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Les peigne-culs et les gratte-culs

23 décembre 2009|

Contribution à une sociologie des intellectuels Alors qu’autour de l’« identité nationale », entre les intellectuels qui en débattent et ceux qui n’en débattent pas en en débattant (ou, comme on préfère, qui en débattent en n’en débattant pas), ça se pousse des coudes pour suivre l’agenda médiatique offert gracieusement par le gouvernement, il nous a semblé que cette satire, écrite à la fin de l’été dernier, donnait une réponse qui, faute de nous débarrasser de cette obscénité, au moins la tournait en dérision.

Nous apprenons, avec un réel plaisir, que notre éminente collègue Jeanne Aymard vient de soutenir très brillamment sa thèse pour un doctorat d’État en sociologie, sur le sujet suivant, « La démocratie bourgeoise comme fabrique de poil à gratter et de brosses à reluire : contribution à une sociologie des intellectuels ». Sur la base d’une enquête vaste et bien documentée, la jeune et talentueuse sociologue, que beaucoup voient un jour prochain au Collège de France, renouvelle complètement la représentation de la figure de l’intellectuel que la France s’est forgée, de Voltaire et Diderot à Vidal-Naquet et Bourdieu, en passant par Zola, Jaurès, Sartre, Camus et quelques autres.

Rompant délibérément avec la perspective de la plupart des sociologues universitaires actuels, chez qui le souci dominant semble être de jeter définitivement aux orties la vulgate ringarde héritée des grands bâtisseurs de la science sociale, et qui s’ingénient à montrer comment, en toutes circonstances, les individus échappent quasi miraculeusement à toute gravitation sociale objective pour aller s’ébattre librement dans le ciel des sujets purs, singulièrement s’ils ont le privilège d’être des sociologues et des philosophes, Jeanne Aymard développe la thèse, certainement très dérangeante pour beaucoup de gens, que la pollution par le système capitaliste actuel a provoqué une mutation dans la sociogenèse de l’univers intellectuel et que celui-ci, loin de pouvoir produire encore des géants de la pensée et de l’action, n’est plus en état d’engendrer qu’une espèce naine et rabougrie d’intellectuels, elle-même partagée en deux variétés : les nains flagorneurs et les nains râleurs. Malgré leur transversalité, les deux catégories se recrutent et se regroupent majoritairement, pour les nains flagorneurs, dans les milieux médiatiques ou les activités hautement médiatisées et pipolisées ; et, pour les râleurs, dans le secteur scolaire-universitaire de préférence.

Les deux catégories s’opposent évidemment sous de nombreux rapports, y compris sous celui même de l’activité intellectuelle, les académiques ayant sauvegardé au moins l’apparence de se consacrer à l’avancement des connaissances et à la diffusion du savoir, alors que les médiatiques sont trop accaparés par la gestion narcissique de leur image pour avoir encore du temps et de l’énergie à consacrer à un vrai travail intellectuel. Il y a toutefois un point sur lequel tous sont à égalité : la croyance qu’ils sont encore, à l’instar de leurs prédécesseurs de jadis et naguère, le sel de la terre.

L’originalité de l’étude d’Aymard, c’est justement de montrer que cette croyance est désormais totalement dénuée de fondement. L’examen approfondi des pratiques respectives des deux groupes d’intellectuels fait apparaître que la logique réductrice du capitalisme a finalement rendu au travail des uns et des autres le statut qui était sans doute le sien depuis longtemps déjà, celui d’activité technicienne auxiliaire, préposée à l’entretien symbolique du système, statut précédemment masqué par la transcendance de quelques maîtres dont le génie suffisait à lui seul à exhausser toute une discipline et toute une époque.

« Aujourd’hui, écrit Aymard, l’abaissement généralisé de l’esprit public, dont l’imbécillité journalistique est sans doute l’expression la plus accomplie, ne laisse plus aux intellectuels que deux fonctions à assumer, qui jadis étaient réunies sous le bonnet à grelots du bouffon de cour, mais que les progrès de la division du travail ont dissociées : la fonction d’amuseur obséquieux et la fonction de grincheux patenté, la servilité et la flatterie étant plutôt la spécialité des intellectuels de droite et la grogne institutionnalisée plutôt l’apanage des intellectuels “de gauche”. De même que la hache et le faisceau de verges étaient les instruments symboliques du licteur romain qui ouvrait la voie au dictateur, de même nos intellectuels de service exhibent comme insignes de leurs fonctions officielles, les uns une brosse à reluire, les autres une branche d’églantier entourée d’un bouquet de bardane. Je propose d’ailleurs, pour la commodité, de donner, par un raccourci trivial mais imagé, aux premiers l’appellation de “peigne-culs” ou, si l’on préfère, de “lèche-bottes”, et aux seconds celle de “gratte-culs”, ceux-ci comme ceux-là étant indispensables à un fonctionnement optimal des rapports capitalistes de domination. »

En effet, selon Aymard, dans un régime caractérisé par le despotisme glacé de l’argent-roi et la dictature implacable de la Banque, la façade démocratique ne peut être maintenue que par les soins, entre autres, de fonctionnaires zélés, chargés d’apporter un petit supplément d’âme et un renfort d’adhésion au système, d’une part en donnant à grands coups de brosse du lustre aux puissants, afin d’aider la plèbe masochiste à se laisser piétiner avec des sanglots de bonheur et des râles de volupté par les pompes si bien cirées des grands seigneurs en culottes de soie et talons hauts ; d’autre part en alimentant un semblant de critique sociale par une production ininterrompue de libelles sans conséquences et de proclamations sans lendemains, de papiers, topos, articles, dissertations et communications d’intérêt très limité, dont le brouhaha babélien, baptisé « débat public », entretient l’illusion que le système est bien démocratique puisqu’il réchauffe tant de contestataires dans son propre sein. Ainsi voit-on virevolter autour de nos princes une nuée de serviteurs à gages dont une partie est occupée en permanence à brosser les revers et les basques des habits de cour que les autres s’amusent à saupoudrer incessamment de poignées de poil à gratter.

Nul doute que la publication de la thèse de Jeanne Aymard suscite des protestations indignées chez la plupart des intellectuels des deux bords. Déjà d’ailleurs on entend s’aiguiser les poignards de la réfutation sur les meules puissantes des institutions de garde et de défense. Déjà les chefs d’orchestre ont fait sonner leur diapason et brandi leur baguette. On entend ou on lit des débuts de réquisitoire visant à discréditer le travail de la sociologue. Comme de coutume, les griefs les plus injurieux en même temps que les plus stupides sont formulés par Le Monde, Le Nouvel Observateur, Libération et autres maîtres à penser en format tabloïd de la petite bourgeoisie moderniste : la thèse de Jeanne Aymard serait celle d’une intellectuelle « crypto-stalinienne » pour les uns et d’une « gauchiste maccarthyste » pour les autres ; son travail relèverait d’une « conception archéo-déterministe de la vie sociale », d’une « vision holiste-mécaniste du monde intellectuel comme théâtre de marionnettes des structures » ; il ne serait qu’une « analyse liberticide de la réalité du sujet individuel », la « métamorphose des acteurs humains en produits inertes et calibrés comme ceux d’un champ de patates »… Bref, l’antienne habituelle des idéologues du libéralisme libertaire qui fournissent eux-mêmes de forts contingents aux deux grandes catégories aymardiennes d’intellectuels peigne-culs et d’intellectuels gratte-culs.

Mais Jeanne Aymard connaît trop bien ce petit monde pour ne pas avoir prévu, en bonne « déterministe », ses inévitables réactions. D’ores et déjà elle a qualifié cette vague de protestations de « tempête dans un vase de nuit » et fait preuve d’une extrême lucidité auto-réflexive en prêtant avec humour à sa propre thèse l’impact d’« une simple goutte de pipi qui ne pourra pas même faire déborder le vase » – vu que le règne du capital a plus à redouter des effets de ses propres crises et des dégâts de ses propres contradictions objectives que des humeurs inoffensives et des rébellions rituelles de sa valetaille symbolique.

« Une thèse de plus ou de moins, écrit la sociologue, ce n’est pas ça qui pourra mettre fin à l’hétéronomie du champ intellectuel et à la suprématie sans partage du pouvoir économico-politique. Dans le monde actuel, dire ce n’est plus faire et parler c’est ne rien dire. Le système capitaliste a appris à gérer et digérer toute critique, toute opposition, tout dissensus, toute hérésie, au point de s’en fabriquer lui-même pour se les donner en spectacle et procurer de l’émotion aux foules. La seule chose qu’il ne parvienne pas à maîtriser, c’est sa propre voracité, obscène et insatiable, et l’obésité pathologique qui en résulte. Les temps semblent d’ailleurs être venus où, tel un immonde léviathan s’effondrant sous sa propre graisse, empoisonné par ses propres toxines, il ira s’échouer et crever sur la plage de l’histoire. »

Et elle ajoute, pour terminer : « On m’opposera que ma thèse est excessive, qu’elle ne rend pas justice au milieu intellectuel, car tous les intellectuels sans exception ne se rangent pas dans la catégorie des peigne-culs ni dans celle des gratte-culs. On me demandera “d’où je parle”, de quelle position “en surplomb” je me crois autorisée à porter un regard aussi sévère sur mes pairs. De grâce, qu’on m’épargne ce genre de rhétorique oiseuse. Je ne me veux nullement hostile au monde intellectuel. J’en suis et j’y reste. Je montre seulement ce qu’en a fait le système le plus rationnel que l’histoire ait vu s’ériger contre la vie de l’esprit. Plus précisément, je parle depuis la position modeste que j’occupe dans le champ intellectuel, et où, pour autant que je puisse en juger, je ne suis pas seule. Avec quelques autres, j’essaie de jouer mon rôle d’intellectuelle gratte-cul à ma manière. Car le champ intellectuel ne produit pas seulement des “nouveaux philosophes” et des porte-plumes pour cabinets ministériels et politiciens en vue. Il produit aussi, dans la pénombre de ses marges, dans les recoins discrets de ses laboratoires, dans ses allées les plus reculées, des agents pas très nombreux, pas très voyants, pas très célébrés, mais qui tiennent à honneur et dignité de préserver les braises du feu sacré en soufflant obstinément dessus. Un jour on dira d’eux qu’ils ont sauvé l’intelligence du naufrage de notre civilisation. »

Alain Accardo

—— Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009).