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Les Républicains vendent du vent

15 octobre 2008|

Bon, n’allons pas par quatre chemins. Le credo fondamental des conservateurs républicains est que le gouvernement est naturellement corrompu et qu’il ne fait jamais rien de bon. Après de nombreuses années de domination, les conservateurs républicains ont placé leurs amis républicains conservateurs au sein des administrations fédérales et se sont consacrés à satisfaire leur liste de vœux de Noël : cadeaux fiscaux, déréglementations, privatisation, sous-traitance des activités fédérales, etc.

Grâce à cette politique, notre gouvernement républicain conservateur a bousillé la plupart des missions qui lui incombaient. Le sauvetage et l’aide aux États du Golfe du Mexique, dévastés par l’ouragan Katrina, ont tourné au désastre. La reconstruction de l’Irak fut également un désastre. Les agences de contrôle fédérales sont désormais si incapables qu’elles n’ont même pas vu venir les catastrophes qu’elles étaient pourtant chargées de prévenir. Et tous ces désastres sont de la responsabilité de la doctrine politique conservatrice de notre gouvernement.

Et maintenant il nous faudrait encore voter pour des républicains conservateurs pour l’unique raison que nous avons appris de la bande précédente de républicains conservateurs que le gouvernement ne fonctionne pas !

C’est bel et bien ce que nous a dit la candidate républicaine à la vice-présidence, Sarah Palin, lors du dernier débat avec son concurrent démocrate, à propos du cauchemar que représenterait une éventuelle sécurité sociale universelle : « À moins d’être satisfait de la manière dont le gouvernement fédéral a géré les choses dernièrement, je ne pense pas que les Américains se réjouissent de voir le secteur de la santé confiée aux mains des fédéraux. »

De cette mauvaise gestion conservatrice appuyée sur un mépris des conservateurs vis-à-vis du gouvernement, la seule leçon à tirer serait qu’on ne peut pas faire confiance à l’État et que l’unique solution est de réélire une énième bande de conservateurs anti-administration.

« Cynisme » semble un mot trop faible pour ce genre de fraude politique. On pense immédiatement à la plus grossière des malveillances. C’est un peu comme suggérer que le meilleur moyen de soigner une pneumonie est de rester sous la pluie pendant trois heures. Ou de prétendre que la solution au problème de la prolifération nucléaire est de fournir du plutonium militaire à tous ceux qui en demandent.

Pensons aux motivations perverses qu’une telle logique inspirerait. Si nous confortons l’opinion de Sarah Palin sur le gaspillage fédéral en l’élisant au poste auquel elle aspire, nous l’encouragerons à bousiller tout ce qu’elle touchera. Après tout, cela ne discréditera pas sa philosophie mais au contraire viendra la confirmer et apporter la preuve qu’il nous faut toujours d’avantage de Sarah Palin. Nous en redemanderons et nul besoin d’être grand clerc pour prédire que nous en aurons.

Dans le grand scénario du rejet d’assumer une responsabilité, ce n’est pourtant là que le premier acte. Là-bas, à la Chambre des représentants, une nouvelle génération d’idéalistes républicains ont passé toute la semaine dernière à épater leurs fidèles en se dressant courageusement contre le plan de renflouement de Wall Street qu’ils qualifient, comme l’a fait leur tête de fil élu du Texas, Jeb Henserling, « de pente glissante vers le socialisme ».

Certes on pourrait admirer leur courage. Mais surtout pour l’époustouflant opportunisme de leur propre contre-proposition : la Loi sur la protection du libre marché évoquée sur le site du Comité d’études conservatrices. Plus question ici de « pente glissante » mais bel et bien d’un véritable plongeon dans le précipice, un saut délibéré du haut d’un gratte-ciel.

L’article commence par un appel « au capital privé et volontaire » pour résoudre le problème des titres véreux garantis par des obligations. Quelques phrases plus loin, le texte demande une taxe « obligatoire » sur tous ces titres bons ou mauvais, sans se soucier semble-t-il de savoir s’ils sont détenus ici ou dans des pays où la loi américaine ne s’applique pas. J’ai demandé à William Black, le professeur d’économie et de droit de l’université du Missouri dont j’ai parlé la semaine dernière, ce qu’il pensait de ce projet. Selon lui, il « est particulièrement aberrant du point de vue financier et parfaitement inconstitutionnel d’un point de vue juridique. Si elle devait être appliquée, cette proposition provoquerait une panique financière mondiale ».

Revenant au site du Comité d’études conservatrices, je lis que les conservateurs demandent « la suspension de l’évaluation dite “Mark to market” ». Soudainement, notre petite bande de « protecteurs du libre marché » a décidé qu’il était injuste de contraindre les entreprises à évaluer leurs titres garantis par obligations… au prix du marché. D’une manière ou d’une autre, le marché omniscient est devenu complètement irrationnel et les entreprises doivent donc être autorisées à « évaluer leurs avoirs à leur véritable valeur économique » – ce qui revient, pourrait-on dire, à les évaluer comme bon leur semble, pratique qui, pour aller vite, explique le pétrin dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui.

La place manque ici pour évoquer les propositions de ce texte concernant la suspension temporaire de la fiscalité sur les gains en capital et l’abrogation de la loi Humphrey-Hawkins sur le « plein emploi ». Je dirai néanmoins qu’en commentant les bravades de M. Hensarling et de ses fidèles associés, le New York Times a choisi de les qualifier de « populistes » et d’amis des gens simples. S’il ne fallait qu’un seul exemple éclatant de l’état confus du discours politique actuel, on ne pourrait trouver mieux.

Il y a des années, les conservateurs ont compris que détruire la légitimité des concepts de son adversaire, c’est détruire son adversaire lui-même. Aujourd’hui, nous sommes au beau milieu des ruines et tout dépend de notre capacité à reconstruire.

Thomas Frank

Wall Street Journal, 8 octobre 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.