de la mémoire : pour la plaque institutionnelle, les morts sont des victimes du fascisme ; sur l’ex-voto privé, on lit en revanche l’écho de l’hostilité à l’égard de ceux qui ont matériellement conduit le massacre. Les deux plaques se rejoignent sur le refus de la guerre. Cependant, la première plaque a une fonction commémorative et s’adresse à la mémoire de la guerre passée ; quand l’ex-voto, avec son allusion à l’Otan, est tourné vers l’avant et s’oppose aux guerres futures.
Maggiorina Mattioli, une couturière de Terni, m’avait fait un récit particulièrement dramatique de son expérience des bombardements et de la responsabilité des fascistes. Il devait y avoir un non-dit dans son récit puisque, spontanément, je finis par lui poser une question qu’on ne pose jamais vu que la réponse va de soi : « Qui bombardait ? » Et elle, presque en bégayant : « Les fasc… ceux qui bombardaient. » C’était littéralement impossible pour elle de dire ce qu’elle savait pourtant parfaitement : que les fascistes étaient responsables de la guerre même si ce n’étaient pas eux qui avaient détruit sa maison et sa ville.
Le bégaiement et la tautologie de Maggiorina Mattioli sont le signe d’une difficulté implicite de cette mémoire intérieurement divisée, qui passe sous silence certaines contradictions qu’elle ne peut exprimer, les sentiments et le ressentiment qui n’ont pas de légitimité dans la sphère publique. À partir de ce moment, j’ai souvent demandé « Qui bombardait ? », me heurtant fréquemment à des aphasies, des silences, des contradictions inattendues :
« C’était les fascistes, c’est-à-dire les Alliés » ; « Je sais pas quelle armée de l’air c’était… ça devait être les Allemands » ; « Je sais pas » ; « Je sais pas, les éclairs venaient d’en haut, mais on ne sait pas qui faisait les bombardements depuis les avions » ; « Ah, ce n’était pas les nôtres ».
Il s’agit d’un malentendu plus répandu qu’on ne l’imagine. Ascanio Celestini, qui a beaucoup travaillé dans les écoles de la banlieue de Rome, confirme que nombreux sont ceux qui pensaient que les bombardements étaient le fait des Allemands. Cette croyance est également répandue parmi les générations plus anciennes. Pietro Barrera, directeur général de la province de Rome, affirme dans son témoignage qu’une partie de la population de Frascati (très lourdement touchée, le 8 septembre) croyait que c’étaient les Allemands qui avaient bombardé. Tommaso Baris écrit :
« À Piglio [Frosinone], autre commune historiquement de gauche, la population est convaincue que le bombardement du 8 avril 1944, au cours duquel dix personnes ont perdu la vie lorsque l’église s’est effondrée sous les bombes, était en réalité l’œuvre des Allemands, pour punir à nouveau le pays après les premières représailles du 6 avril. »
Deux éléments hétérogènes contribuent à cette confusion : le premier est la perception ahistorique des bombes comme fatalité, chose venue d’en haut, jetée par une main invisible, dont on peut voir les effets sans se questionner toutefois sur son origine et ses causes. Un historien local a décrit avec une multitude de détails le bombardement qui a tué 600 personnes à Pontecorvo le jour de la Toussaint 1943, frappant l’église, pleine de monde, et le couvent des bonnes sœurs ; mais pour l’interprétation des faits, il cite des vers qui attribuent cet « enfer » à une sorte d’impiété humaine métahistorique :
Le chaos éructa
infernal et traversé d’éclairs
du ciel impie de l’homme
grondements et rugissements de bombes
brisèrent les murs ancestraux.
Le second élément est un court-circuit, une sorte d’hypercorrection de la mémoire et de la conscience historique : si les fascistes sont responsables des bombardements, il est logique que ce soient eux ou leurs alliés qui aient bombardé. Plus on identifie le fascisme et le nazisme au mal, et plus il est logique que ce mal leur soit attribué. De cette manière, la contradiction s’annule : nous n’avons plus à garder à l’esprit que ceux qui ont provoqué cette boucherie sont ceux qui étaient du côté de la raison. Comment admettre que ce sont les « bons », les « nôtres », qui ont détruit notre maison et assassiné notre famille ? Comment le canon qui nous tue peut-il être « sauveur » ?
Une narratrice, qui qualifie pourtant à plusieurs reprises les Américains de libérateurs, résout cette contradiction de manière exemplaire : à chacun son bombardement.
Clara Pagliarini : Quand nous avons été bombardés ici, chez nous [à San Lorenzo], c’étaient les Américains ; mais les bombardements à la Prenestina, c’étaient les Allemands, pas les Américains.
Giusy Incalza : À la Prenestina ?
Pagliarini : Oui, chez nous, c’étaient les Américains, les libérateurs.
Incalza : Mais qui a bombardé la Prenestina ?
Pagliarini : C’était les Allemands, pas les Américains.
Incalza : Et pourquoi les Américains à San Lorenzo et les Allemands à la Prenestina ?
Pagliarini : Parce qu’ensuite les Américains et les Allemands étaient d’abord alliés, ils étaient…Gianfranco Capozio : Et puis mon père creusait tout près, et on entendait, moi aussi j’entendais ces mots – si vous me le permettez, je les répète – d’une grand-mère avec un enfant qu’elle protégeait, la grand-mère est morte ensuite, et tout ce que nous entendions, c’était cet enfant qui criait pour qu’on le sorte de là. Mais nous ne sommes pas arrivés à le tirer de là. Cette voix, je l’ai ici, dans mes oreilles, en dialecte romain, cet enfant disait : « C’était les Américains, ces salopards », excusez l’expression, hein. « C’était les Américains, ces salopards. » Cet enfant-là. Et il est mort.
Non loin de là, un enfant de sept ans, Antonello Branca, demande à son père : « Mais s’ils sont venus pour nous libérer, pourquoi ils nous tuent ? » C’est la question clé, sans réponse, de toute « guerre juste » menée depuis les airs.
Extrait du chap. IX de son livre, Prendre la parole. L’histoire orale entre récits, imaginaires et dialogue
Du même auteur, lire en ligne sur Antichambre :
— « Témoignages de soldats d’une démocratie en guerre » (mai 2026)
— « Histoires représentatives : voler des fruits ou commettre son premier acte révolutionnaire » (février 2026)
Et la préface de son livre : « Entre récits, imaginaires et dialogues », Xavier Vigna, décembre 2025
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