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Les dictatures brûlent les livres, les marchés les noient

17 janvier 2026|

Le 3 décembre 2025 était organisée à l’Assemblée nationale, par la députée LFI Sarah Legrain, un deuxième colloque sur « La culture en danger ». Nous donnons ici une version revue et actualisée de la première intervention sur le livre dans une table-ronde qui réunissait Thierry Discepolo, Stéphanie Le Cam, Lise Mandel et Anaïs Massola.

Dans l’édition comme ailleurs et depuis longtemps, des entreprises commerciales en achètent d’autres. Mais dans l’édition française, jusqu’au milieu du siècle dernier, ces opérations sont assez rares. Ainsi, même le plus ancien des groupes, Hachette, n’acquiert aucun fonds important avant celui de l’éditeur de Jules Verne en 1914. Et pour ne citer que deux noms encore présents dans les librairies, les éditions La Pléiade et Tel ont été respectivement achetées en 1933 et 1941 pour devenir des collections chez Gallimard. Ensuite, c’est seulement dans les années 1950 que Grasset et Fayard d’un côté, Denoël et Mercure de France de l’autre, passent, respectivement, chez Hachette et Gallimard. La croissance rapide des Presses de la cité – créés en 1943 par Sven Nielsen, qui absorbe Perrin, Plon et Julliard dans les années 1960, Bordas et Dalloz dans les années 1980 – donne une image du modèle qui domine désormais.

Mais on doit dater de la fin des années 1990 l’accélération de la concentration : dans l’édition commale ailleurs, ce phénomène a pris une ampleur inédite avec l’expansion de la mondialisation néolibérale. En France, l’emballement date de l’émergence, à compter de 1997, du groupe multimédias imaginé par le mirobolant Jean-Marie Messier à partir de la Générale des eaux : Vivendi Universal Publishing – dont le pôle édition fut construit autour de la vénérable agence de presse Havas (créée en 1835), qui venait de reprendre les Presses de la Cité, devenues Groupe de la cité après la fusion en 1988 avec Larousse, Nathan, et le rachat, entre autres maisons, de Dunos, Robert Laffont et Masson. Ce qui donne déjà le tournis…

En 2002, aussitôt effondré le château de cartes transatlantique monté par Messier, Hachette (alors sous la direction de Jean-Luc Lagardère) en récupère le pôle éditorial, avec le soutien du président de la République Jacques Chirac. Mais deux ans plus tard, en vertu du règlement sur la concentration, la Commission européenne contraint Hachette à relâcher 60 % de Vivendi. Le lot est repris par le baron Seillière, à la tête de Wendel Investissement, sous le nom d’Editis, qu’il revend, quatre ans plus tard et après avoir acquis une dizaine de nouvelles maisons, au groupe espagnol Planeta, spécialisé dans le transport aérien. C’est à ce groupe qu’en 2018 Vivendi, désormais aux mains de Vincent Bolloré, rachète Editis. Et c’est six ans plus tard que ce dernier reprend Hachette, en étant lui aussi forcé par Bruxelles de revendre Editis.

S’il est difficile de suivre cette farandole, on voit bien quel système a permis au milliardaire breton d’atteindre la position qu’il occupe désormais. C’est pourquoi toute critique qui épargne l’organisation qui a produit cette situation et les principaux acteurs qui en bénéficient participe à sa perpétuation.

D’autant plus que ces dernières années connaissent une ampleur inédite des rachats, désormais par groupes entiers : en 2012 Flammarion par Gallimard (avec des capitaux de LVMH), qui donne naissance à la holding Madrigall ; la même année, Payot-Rivages par Actes Sud ; cinq ans plus tard, Seuil-La Martinière par Média-Participations ; et l’an dernier les groupes Bourgois et Humensis (dont les PUF), respectivement par Madrigall et Albin Michel.

On peut dater de la traduction en 1999 du livre d’André Schiffrin, L’Édition sans éditeur, la prise de conscience, en France, du danger que la concentration fait peser sur l’édition. Schiffrin avait quitté, à la suite de son rachat par le géant américain Random House, la prestigieuse maison Pantheon Books qu’il avait dirigée (après son père, Jacques Schiffrin, par ailleurs fondateur de La Pléiade), pour créer en 1991 à New York une maison d’édition sans but lucratif, The New Press. Sous la formule « l’édition sans éditeur », qui parle d’elle-même, Schiffrin décrit le fonctionnement des groupes éditoriaux, importé des États-Unis, qui domine désormais le paysage français : une production soumise à un contrôleur de gestion dont les yeux sont rivés sur la croissance à deux chiffres exigée par les actionnaires. À ce modèle, Schiffrin opposait l’édition indépendante.

La définition de l’« indépendance » est un enjeu. En 2004, c’était déjà un quarteron de « grands indépendants », dont Seuil et Gallimard, qui montait à Bruxelles pour arracher à Hachette, au nom de l’« indépendance éditoriale », une partie de la dépouille de Vivendi. Mais vingt et un ans plus tard, le 20 octobre dernier sur France Culture, à la question sur les « grands mots qui pourraient caractériser » Flammarion, sa PDG répond : « C’est une maison indépendante. Et aujourd’hui c’est drôlement important. Cette indépendance, elle nous permet d’être libres. Ça veut dire que nos limites, c’est celles de notre imagination. » Ce qui est surtout « drôle », c’est que le groupe Flammarion a été racheté par l’italien RCS-MediaGroup en 2000, qui l’a revendu, comme on l’a vu, à Gallimard en 2012.

Cette vision de l’indépendance, que promeut servilement Livres Hebdo, est parfois joliment définie comme l’« indépendance du cœur et de l’esprit »1Sur la vision par Livres Hebdo de l’indépendance éditoriale, lire « La dépendance, c’est la liberté. L’indépendance, c’est l’esclavage », Antichambre, février 2025.. Au-delà de l’impression de découvrir un nouveau slogan orwellien – « La dépendance, c’est la liberté, l’indépendance, c’est l’esclavage » –, si cette logique était prise au sérieux, elle ferait des maisons dépendantes de groupes des maisons indépendantes et de leurs employés les plus libres de tous les éditeurs. Et après tout, ce n’est pas faux : la directrice de Fayard, qui fait tant scandale depuis l’édition du premier livre de Jordan Bardella, n’est pas moins indépendante aujourd’hui chez Hachette que lorsqu’elle publiait, en toute indépendance déjà, Éric Zemmour et Philippe De Villiers chez Albin Michel – où sont parus cinq titres du premier (2012-2018) et vingt-trois du second (1989-2021).

Essayons de sortir de ce paradoxe en chiffrant la concentration : les dix principaux groupes français produisent 90 % du marché du livre et quatre d’entre eux (Hachette, Editis, Madrigall, Média-participations) en contrôlent 70 % – et 80% de la distribution. (À tire de comparaison, dans le cinéma, la distribution atteint en France une concentration de 20 % et la commission européenne juge qu’un taux de 40 % est excessif…) Si Hachette affiche un chiffre d’affaires supérieur à celui des trois autres (2,87 Md€ contre 2,10 Md€), le plus petit de ces chiffres d’affaires est d’un rapport de 100 à 600 avec ceux des plus gros indépendants ; tandis que les quatre premiers groupes cumulent un chiffre d’affaires presque cinq fois supérieur à celui de tous les autres éditeurs réunis (4,97 Md€ contre 1,07 Md€). Deux chiffres encore pour donner une image de l’accélération de la concentration : sur les 200 premiers éditeurs français du classement par chiffre d’affaires, 166 étaient indépendants en 2009, contre 105 en 20252Ces chiffres sont issus de la synthèse de Merlin Jacquet-Makowka, « Mécanique, heurts et malheurs de la concentration éditoriale », Antichambre, novembre 2025/..

C’est cette réalité que décrit la carte « Édition française, qui possède quoi ». Encore n’est-elle pas complète puisque, si elle présente les principaux groupes (à l’exception des industriels du livre scientifique et pratique, Relx et Lefebvre Sarrut), sont absents les éditeurs indépendants en scolaire, beaux livres, BD ou jeunesse (et donc les groupes Delcourt et Bayard, spécialisés dans ces domaines). Ce qui signifie qu’une carte mentionnant l’ensemble des indépendants serait deux à trois fois plus grande et presque entièrement occupée par ce derniers.

Cette carte proposant aussi une entrée chronologique, on voit bien que les groupes sont devenus ce qu’ils sont – assez récemment, comme on a vu – en s’abreuvant au renouvellement régulier de nouvelles maisons, dont ils absorbent le chiffre d’affaires (qui leur permettra d’en acheter de nouvelles) en même temps que la créativité (pour corriger la stérilisation qu’impose la logique de profit).

Entre autres choses que cette carte ne montre pas, ce sont, au niveau de concentration atteint par l’édition, les conditions de précarité imposées aux indépendants — conditions qui facilitent leur rachat. Pour paraphraser le concept d’économie politique forgé par Karl Marx, on peut parler d’une « armée de réserve d’éditeurs », dont les grands groupes disposent selon leur besoin, en les diffusant ou pas, et en les rachetant selon les besoins des uns et l’épuisement des autres.

Mais entre autres choses que cette carte montre, c’est la vivacité de l’édition indépendante, fruit d’une réalité fondamentale : les usines éditoriales des groupes ne sont pas nécessaires pour faire des livres, quels qu’ils soient, et surtout pas pour bien les faire.

Sur la base de ce diagnostic, nous avons formulé quelques suggestions pour corriger les conséquences de ce dysfonctionnement du monde éditorial français, passé en un demi-siècle d’un écosystème assurant la diversité de création (que le Centre national du livre et le ministère de la Culture se donnent comme mission de protéger) à un parc à thème bétonné.

Commençons par donner un statut juridique à l’édition indépendante3Nous développons ici des idées présentées lors d’une intervention, le 21 février 2025 aux IIe Assises de l’édition indépendante : « Pour un statut d’éditeur indépendant », Antichambre, 23 février 2025. . Un statut qui pourrait, comme l’a déjà évoqué le directeur du livre et de la lecture au ministère de la Culture, « être inscrit dans notre constitution, parce qu’après tout, le livre, c’est aussi un moyen de communiquer et de former l’opinion4Déclaration de Nicolas Georges lors des premières Assises de l’édition indépendante, à Aix-en-Provence, en fin de matinée le 12 février 2023. ».

On pourrait partir de la définition élémentaire que donne d’un éditeur indépendant le centre national du livre (CNL) : ne pas être la propriété (même partielle) d’un groupe éditorial ou de l’État (d’une collectivité territoriale ou d’un établissement public) et ne pas dépasser le chiffre d’affaires annuel de dix millions d’euros – en multipliant par vingt le maximum proposé par le CNL, comme le propose la Fédération des éditeurs indépendants (Fédéi), qui a aussi retenu cette définition.

Associons ensuite à ce statut une série de mesures, indispensables pour qu’il ait des effets sur le monde éditorial :

— Puisque, comme on le dit au ministère de la Culture, « le livre est aussi un moyen de former l’opinion », aux médias indépendants ajoutons l’édition indépendante, elle aussi protégée au nom de la liberté d’opinion et bénéficiant du régime fiscal spécifique dont bénéficient les médias.

— Renforçons la protection de la diversité de création (exigence du ministère de la Culture et du CNL) en réservant les aides publiques aux éditeurs indépendants ; faisant ainsi cesser cette contradiction : la concentration éditoriale, agent majeur de la bétonisation de la bibliodiversité, nourrie par l’argent public.

— Pour répondre à la fois à la demande, formulée par le Syndicat de la librairie française en juin 2024 – une « baisse drastique de la production de livres » – et au souci réaffirmé par le CNL et le ministère de la Culture, de l’impact écologique (14 % du flux envoyé en librairie est pilonné, soit plus de 25.000 tonnes de livres) : instaurons une taxe sur la surproduction.

— Dans la même idée, la publicité étant un accélérateur de la consommation de biens incompatibles avec les contraintes environnementales et répondant moins aux besoins sociaux et qu’à des soucis mercantiles, interdisons à nouveau la publicité et pas seulement à la télévision (rétablie en 2004 pour le livre sous pression de la Commission européenne).

— Parce que le commerce du livre, producteur de culture et d’information, n’est pas un commerce comme les autres, ajustons les tarifs postaux à ce produit particulier : ce qui existait, jusqu’en juillet dernier pour l’exportation de la culture française et que proposent actuellement l’Allemagne et l’Italie.

— La loi sur le prix unique du livre, déterminante pour l’écosystème de la librairie (rappelons qu’il y a plus de librairies à Toulouse ou Marseille qu’à New York ou Londres), doit être poursuivie pour répondre à une situation inédite en 1981 lors de sa création – sous le ministère Lang et à l’instigation du directeur des éditions de Minuit, Jérôme Lindon. La logique de cette loi doit être étendue à la face la plus cachée de la concentration, celle de la distribution : d’abord en bridant la possibilité de jouer sur la remise faite aux libraires, levier utilisé par les groupes pour imposer leur production jetable5Au défaut près de la focalisation, comme son titre l’indique, sur « Bardella, Sarkozy… Comment Fayard, propriété de Bolloré, inonde certaines librairies et fausse le marché du livre » (20Minutes.fr), l’article d’Émilie Petit donne une image précise de la situation des libraires indépendants face à la grande distribution. – signalons qu’au Québec les diffuseurs sont contraints d’accorder à tous les libraires la même remise.

— Et puisqu’on s’inquiète de la taille atteinte par Hachette, – du moins depuis que ce groupe est aux mains de la famille Bolloré (rappelons que son chiffre d’affaire est aussi important que celui de ses trois challengers) –, nationalisons sa distribution, qui correspond au tiers de son chiffre d’affaires en France. En rappelant que ce projet était déjà, en 1944, au programme du Conseil national de la Résistance (CNR).

Cette dernière mesure suggère la suite : réduire la concentration horizontale et verticale en limitant la possibilité pour un groupe éditorial de posséder médias, diffusion-distribution et chaînes de librairies. Car il s’agit moins de détruire ces groupes que de les protéger de la logique de concurrence où ils sont pris. Et dont la guerre de surproduction qu’ils mènent est l’indice le plus flagrant. Avec cette conséquence paradoxale pour la culture en démocratie : les dictatures brûlent les livres, les marchés les noient6Cette formulation est librement adaptée de l’un des épatants aphorismes de Jean Zéboulon, Pensées pour moi-même & quelques autres, Harpo&, 2010..

Thierry Discepolo
Version revue et complétée d’une intervention, le 3 décembre 2025, à l’Assemblée nationale, lors du deuxième colloque organisé par Sarah Legrain sur « La culture en danger ».
Du même auteur, lire La Trahison des éditeurs (2011, 2017, 2023)

Sur les mêmes sujets, lire en ligne :
— « Mécanique, heurts et malheurs de la concentration éditoriale (I) et (II) », Merlin Jacquet-Makowka, Antichambre, décembre 2025
— « Ce que “Bolloré” fait au livre, aux éditeurs et aux auteurs. 1 », Thierry Discepolo, «Contrebande »-Le Monde diplomatique, 9 mai 2025.
— « Éditions indépendantes : l’union libre face aux oligopoles », Olivier Villepreux, Blast, 26 février 2025.
— « L’arbre qui dévoile la forêt » (Antichambre, décembre 2024)

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