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Les hirondelles ne font toujours pas le printemps [LettrInfo 23-X]

Voilà un mois (et trois jours) que Philippe Sollers disparaissait. Dans un bel ensemble les médias, de toutes tailles, périodicités, localisations et allégeances ont décliné la tristesse officielle de son employeur. Suivant la tradition et sans la moindre fausse note, la plupart ont reproduit la fiche donnée par l’AFP, qui reproduisait elle-même le faire-part patronal. Comme d’habitude ?

Un quotidien parisien a quand même dérogé : le Mondeslivres, qui a offert ses colonnes à un pilier de L’Infini (revue fondée et dirigée par Sollers), auteur d’une hagiographie de Tel quel (revue fondée et dirigée par Sollers) publiée chez l’éditeur de Tel quel dans la collection d’un ancien membre de Tel quel.

Ne croyons pas qu’au Monde on se vautre dans le conformisme et la connivence à chaque oraison funèbre : par exemple, à l'occasion du décès de François-Xavier Verschave, le quotidien donna une nécrologie d'une rare malveillance. Il est vrai que cet auteur, par ailleurs assez peu mondain, indécrottable tiers-mondiste et infatigable critique de la Françafrique, n'avait pas de la politique française en Afrique une vision aussi accommodante que Le Monde

De même, le décès du sociologue Pierre Bourdieu donna au quotidien vespéral une occasion de rompre avec la tradition de l’hommage de complaisance : deux pages filandreuses qui relèvent du règlement de compte qu’on réserve courageusement aux ennemis quand on est sûr qu’ils ne pourront pas répondre.

On doit à Pierre Bourdieu un portrait de Sollers qui tient de l'hommage funèbre, mais du vivant du concerné, qui lui survivra vingt-huit ans, du moins biologiquement : « Sollers tel quel » – que nous redonnons complété d'un demi-siècle de « Cursus honorum sollersien (1957-2007) », pour illustrer l'ampleur sans équivalent des retournements de veste dont est faite la carrière de ce type de personnalité des lettres.

Avant ce triste événement, le printemps était plutôt léger – sans penser aux alertes de sécheresse qui font sourire les climato-sceptiques ni à la défaite de 90 % des salariés qui espéraient ne pas travailler jusqu'à l'épuisement pour maintenir le niveau de vie des rentiers.

Un printemps qui aurait pu être plus joyeux encore pour l’éditeur, à qui le monde du cinéma avait promis de mettre en valeur deux livres de son catalogue. D’abord un blockbuster français d'après Les Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas. Ensuite une mini-série made in USA inspirée de l'action de Varian Fry à Marseille en 1941. Grosses déceptions.

Grâce toutefois à Marianne pour son interview d’Évelyne Pieiller, autrice de Mousquetaires et Misérables, pour remettre un peu de sens, d’histoire, de littérature et de politique dans ce film passé complètement à côté d’un roman dont la valeur première est la fraternité. Et d’un auteur dont on veut oublier que la littérature est nourrie d’une jeunesse sur les barricades qu’il n’a jamais reniée. Mais soyons optimiste : on dit que Les Trois Mousquetaires ne s’était pas autant vendu depuis des années — en espérant que sa lecture efface le film, dont l’affiche sert de couverture à sa réédition par l’industrie éditoriale.

Pire traitement encore, si c’est possible, a été réservé par la plateforme Netflix au récit que Varian Fry donne, sous le titre Livrer sur demande, de son opération de sauvetage de plus de deux mille indésirables à l’ordre nazi. Il aurait pourtant suffi de forcer sur le côté people de l’aventure – qui s’y prête, avec son irrésistible liste d’exfiltrés (dont Hannah Arendt, André Breton, Marcel Duchamp, Max Ernst, Marc Chagall, Claude Lévi-Strauss, André Masson, Peggy Guggenheim, Max Ophüls…). Les éditeurs n’étaient pas jobards au point d’espérer que le scénario illustre ce moment de “résistance avant la Résistance”, alors que les États-Unis fermaient leurs frontières aux syndicalistes, socialistes et juifs qui fuyaient l’avancée de l’armée allemande. Mais les créatifs de l’industrie vidéo à la demande ont fait du zèle : « Une distraction ennuyeuse et convenue, qui écarte jusqu’à l’ombre de tout risque du moindre questionnement historique. N’est-ce pas ce qui porte en germe tous les révisionnismes ? »

Entre autres tendres reproches à notre dernière LettrInfo, celui d’avoir fait preuve d’angélisme, d’être passé à côté de l’essentiel. Notre insistance sur la médiocrité, flagrante, de la littérature ministérielle aurait passé sous silence une prévarication, sinon une corruption de fonctionnaire. Ce qui n’est pas faux… D’autant que le bougre et son éditeur n’en sont pas à leur coup d’essai : ce sont dix titres de Bruno Le Maire qui sont parus chez Gallimard, dont trois rééditions et deux volumes de mémoires — humblement précoces pour quelqu’un né en 1969… Il est certain qu’être l’obligé d’un membre du gouvernement ne doit pas être inutile dans la lutte que mène Antoine Gallimard contre la concentration éditoriale – par exemple en soutien des efforts de Bernard Arnault, propriétaire de 10 % de Madrigall (holding Gallimard-Flammarion), pour “sauver” ce qui peut l’être de la dépouille d’Editis.

Ne donnons pas à ces manigances trop d’importance. Après tout, qu’un grand groupe éditorial ou l’autre grossisse ne doit pas masquer le seul enjeu : que tous rapetissent ! Et la littérature polissonne du ministre graphomane sera aussi vite oubliée que l’essai d’un ministre macronien paru chez Gallimard : sous le titre École ouverte, le programme du fossoyeur de l’école publique aurait eu moins d’acheteurs que le dernier film de Bernard-Henri Lévy a eu de spectateurs — ce qui est certainement exagéré.

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Sur Philippe Sollers, lire :
— « Sollers tel quel, suivi de Cursus honorum sollersien (1957-2007) », par Pierre Bourdieu (Au jour le jour, juin 2023)

Sur Dumas (et Hugo) en auteurs populaires, lire :
— « Les Trois Mousquetaires, ou Comment trouver du plaisir à vivre dans un monde décourageant », par Évelyne Pieiller (Au jour le jour, mai 2023)

— « La marque du siècle », Ventilo (novembre 2022).

— « Parler pour les vaincus », Le Canard enchaîné (novembre 2022).

— « Beautés et colères contagieuses », entretien du Matricule des anges.

— « Entretien avec Olivier Barbarant”, revue Commune.

— « La rencontre du peuple et de la littérature », En attendant Nadeau.

— La chronique de Philippe Lançon dans Charlie Hebdo.

Sur Varian Fry, lire :
— « Transatlantique, ou Comment Netflix réécrit l’histoire de l’Occupation », par Thierry Discepolo (Politis, 6 juin 2023)
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— « “La vie imaginaire de Varian Fry », par Phyllis Chesler (Tablet Magazine, mai 2023)
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— « Varian Fry, ou Une lueur vive dans la nuit (I) » et (II) par Charles Jacquier (Au jour le jour, juin 2023)
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— « Varian Fry, ou L’héroïsme ordinaire d’un jeune Américain à Marseille », par Édith Ochs (Au jour le jour, mai 2023)
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— « Avant la fiction de Netflix, l’autobiographie de Varian Fry qui a inspiré (de loin) la mini-série Transatlantic », par Thierry Discepolo (Au jour le jour, mai 2023).