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Les livres sont trop chers !

26 octobre 2009|

Le prix du livre est sans doute une question aussi ancienne que le commerce du livre lui-même. Au moins à partir du moment où le livre est devenu un produit de consommation courante. Ce qui était déjà le cas depuis longtemps, voilà plus d’un demi-siècle, lorsque George Orwell, dans l’une de ses chroniques sérieusement fantaisistes, se proposait d’examiner « cette idée si répandue, selon laquelle l’achat de livres, ou même leur lecture, est un passe-temps dispendieux, hors de portée de l’individu moyen »…

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, George Orwell se trouvait dans un piquet de surveillance contre les incendies en compagnie d’ouvriers et d’un ami, rédacteur en chef d’un journal. Ils en vinrent à parler de la presse qu’ils lisaient et appréciaient.

Quand nos deux intellectuels demandèrent aux ouvriers ce qu’ils pensaient des pages littéraires, ceux-ci répondirent : « Vous ne croyez tout de même pas qu’on lit ce genre de trucs ? » Est-ce parce que – comme pourrait le penser un lecteur habitué aux commentaires que fit Orwell sur les équivalents contemporains du Monde des livres et consorts – ces pages étaient déjà, alors, d’une indigence à faire honte ? Pas du tout. Les ouvriers poursuivent : « Allons, voyons ! la plupart du temps, vous parlez de livres qui coûtent… [traduisons : entre 15 et 20 euros] ! Des types comme nous ne peuvent pas dépenser autant d’argent pour un bouquin ! » *

La scène fut l’occasion pour Orwell d’analyser cette plainte, déjà ancienne de son temps, quant au coût des livres, et donc de la lecture, inaccessible aux bourses modestes ? Voilà des questions auxquelles les libraires, mais aussi les éditeurs qui croisent leurs lecteurs doivent souvent répondre.

Aux fins de son « examen en détails », l’écrivain compte les livres de sa bibliothèque et ceux qu’il a empruntés, il pondère avec ceux qu’on lui a donnés ou empruntés sans gage de retour, qu’il a reçus en service de presse, etc. Il arrive à évaluer sa lecture, sur une période de quinze ans, « à peu près à neuf shillings neuf pence par semaine, soit l’équivalent de quatre-vingt-trois cigarettes (Players) ». La comparaison fonctionne encore assez bien de nos jours : un fumeur (moyen) de la trempe d’Orwell brûle en cigarettes un bon gros livre par semaine, soit une cinquantaine de titres par an. On peut donc évaluer un fumeur modeste à la hauteur d’un gros lecteur.

L’écrivain britannique établit ensuite des comparaisons avec la consommation nationale d’alcool, évidemment supérieure, en termes de budget des familles, à celle de livres. S’interrogeant sur la relation entre « le prix des livres et la valeur de qu’ils nous apportent », il montre la difficulté d’établir un rapport en termes de « coût du temps de lecture », par exemple entre des romans, de la poésie, des traités savants ou des dictionnaires, « qu’on consulte de temps à autre sur une période de vingt ans. Il y a aussi les livres qu’on lit et relit indéfiniment, […ceux] dans lesquels on se plonge mais qu’on n’achève jamais, [ceux] qu’on lit d’une traite et qu’on oublie une semaine après : tous ces livres peuvent pourtant être d’égale valeur en termes d’argent ».

Pour établir tout de même des comparaisons, Orwell se fixe sur « la lecture comme simple divertissement », qu’il met sur le même plan que le cinéma. En valeur d’aujourd’hui, son calcul donne la comparaison suivante : en comptant quinze euros par livre et cinq heures pour le lire, soit trois euros de l’heure, on n’arrive même pas à une place de cinéma pour un spectacle qui va durer au maximum une paire d’heures. C’est en revanche l’équivalent, pourriez-vous dire, de la location d’un film en VOD : mais vous n’avez pas calculé l’amortissement du coût du matériel et il faudrait, pour que la comparaison vaille, comparer l’emprunt d’un livre en bibliothèque, ce qui ne coûte presque rien.

En conclusion, on peut déclarer avec Orwell que « la lecture est l’une des distractions les moins coûteuses – sans doute la moins coûteuse de toutes après la radio ». Et pourtant, après une évaluation (très approximative) du budget consacré par le public britannique d’alors à la lecture, notre apprenti sociologue arrive à des sommes dérisoires : l’Anglais ne dépense pas grand-chose en livres.

Comme ceux de George Orwell à l’époque, nos chiffres « ne reposent que sur des estimations ». Il va sans dire qu’il serait facile de les vérifier de nos jours, où les comptabilités nationales fourmillent de ce genre de données. Mais la différence serait-elle significative pour notre démonstration ? Rien de moins sûr.

Comme disait notre auteur Anglais à propos de son pays, « cette évaluation n’est pas à l’honneur [du nôtre non plus], dont la totalité de la population est alphabétisée, et où l’homme [et la femme] de la rue dépensent plus d’argent pour leurs cigarettes [ou leur vaporette] qu’un paysan indien [ou africain ou andin] n’en dépense pour l’ensemble de ses besoins. Et si notre consommation de livres reste aussi faible que par le passé, ayons au moins l’honnêteté d’admettre qu’il en est ainsi parce que la lecture est un passe-temps moins passionnant que »… on dirait, de nos jours, le cinéma, la télévision, les jeux vidéos, les spectacles sportifs, les sorties au bar, etc. « Et non parce que les livres, achetés ou empruntés, coûtent trop cher. »

Si on réfute facilement la fausse croyance sur la cherté des livres, c’est une question d’un autre niveau que celle de leur moindre séduction supposée comme passe-temps.

Thierry Discepolo

La première version de ce texte, réactualisée depuis à chaque redécouverte, est parue en octobre 2005, dans la gazette de la librairie À plus d’un titre (Lyon).