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Les enfants du Père Noé, ou Comment la Terre fut cramée

4 septembre 2018|

Peu d’écologistes, à ma connaissance, se sont avisés jusqu’ici que leur mouvement (quelle que soit la diversité de ses courants) était une version modernisée et sécularisée de la religion des siècles passés. Une version de plus, faudrait-il dire, qui vient s’ajouter à la liste déjà fort longue des doctrines censées donner du sens à l’aventure humaine…

Certes nos écologistes actuels sont trop rationnels, voire rationalistes, pour penser expressément leur conviction profonde en termes de foi dans une mission salvatrice qui leur aurait été confiée par Dieu lui-même ou l’un de ses envoyés, au sommet de quelque montagne ou sur la rive de quelque fleuve. On n’a pas encore entendu de prophète de l’écologie déclarer publiquement que le Tout-Puissant lui avait donné l’ordre de construire une arche géante pour sauver du déluge imminent un couple de chaque espèce vivante.

Pourtant, c’est bien quelque chose d’analogue, dans son esprit sinon dans sa lettre, que propose l’écologie, comme avant elle tous les grands projets civilisateurs. On pourrait voir l’archétype de ce genre de démarche dans le récit biblique de la Genèse que nous nous permettrons de rappeler ici en prenant quelques libertés :

« Dieu constata que l’Humanité, qu’il avait déjà chassée précédemment du jardin d’Eden à cause de ses dérèglements, était toujours aussi corrompue, et même bien davantage, et que le monde était incapable de vivre autrement que dans la fureur de la violence et dans la puanteur du Péché. Alors Dieu, qui était un partisan des solutions radicales et pas du tout un social-démocrate, comprit que pour mettre fin à l’effroyable pollution matérielle et morale de la Planète, il ne pouvait s’en tenir à d’hypocrites demi-mesures. Il était temps, pensa-t-il, d’arrêter une expérience qui avait irrémédiablement mal tourné. “Je vais karchériser toute cette vermine”, dit-il en réglant son nettoyeur haute pression à la puissance maximum. C’est alors qu’un de ses lieutenants, l’ange Gabriel, à moins que ce ne fût Mikael, le préposé aux grandes pluies, lui fit remarquer qu’il existait quand même, parmi cette multitude de créatures incurablement perverties, quelques justes dignes d’être sauvés, telle la famille Noé.

Dieu, en vrai père qu’il était, sévère mais bon et juste, fit droit à l’objection angélique. Il convoqua Noé et lui dit : “Je m’apprête à karchériser le genre humain pendant quarante jours et quarante nuits, pour le laver une bonne fois de ses péchés et débarrasser la planète de ses immondices. Mais puisque toi et ta famille vous avez toujours vécu comme des justes, avec simplicité, tempérance et sobriété, j’ai décidé de vous épargner. Vous formerez le nouveau noyau initial de ma colonie de peuplement. Construis un paquebot de croisière capable d’accueillir dans ses innombrables étages et cabines des représentants de toutes les espèces animales vivantes.

— Même des parasites comme les morpions et les tiques ? demanda Noé un peu décontenancé.

— Crois-tu sérieusement qu’on puisse tenir ces insectes pour aussi abjects et redoutables que des banquiers de la City, des dirigeants socialistes, ou des journalistes de la presse audio-visuelle ; crois-tu qu’on puisse sans iniquité leur réserver le même sort ?” rétorqua Dieu en fronçant le sourcil.

Noé, confus, dut convenir qu’en effet, il fallait sauver les chiens avec leurs puces et noyer les grands patrons avec leurs journalistes.

— Quand le déluge sera terminé, poursuivit Dieu, et que vous serez au sec sur le mont Ararat, débarquez tous, répandez-vous et repeuplez la Terre. Mais souvenez-vous bien, toi et tes descendants, que je vous ai laissé les clefs de la maison et donné mandat de l’administrer pour le bien du peuple entier et non dans l’intérêt de quelques élites petites-bourgeoises au service des grandes crapules bourgeoises. Tenez-vous le pour dit et gouvernez bien la maison. Montrez que vous êtes dignes de l’appellation qu’on vous donnera, celle d’“écologistes”, ajouta Dieu qui aimait bien montrer qu’il maîtrisait les langues du futur aussi bien que les anciennes. Si vous deviez une fois de plus me décevoir, la punition serait terrible. Ce n’est pas au karcher mais au lance-flammes que je reviendrai nettoyer votre “horrible sentine de vices, de folie, de misère et d’infection”, comme le dira un jour, le grand Jaurès, pour qui d’avance je ressens, je l’avoue, une certaine dilection.

Et Dieu mit son nettoyeur en marche… »

Quelques millénaires après cet épisode de la Genèse (mais les millénaires terrestres ne sont guère que des journées célestes), Dieu demanda à Gabriel qui rentrait justement d’une mission sur la Terre : « Eh bien, comment se comportent nos écologistes ?

— Hélas, Seigneur, tes craintes étaient fondées, l’écologie est devenue une religion comme les autres, une espèce de rhétorique tartuffarde, qui consiste à invoquer sans cesse le Bien commun et la Vertu, sans en tirer les conséquences. Tout le monde voit bien que le système capitaliste va dans le mur. Mais personne ne veut ni ne peut plus arrêter la machine infernale qui roule véritablement à tombeau ouvert. La plupart des gens sont devenus schizophrènes : ils profitent de cela même qu’ils condamnent. Comme l’a reconnu l’un de mes informateurs, un essayiste publié chez Agone, “Nous voyons ce qui est bien, et nous y souscrivons, mais nous faisons le mal. Le système est le plus fort”. C’est terrifiant !

— Personne, dis-tu ? Pas un seul juste parmi les descendants de Noé ? De Sem ? De Cham ? De Japhet ?

— Ben si, ouais, quelques-uns, çà et là, qui se battent avec l’énergie du désespoir. On les appelle “Décroissants”…

— Bon, remonte sur ton scooter spatial photonique et retourne voir ces héroïques Décroissants. Dis leur de revêtir immédiatement une combinaison ignifugée. Quant aux autres, j’arrive : je vais leur montrer de quel lance-flammes je me chauffe, et ce que j’en fais, de leur système ! Ils ne pourront pas dire que je ne les avais pas prévenus. »

Alain Accardo

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Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois de juillet 2016.

Du même auteur, dernier livre paru, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », 2013).