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« Les Trois Mousquetaires », ou Comment trouver du plaisir à vivre dans un monde décourageant

À l’occasion de la sortie du film Trois Mousquetaires : d’Artagnan, Évelyne Pieiller, autrice de Mousquetaires et Misérables, donnait à Marianne son analyse littéraire, historique et politique : un film d’action certes réussi, mais qui passe à côté de la valeur première du roman, la fraternité.

— Les premières images du film de Martin Bourboulon resituent le récit dans le contexte des guerres de religion. Plus tard, un personnage de la cour lance : « Un Dieu, un pays, une religion ! » Ce dicton est-il une bonne illustration de la mentalité de l’époque ?

— Disons que le contexte est dit. Le film se concentre sur cette guerre de religion entre catholiques et protestants qui peut reprendre d’un instant à l’autre. Or dans le roman de Dumas, ce n’est vraiment pas l’essentiel. L’opposition qui importait à Dumas, c’était celle de son époque à lui, entre les républicains et les monarchistes. La citation « Un Dieu, un pays, une religion ! » en dit plutôt long sur la mentalité monarchique, c’est le frère du Roi qui la prononce dans le roman. Elle nous renvoie au cliché dominant sur l’Ancien Régime.

Mais cette époque, ce n’était pas que ça : beaucoup de grands esprits libres vont émerger, comme le mathématicien et philosophe Pierre Gassendi. Alors oui, ça donne une idée d'un pan du climat intellectuel de l’époque. Mais ça ne devrait pas être ce qu’on retient du film. Au fond, dans le roman, ce n’est pas le contexte historique qui prime.

— Ce qui est flagrant lorsqu'on voit le film, c’est la succession d’actions, de combats surtout, qui donne un rythme haletant. Est-ce que cela restitue bien la vitalité du roman-feuilleton ?

— En tout cas, pour une succession, c’est une succession…

— D’un autre côté, cette prédominance de l'action dans le film ne serait-il pas aux dépens de la profondeur des personnages ?

— Chez Dumas, les actions ne sont que des prétextes pour cultiver la relation entre nos mousquetaires. Dans l’adaptation, c’est tout l’inverse ! Les personnages sont des cartes à jouer, très peu développés, et qui tombent souvent dans les clichés. Les Trois Mousquetaires a marqué les esprits pour ce qu’il nous dit de la fraternité. Il arrive qu’elle advienne, il est vrai, dans les combats « de cape et d’épée ».

Mais le film passe à côté de la vision de Dumas de la camaraderie au sens fort, celle qu’il a vue et pratiquée dans les sociétés politiques secrètes qu’il fréquentait, et qui œuvraient pour la Révolution et la République. Le suspense ne se construit pas autour du gagnant mais plutôt de la manière de le devenir ! C’est un éloge de la désobéissance au raisonnable, de la loyauté envers certaines valeurs qu’on s'est choisies, malgré tous les obstacles, y compris intimes. La grande question qui traverse le roman est : comment trouver du plaisir à vivre dans ce qu’on appellera une conception de l’honneur qu’ils inventent, alors que ce monde-là est… décourageant.

— L’un des personnages s’exclame qu’être mousquetaire, c’est « Savoir vivre et savoir mourir ». Cette définition est assez juste, non ?

— C’est savoir vivre avant tout ! J’ai trouvé le film plutôt placé du côté de la mort : beaucoup de scènes sont dans la pénombre, avec des feux allumés pour s’éclairer… En théorie, Athos est le seul à porter le deuil. Mais il s’en sort par l’alcool et le panache ! Je n’ai retrouvé aucune de cette drôlerie, de cette insolence, pourtant si caractéristique des Trois Mousquetaires. Je me souviens d’un épisode, le chapitre XXVII, « La femme d’Athos », où ils sont à la recherche désespérée d’Athos. Ils finissent par le retrouver à la sortie d’une cave, totalement ivre mort, et assez réjoui. Dans la foulée, Athos se met à jouer le cheval de d’Artagnan, puis sa selle, puis son valet… D’Artagnan a dû mal à se débrider, il est nettement plus « réaliste », plus porté sur la réussite concrète, et sur l'économie — valeur philipparde, Athos est pour la dépense, tous terrains, valeur romantique. C’est le cœur de ce roman d’initiation : apprendre au plus jeune la légèreté et la désobéissance à ce qu’on ne reconnaît pas comme fondé.

— Comment avez-vous trouvé d’Artagnan, joué par François Civil, qui donne son nom au premier volet de ce diptyque ?

— Je n’ai pas compris l’intérêt de le montrer enterré vivant lors de sa première apparition. La symbolique n’est pas juste. Son arrivée à Paris n’est pas synonyme de résurrection mais de naissance ! C’est pour ça que l’apparition de leur célèbre devise, « Un pour tous, tous pour un », est malvenue dans le film. On ne voit pas qu’à l’origine c’est une invention de d’Artagnan lui-même.

Par ailleurs, je trouve qu’il ne se définit que par sa relation avec Constance Bonacieux – qui dans le film est mystérieusement célibataire. Dans le roman, d’Artagnan est plus sexy, plus gaillard ; là il est dépeint en homme très pudique, le genre timide et sérieux… Son désir pour Milady n’est jamais évoquée, seulement insinuée lorsqu’elle le provoque vers la fin du film en lui disant : « Il y a une étincelle dans vos yeux, je vais la transformer en incendie. » Je me dis que le film réserve peut-être ce moment pour le prochain volet ?

— « Attention d’Artagnan, si Porthos te prend sous son aile, c’est pour te mettre dans son lit ! », lance Artémis lorsqu'ils festoient pour la première fois ensemble. Dans la version de Martin Bourboulon, Porthos, interprété par Pio Marmaï, s’assume bisexuel. Que pensez-vous de cette réécriture ?

— Le réalisateur a fait ça pour flatter l’air du temps. Comme lorsqu’il dévie le film vers la guerre civile religieuse. Athos protestant… quand même, c'est inattendu. Et Porthos, je ne trouve pas que ça pèse dans le récit, ça reste allusif. Chez Dumas, Porthos est un quasi-gigolo, puisqu’il vit des services rendus à une veuve riche. Si je ne pense pas que cette réécriture soit vraiment dans la veine de Dumas, Porthos n’est non plus pas un modèle de vertu. D’ailleurs, aucun des Mousquetaires ne l’est.Ce n’est pas son sujet, la moralité bourgeoise. Alors, si le film transforme Porthos en épicurien absolu qui se manifeste aussi dans la bisexualité, pourquoi pas !

— Une scène intimiste réunit le jeune d’Artagnan et le sage Athos. Ils sont au coin du feu, et Athos raconte le drame amoureux de sa vie. Cette séquence met en scène un art de raconter qui est souvent l’apanage de la transmission. À l’époque de Dumas, se construit- on beaucoup sur des récits ?

— J’ai également davantage apprécié ce moment ! On voit des moments de vie des mousquetaires ! Le récit d’Athos, qui est tragique, ne le met pas tellement en valeur… Mais c’est pour ça qu’on s’attache autant aux personnages à la lecture. Ils sont imparfaits. Ils sont « impurs ». Ils se dépensent au lieu de s'économiser. Ils sont déraisonnables. On les suit, on les découvre au fil des pages dans toute leur ambiguïté… On les voit se construire sous nos yeux, par leurs combats mais aussi par leur façon de s'imprégner du récit des autres. Ils s'inventent et se déploient dans la fraternité.

Entretien de Bérénice Hourçourigaray avec Évelyne Pieiller, autrice de Mousquetaires et Misérables, paru dans Marianne le 6 avril 2023 sous le titre « “Le film passe à côté de la vision de l’auteur” : on a vu Trois Mousquetaires avec une spécialiste de Dumas ».