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Les raisons et les personnes [LettrInfo 24-XIII]

25 mai 2024|

En découvrant l’approche en philosophie contemporaine de questions comme “Qu’est-ce qui fait que je suis la même personne au cours de ma vie ?” ou “Certains raisons d’agir sont-elles meilleures que d’autres ?”, il peut arriver à certains d’entre nous de se demander à quoi et à qui ça peut bien servir.

Interrogation légitime tant la manière est méticuleuse, la progression lente, le vocabulaire parfois technique. Et parce qu’on n’y trouve pas grand-chose de ce qu’on appelle “philosophie” entre habitués infatigables qui hantent plateaux TV, studios radio et magazines. À juste titre.

Car un philosophe comme Derek Parfit, plutôt que distraire nos âmes en peine, se donne pour but de mettre de l’ordre et de la clarté dans les questions faussement simples qu’on se pose et dont les réponses qu’on y donne ne sont pas sans conséquences.

(De même qu’un Pascal Engel écrivant sur l’éthique intellectuelle et donnant un Manuel rationaliste de survie ; qu’un Thomas M. Scanlon réfléchissant aux raisons de s’opposer à l’inégalité ; qu’un Peter Hacker dialoguant sur la pensée, l’esprit, le corps et la conscience ; qu’un Jules Vuillemin donnant un cadre de réflexion au juste et au bien ; ou encore qu’un Michael Lynch faisant l’Éloge de la raison.)

« Souvent, comme mon chat, je fais simplement ce que je veux. Je n’utilise donc pas une capacité que seules les personnes possèdent. Nous savons qu’il existe des raisons d’agir et que certaines raisons sont meilleures ou plus fortes que d’autres. L’un des principaux sujets de ce livre est un ensemble de questions relatives à ce que nous avons des raisons de faire. J’examinerai plusieurs théories : certaines sont des théories morales, d’autres sont des théories de la rationalité.

» Nous sommes des personnes individuelles. J’ai ma vie à vivre, vous avez la vôtre. Qu’est-ce que ces faits impliquent ? Qu’est-ce qui fait que je suis la même personne au cours de ma vie et une personne différente de vous ? Et quelle est l’importance de ces faits ? Quelle est l’importance de l’unité de chaque vie, et de la distinction entre les différentes vies et les différentes personnes ? Ces questions sont l’autre sujet principal de ce livre.

» Mes deux sujets, les raisons et les personnes, sont intimement liés. Je crois que la plupart d’entre nous ont des croyances fausses sur notre propre nature et sur notre identité à travers le temps et que, quand nous voyons la vérité, nous devons changer certaines de nos croyances sur ce pour quoi nous avons des raisons d’agir. Nous devons corriger nos théories morales et nos croyances sur la rationalité. Dans les deux premières parties du livre, je donne différents arguments en faveur de conclusions semblables.

» De nombreuses introductions aux livres de ce type essaient d’expliquer les concepts centraux utilisés. Ceux-ci sont peu nombreux. Nous avons des raisons d’agir. Nous devons agir de certaines manières et certaines manières d’agir sont moralement mauvaises. Certains résultats sont bons ou mauvais en un sens moralement pertinent : par exemple, il est mauvais que certaines personnes deviennent paralysées et nous devons l’empêcher si nous le pouvons. La plupart d’entre nous comprennent suffisamment bien mes trois dernières phrases pour comprendre mes arguments. J’utiliserai aussi le concept de ce qui est dans l’intérêt personnel de quelqu’un ou de ce qui serait le meilleur pour cette personne. Mon dernier concept central est celui de personne. La plupart d’entre nous croient comprendre ce que sont les personnes.

» De nombreuses introductions à ce type de livre essaient aussi d’expliquer comment nous pouvons espérer progresser lors de discussions morales. Puisque la meilleure explication serait fournie en faisant des progrès, c’est la seule que j’essaierai de fournir.

» Strawson décrit deux sortes de philosophie, la descriptive et la révisionniste. La philosophie descriptive donne des raisons pour ce que nous supposons instinctivement et elle explique et justifie le cœur, central et permanent, de nos croyances sur nous-mêmes et sur le monde que nous habitons. J’ai un grand respect pour la philosophie descriptive, mais mon tempérament est révisionniste. Dans ce livre, j’essaierai de mettre au défi ce que nous supposons. Les philosophes ne doivent pas seulement interpréter nos croyances ; quand elles sont fausses, ils doivent les modifier. »

Extrait de l’introduction de Derek Parfit à son livre, Les Raisons et les Personnes.
Lire la préface du traducteur : « Une nouvelle éthique », Antichambre, mai 2024.
Et la recension qu’en donne Frédéric Manzini pour Philosophie magazine : « Un classique de l’altruisme rationnel » (24 mai 2024).