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Les leçons de la rue d’Aubagne (Marseille)

14 octobre 2022|

En ouvrant son livre avec l’effondrement perpétuel de la grande ville portuaire du Sud de la France, Olivier Barancy illustre ce qu’il faut faire et surtout ne pas faire pour rendre une cité à sa fonction : un lieu où vivre en société.

Amsterdam, Cadix, Marseille, Naples. Qu’ont en commun ces villes ? Ce sont des cités anciennes, des ports européens, des lieux habités, dynamiques et visités depuis des siècles. On pourrait aussi citer Bologne, Glasgow, Nancy, Philadelphie, qui ne sont pas plus des capitales que les précédentes. Or ces villes historiques ne sont pas particulièrement belles, ni riches, ni prestigieuses. Leurs rues et leurs places sont bordées de bâtiments ordinaires, le plus souvent construits sans architecte, à l’usage des citadins. Leur plan n’est pas dû à un quelconque urbaniste, même si certains quartiers se sont développés à l’initiative d’un édile ou d’un riche investisseur. Bien entendu, elles comptent quelques monuments, souvent mis en valeur au XIXe siècle, soit par une volonté bureaucratique assez récente à l’échelle du temps historique. Et si les immeubles qui forment l’essence de ces villes sont encore debout, c’est qu’ils ont été régulièrement entretenus.

C’est ici le drame de Marseille qui, depuis plus de cinquante ans, souffre d’une absence d’entretien, associée à un clientélisme vieux d’un siècle. La deuxième ville de France, connue pour son manque d’infrastructures, pensée pour la voiture, plus pauvre que populaire, « concentre à elle seule près de 10 % de ces logements indignes, alors que ses 860 000 habitants ne représentent que 1,3 % de la population nationale ! » Ce n’est hélas pas une découverte : en 2015, le rapport Nicol recensait 40 000 logements privés dégradés dans la ville, soit 13 % des résidences principales*.

La rue d’Aubagne est un archétype de l’habitat insalubre : presque la moitié des immeubles du quartier de Noailles qu’elle traverse sont considérés comme « indignes ». Le 5 novembre 2018, à 9 heures du matin, s’effondrent les immeubles du 63 (propriété publique) et du 65 (copropriété), provoquant huit morts et deux blessés. Par sécurité, les pompiers démolissent ensuite l’immeuble du 67. Deux jours après se constitue le « Collectif du 5 novembre » pour parer aux urgences et soutenir les délogés, victimes de l’application soudaine du principe de précaution qui conduit à expulser immédiatement 100 personnes logeant à proximité, puis 1 000 autres dix jours plus tard. Les évacuations se font dans la précipitation : 399 bâtiments sont vidés en un an et 3 500 personnes délogées, dont près de 5 000 en juin 2020, d’après le Collectif du 5 novembre.

Les causes de la catastrophe sont profondes et multiples : invoquer « la pluie », comme l’a fait le maire d’alors, Jean-Claude Gaudin, est lamentable. Ignoble même lorsque l’élu s’est dit, une semaine plus tard, « effondré ». Dans un rapport du 16 janvier 2019 remis aux juges d’instruction, l’expert judiciaire note que, « en 1953, au moment de sa mise en copropriété, l’immeuble du 65 rue d’Aubagne avait déjà été signalé comme étant en très mauvais état ». Plus de six décennies sans entretien, malgré les alertes et les déclarations de péril, lui ont été fatales*.

Ces immeubles, qui bordent le côté impair de la rue, sont typiques des constructions marseillaises du XVIIIe siècle : leurs façades, qui ne portent pas les planchers construits en bois de brin (tronc d’arbre brut ou équarri), sont percées de deux fenêtres et larges d’environ 5,20 mètres — 5,19 mètres correspondent à une distance de 16 pieds sous l’Ancien Régime. Ce sont les murs mitoyens, perpendiculaires à la rue, qui sont donc doublement porteurs des niveaux. Comme la rue est en pente, les planchers sont décalés de part et d’autre du mitoyen. Ces murs en moellons calcaires sont évidemment fondés, contrairement à ce qu’on a pu lire, sinon ils ne seraient pas stables ; les caves (quand elles existent) en sont la preuve tangible. Comme c’est courant à cette époque, les immeubles s’épaulent les uns les autres, constituant une « statique d’îlot » – formé ici par les rues d’Aubagne, Jean-Roque et le cours Lieutaud. En revanche, si un de ces murs vient à flancher, il entraîne de fait deux bâtiments. Ce qui met en danger le suivant en amont, etc. D’où l’absurdité de démolir le 69, voire le 71, comme l’avait demandé la municipalité : il aurait plutôt fallu les soutenir. Heureusement, le 69 était assez solide : en n’étant détruit qu’à moitié, il a fait fonction de contrefort et permis d’étayer le suivant. Le rapport d’expertise officiel ne nous vient pas en aide car il « n’a pas pour vocation d’expliquer les causes de l’effondrement », précisent leurs auteurs .

Il est vraisemblable que l’accumulation d’eau au niveau des caves est à l’origine de l’effondrement : en effet, cette humidité persistante (des rapports parlent de 5 cm d’eau stagnante) désorganise les fondations, déchausse les murs, assouplit le sol qui se tasse et entraîne la ruine des murs porteurs. L’enquête dira peut-être si l’eau incriminée provenait des canalisations vétustes du 65, de l’absence de toiture du 63, ou d’une combinaison des deux facteurs. L’eau est l’ennemi majeur des bâtiments anciens, c’est-à-dire d’avant 1939, antérieurs à l’ère du béton armé. Pour employer un dernier terme de vocabulaire technique : « La première planche pourrie, ici, tout le monde le sait depuis trop longtemps, c’est notre personnel politique. »

De fait, il va falloir nommer les responsables de la catastrophe : marchands de sommeil, bailleurs, municipalité, préfecture ?

Le quartier de Noailles, et pas seulement la rue d’Aubagne, est un des plus pauvres de la ville ; ses habitants, en grande partie immigrés, n’ont pas d’autre choix que de passer par les marchands de sommeil car leurs revenus mensuels sont inférieurs à quatre fois le montant d’un loyer; ils n’ont d’ailleurs pas tous de fiches de paie, voire de papiers d’identité en règle. Beaucoup sont donc contraints d’habiter des taudis où le règlement du loyer n’est que rarement assorti d’une quittance. Les demandes d’aides au logement sont donc impossibles et les récriminations étouffées dans l’œuf. L’accès au logement social ne leur est pas non plus accordé – d’ailleurs le quartier en est presque exempt (4 % seulement). La pratique des marchands de sommeil est certes un délit, mais rarement sanctionné. Un propriétaire qui met en location un logement insalubre encourt pourtant, d’après le Code de la santé publique, trois ans d’emprisonnement et 100 000 € d’amende, plus des peines complémentaires – depuis une loi du 23 novembre 2018 portant sur l’évolution du logement.

À Marseille, la majorité des ménages à faible revenu vit dans des appartements dégradés et coûteux, appartenant au parc immobilier privé. L’accès au logement est de plus en plus limité au centre-ville, entre autres car le nombre de locations saisonnières (type Airbnb) a crû depuis que la cité phocéenne a été décrétée « Capitale européenne de la culture » en 2013. Le rapport Nicol mentionnait déjà que, sur les 40 000 logements dégradés, 70 % ont le statut de copropriété. Les bailleurs ne se comportent guère mieux que des marchands de sommeil de la rue d’Aubagne et de Belsunce. Pire, certains anciens élus de la droite locale ont profité de leur mandat pour acquérir des biens à bas prix : André Malrait, ex-adjoint au maire de Marseille chargé du patrimoine, qui avait converti un garage pour deux roues en studio, a été condamné par le tribunal d’instance ; tandis que « Xavier Cachard, Bernard Jacquier et Thierry Santelli, vice-présidents respectivement de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA), de la métropole Aix-Marseille-Provence (AMP) et du département des Bouches-du-Rhône […] possédaient des appartements dans des immeubles frappés d’arrêtés de péril ». Les agissements de ces hommes ont été dénoncés par la presse mais, s’ils ont démissionné de leurs délégations, ils ont conservé leur mandat jusqu’à l’élection de la nouvelle équipe en 2021.

Qu’a fait la Ville de Marseille face aux bailleurs sans scrupules qui ont laissé se dégrader les immeubles ? S’agissant de Noailles, une étude a été réalisée en 2015 par la Soléam, société publique en charge des projets de requalification du centre de Marseille. Elle « a évalué à 48 % les immeubles d’habitat indigne, voire relevant du péril ou de l’insalubrité. […] Les élus ont statué en janvier 2018 de remettre la réhabilitation de Noailles au prochain mandat municipal ». Soit après mars 2020. Or Marseille habitat, bailleur social municipal, était propriétaire du 63 rue d’Aubagne et connaissait la situation dès 2009. L’immeuble a été muré mais aucuns travaux entrepris. Le 25 octobre 2018, « les experts ont constaté l’effondrement du toit et des planchers. […] Pourquoi n’y a-t-il pas eu de prise d’arrêté de péril imminent ? », rapporte encore le rapport cité. Car il existe une politique délibérée : laisser pourrir les immeubles, bientôt frappés de péril ou d’insalubrité, dont les propriétaires non occupants ne touchent plus le montant des loyers (tant que les travaux obligatoires n’ont pas été réalisés). Logique « municipale » dont profitent les marchands de sommeil, qui rachètent à bas prix des immeubles invendables et les exploitent en les laissant se dégrader. On notera qu’en 2016 la Ville de Marseille n’a transmis au préfet aucun arrêt d’insalubrité, et un seulement en 2018. Puis, dans un mouvement de panique, ce sont 330 arrêtés de péril imminent qui ont été prononcés l’année après les effondrements de la rue d’Aubagne… Laissons le dernier mot à Claude Vallette, adjoint à l’urbanisme de Jean-Claude Gaudin, qui déclarait en 2003 : « On a besoin de gens qui créent de la richesse. Il faut nous débarrasser de la moitié des habitants de la ville. Le cœur de la ville mérite autre chose.»

Puisque la Ville de Marseille a négligé son rôle d’instruire les dossiers de péril ou d’insalubrité, l’État pouvait se substituer à la municipalité: c’est un cas de défaillance. Le préfet était alors en mesure de prendre directement des arrêtés de péril et même de faire effectuer les travaux d’office nécessaires, aux frais de la commune, en termes de «mesures relatives au maintien de la salubrité, de la sûreté et de la tranquillité publiques » – selon le Code général de collectivités locales. Or l’État n’a pas agi. Des aides sont pourtant prévues auprès d’organismes publics (Anah, Ademe) pour financer ces travaux, mais encore faut-il les demander ! Le préfet, représentant de l’État au niveau du département, a donc sa part de responsabilité.

Ainsi rejoignons-nous l’avis du Haut comité pour le logement des personnes défavorisées : « Les effondrements rue d’Aubagne ne relèvent pas de faits divers accidentels, et imprévisibles. Le drame intervenu résulte de défaillances systémiques des dispositifs et des acteurs publics. »

Trois ans et demi après l’effondrement, les parcelles étaient toujours vides. Des travaux de « mise en sécurité » des bâtiments situés en amont de la catastrophe ont enfin été réalisés entre mars et juin 2021. Les nouveaux élus de gauche envisageraient de reconstruire deux immeubles autour d’un square, sur le terrain cédé par Marseille Habitat, puisque les numéros 61 et 63 appartiennent à ce bailleur. À Marseille, où les trois quarts de la population sont éligibles au logement social, il serait temps que les nombreux logements vacants soient attribués aux familles nécessiteuses. Un jardin public, implanté en cœur d’îlot, serait aussi un heureux signe pour le quartier de Noailles – et pour l’urbanisme contemporain.

Olivier Barancy
Prologue à son essai, Plaidoyer contre l’urbanisme hors-sol et pour une architecture raisonnée, vient de paraître.