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Les haines de l’avant-garde intellectuelle parisienne

30 septembre 2018|

Il y a huit ans, la tournée à Paris de Noam Chomsky, qui n’était pas venu en France depuis trente ans, fut l'occasion d'un exercice exemplaire de détestation. Trois pages du Monde des livres pour convaincre ses lecteurs qu’ils doivent oublier Noam Chomsky. Portrait d'une haine exemplaire.

En quatre jours et cinq réunions publiques, près de quatre mille personnes avaient accueilli le linguiste et activiste anarchiste américain *. D’habitude, ce genre de presse se contente de passer sous silence ce qu’elle ne juge pas digne de ses colonnes ; ou de lui consacrer un coin de page. C’est d’ailleurs par là qu’avait commencé un journaliste du Monde envoyé ne pas rendre compte de la première intervention publique de Noam Chomsky au Collège de France. Remplir pareil cahier des charges demande un certain talent. On va le voir, autant de pelle que de poignard, entre le fossoyeur et l’intellectuel à gage.

Pour cette mission, Le Monde ne pouvait envoyer que son meilleur élément. Ce fut Jean Birnbaum. L’homme de la situation : fils prodigue du politologue bien connu Pierre Birnbaum, ancien militant de Lutte ouvrière, passé un temps par la radio via le « Stacatto » d’Antoine Spire, recruté au Monde par Edwy Plenel… On ne peut douter de ce montage de duplicités. Il a déjà fait ses preuves. D’ailleurs, Le Débat, vient de sélectionner Jean Birnbaum parmi la « génération 2010 » de ceux sur qui Marcel Gauchet et Pierre Nora comptent pour nous dire « De quoi l’avenir sera-t-il fait ». À l’aune de la liste des lauréats de 1980 (Alexandre Adler, Pascal Bruckner, François Ewald, Alain Finkielkraut, Luc Ferry, etc.), autant dire que Jean Birnbaum compte déjà parmi la future élite réactionnaire *.

En attendant que se réalise cette prophétie sans risque, le matin du 28 mai 2010, Jean Birnbaum était venu faire un tour au colloque « Rationalité, vérité et démocratie », où Noam Chomsky devait prendre la parole. De sa première visite, le journaliste n’en tire qu’un pastel : « Les débats étaient riches et l’ambiance bon enfant * » ; et ça n’est pas faux : on raconte qu’un photographe de Libération demandait à toute personne qui s’approchait de la tribune lequel était Noam Chomsky… Quant au contenu des six heures d’interventions et de débat, les lecteurs du Monde n’en liront qu’une phrase tissée de poncifs *.

Pour cette première manière de couvrir le séjour de Noam Chomsky, Jean Birnbaum s’est érigé en porte-parole des anarchistes spoliés par le Collège de France suivant un raisonnement que George Orwell a résumé par la formule « La paix, c’est la guerre » dans son roman 1984. Ainsi un journal qui a ignoré la visite de Chomsky avant d’organiser son exécution défend-il ses « fans » contre l’institution qui lui a consacré une journée de colloque…

Admirons le double langage : Le Monde s’appuie sur « la plus pure tradition chomskienne » ; Le Monde comprend le « désarroi […] bientôt mué en colère » d’une dame qui ne comprenait pas l’anglais ; Le Monde s’émeut de la « conférence d’un penseur anarchiste […] ainsi cadenassée » ; Le Monde s’attriste des grilles fermées, « à l’aide d’une grosse chaîne, [par] la société DMH sécurité, spécialement recrutée pour l’occasion »* ; Le Monde critique l’entorse faite à la « vénérable institution où l’“entrée libre” est une longue tradition »*.

Pendant deux colonnes de vingt centimètres, Le Monde n’est plus le quotidien qui accompagne si intelligemment les mutations du capitalisme, le développement des politiques sécuritaires et la destruction du service public… Pareil montage demande une disposition intellectuelle et politique tout à fait particulière.

Deux jours plus tard, c’est un autre lauréat de la « génération 2010 » sélectionné par Le Débat qui prenait le relais : Éric Aeschimann titrait son article comme on désigne quelqu’un à la vindicte : « Chomsky s’est exposé, il est donc une cible désignée*. » Si Le Monde avait d’abord tenu la pelle, Libération légitimait le tir à vue.

Voyons maintenant comment le premier a mené à bien ce programme.

Reconnaissons une chose au journaliste du Monde qui n’aime pas les sandwiches : il n’a pas volé ses notes de restaurant. Pour remplir sa mission, en plus de s’être adjoint un petit pigiste *, d’avoir assisté aux conférences organisées par le CNRS, par Le Monde diplomatique et par le Collège de France, il a interviewé les linguistes Jean-Claude Milner et Pierre Pica, les éditeurs André Schiffrin (The New Press) et François Gèze (La Découverte), enfin le militant multi-cartes Christophe Aguiton. Tous enrôlés sur trois pleines pages pour aider le Mondeslivres à nous convaincre qu’en politique, comme en linguistique, Chomsky est dépassé. Pareil tir de barrage est difficile à comprendre. Mais Jean Birnbaum en donne un début d’explication : « Hélas, Chomsky a refusé d’intégrer à {son} programme un entretien avec Le Monde. *»

Il n’est pas certain que le patron de La Découverte en gardien des cendres de Pierre Vidal-Naquet soit heureux du rôle qu’on lui fait jouer*. Mais un éditeur sérieux ne peut rien refuser au Mondeslivres. De son côté, André Schiffrin a rédigé une mise au point tout à fait claire sur la manière dont Birnbaum a trafiqué ses propos*. Quant à Pierre Pica – celui qui dit avoir noué, depuis 1985, des « liens solides » avec Chomsky –, difficile de ne pas penser à l’adage : « Protégez-moi de mes amis ; mes ennemis, je m’en charge. » Peut-on espérer que ça serve de leçon aux prochaines victimes à qui le Mondeslivres va proposer une interview ?

Évidemment, pour le journaliste qui n’aimait pas les sandwiches, refuser de collaborer se paye au prix fort. Ainsi d’avoir dû quémander auprès de Jean-Jacques Rosat (qui n’avait aucune raison de lui faire cette confiance) le texte de la conférence que donnerait Noam Chomsky au Collège de France*. Ou encore, la veille du jour où devaient paraître ses trois pages si bienveillantes, lorsque Jacques Bouveresse, qui a refusé de répondre par téléphone à des questions aussi simples que, par exemple, celle de savoir quelle relation il peut y avoir entre la contribution que Chomsky a apportée à la linguistique et ses prises de position politiques, n’a pas non plus accepté qu’une partie quelconque de leur entretien, qui a duré près d’une demi heure, soit citée – n’ayant évidemment aucun droit de regard sur ce qui serait finalement imprimé. Comment ça, le titulaire de la chaire de philosophie du langage et de la connaissance du Collège de France n’avançait pas en confiance avec l’envoyé d’un journal qui l’accusa d’antisémitisme*, et il manquait de générosité alors que ce même journal s’applique à ignorer, d’un livre sur l’autre, tout son travail de philosophe ?

Il faut dire que Jean Birnbaum n’est pas habitué qu’après avoir insulté quelqu’un celui-ci ne vienne pas lui manger dans la main au premier coup de sifflet. Ainsi Alain Badiou, dont Birnbaum avait jugé les procédés « détestables » et « déshonorants », les propos faits d’« amalgames polémiques, {de} raccourcis fallacieux et {de} propositions équivoques », l’« écriture pamphlétaire, à la fois roublarde et outrée », ne « recul{ant} devant aucune facilité et se compla{isant} dans les allusions obscènes » *… Bref, en automne, Birnbaum faisait ainsi part de son malaise devant le « ton » que le philosophe de la rue d’Ulm adoptait pour parler du président des Français. Et, au printemps suivant, Badiou devisait avec Birnbaum de philosophie et de littérature, de mathématique et de poésie*.

Voilà bientôt vingt-cinq ans, Guy Hocquenghem adressait aux générations futures une Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col mao au Rotary. Il y fustigeait ceux qui avaient renié les idéaux de Mai 68 et tout projet de transformation sociale ; qui avaient retourné leur veste révolutionnaire pour les habits du conformisme petit-bourgeois ; qui s’étaient mis au service de la modernisation du capitalisme par le parti socialiste. Si Hocquenghem s’adressait à ses « frères » d’une génération marquée par le reniement – de BHL à Glucksmann en passant par Benny Lévy, de Kouchner à Serge July en passant par Debray, Sollers, etc. –, c’est à titre de « pères » que Jean Birnbaum s’adresse aux mêmes personnages dans une brochure sur les « Maoccidents »*. Le ton critique cache mal l’admiration filiale de l’apprenti. Fustige-t-il vraiment Jean-Claude Milner d’être passé de Mao à Maurras * ? Et en retour Milner lui reproche-t-il d’être qualifié de « petit-bourgeois fier de l’être », de « néoconservateur à la française »* ? Rien de tout cela. Quand Birnbaum a besoin de « la plume martiale de Jean-Claude Milner* », ce dernier, un doigt sur la couture du pantalon, répond présent* !

Et Milner est bien l’homme de la situation. Voici comme le jeune héritier présente le néoconservateur type : « Le scepticisme envers les Lumières, la critique de la raison progressiste, […] le procès de l’individu démocratique et sa prétention à l’émancipation, […] l’insistance sur les racines spirituelles de toute nation qui se respecte.* » Autant dire l’antinomie, point par point, de Noam Chomsky : rationaliste issu des Lumières ; anarchiste confiant dans l’émancipation de l’individu au sein d’une démocratie réelle ; internationaliste accompli.

Dans sa version française, dont le maurassien Milner est le plus beau spécimen, le néoconservateur tient « l’argumentation [pour] d’autant plus efficace qu’elle ignore les données effectives* ». Là encore, rien de plus étranger à Chomsky, pour qui les faits et les arguments sont la base de toute réflexion sérieuse *.

Enfin, « nationaliste intégral », le « Maoccident est un Français forcené » pour qui « Paris reste le centre du monde »*. On comprend mieux l’accusation de « provincialisme » que Milner porte sur le linguiste américain ; comme sa défense de la French theory que Chomsky ne prend pas au sérieux. On se demande en revanche ce qui permet à Milner d’attribuer à Chomsky l’idée que l’« État en tant que tel est voué à mal faire* » – mais pourquoi prendre au sérieux les « arguments » de quelqu’un pour qui, comme l’explique Birnbaum lui-même, « l’argumentation est d’autant plus efficace qu’elle ignore les données effectives » ?

C’est évidemment lui faire beaucoup d’honneur que chercher de la cohérence dans les propos douteux rassemblés par Birnbaum pour remplir trois pages de presse. Pourtant, le jeu d’alliance qu’on voit se tisser, des anciens maos aux nouveaux conservateurs, de la critique de tout projet d’émancipation collective à l’apologie du quarteron d’intellectuels parisiens qui ont initié le postmodernisme, des anciennes aux nouvelles avant-gardes, des mandarins de l’Académie aux jeunes ambitieux de l’université ou du journalisme… Ce jeu d’alliances montre comment, désormais, les ruptures politiques majeures ne passent pas tant entre droite et gauche qu’entre renouvellement des avant-gardes éclairées et soutien des mouvements d’émancipation de masse ; entre relativisme postmoderne et défense du sens commun. Les premiers participent à maintenir en place l’ordre social le plus inégalitaire, contre lequel luttent les seconds.

Voilà ceux que sert et à quoi sert un auteur comme Noam Chomsky, que Jacques Bouveresse a invité en France. Et contre quoi les acteurs de ces trois pages du Mondeslivres sont à la pointe de la réaction.

Thierry Discepolo

Première parution le 6 juin 2010 dans Article 11
Sur le même sujet, lire aussi :
— Jean-Jacques Rosat, « Histoire du journaliste au “Monde des livres” 
qui n’aimait pas les sandwiches» ;
— Jean-Matthias Fleury, « Chomsky était à Paris : circulez ! Il n’y avait rien à voir ! »