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Les vacances européennes de Barack

16 octobre 2008|

En voyant la droite déverser son torrent de fiel sur Barack Obama après son discours de Berlin, je n’ai pu m’empêcher de penser au pauvre Coyote des dessins animés enrageant d’impuissance tandis que « Bip Bip » échappe une fois de plus à l’un de ses pièges soigneusement préparés.

Avec les années, les conservateurs ont investi sans compter et avec un succès incontestable pour faire de la « vieille Europe » le synonyme de tout ce qu’il peut y avoir d’efféminé, snob, siroteur de Chablis et parfaitement hermétique au libéralisme. L’« Europe », un symbole dont ils étaient persuadés d’avoir définitivement terni l’aura ; un bien qu’ils avaient pourri pour de bon.

Vous souvenez-vous des « frites de la liberté » ? Ou de John Kerry et de son «air français » ? Où à quel point les Européens se fourvoyaient avec leur sécurité sociale et leur inaptitude à trembler devant le Tout-Puissant ?

Puis, vint le sénateur Obama, courtisant quasiment la réaction, s’adressant à une foule de 200 000 Allemands enthousiastes, faisant des sauts périlleux arrières et sifflotant un petit air guilleret en se baladant dans le champ de mines de la guerre culturelle.

Que de hurlements du côté de la droite. Et Rush Limbaught, derrière son micro doré, de proclamer que l’escapade du sénateur de Chicago est un nouvel exemple de (devinez quoi ?) l’élitisme libéral. « N’essayez pas de nous dire à quel point nous sommes idiots en nous disant combien les Européens sont intelligents », a-t-il éructé, rétablissant ainsi l’honneur blessé du pays profond.

Certains ont trouvé le décor berlinois lui-même quelque peu sinistre et révélateur. D’autres, tentant désespérément de neutraliser les visites antérieures d’Obama sur des bases militaires l’accusent aujourd’hui de ne pas en avoir fréquenté plus. Pourtant, ce qui leur a vraiment fait grincer des dents c’est quand M. Obama s’est présenté aux Berlinois comme « un citoyen du monde », plongeant certains conservateurs dans des spéculations faseyantes sur ses ambitions pour un « monde uni ».

Mais si on se penche sur le discours de Berlin en faisant abstraction que M. Obama serait une sorte de démon au poing levé, ses propos sont trempés dans la confiture réformiste globale. Loin d’être vaguement communiste, l’internationalisme du sénateur m’a rappelé la « citoyenneté du monde » l’un des badges du mérite les plus faciles à obtenir chez les scouts. (Du moins, ça m’a semblé facile à l’époque mais peut-être est-ce la preuve que j’étais moi-même une sorte de coco en herbe.)

Ensuite, le sénateur à la voix d’or nous a renvoyés aux plus belles années du règne du Nasdaq. Le principal symbole de Berlin, selon M. Obama, c’est d’avoir été le lieu « où un mur est tombé ». Un événement qui fit « bientôt tomber les murs partout à travers le monde ». « De Kiev au Cap », continua-t-il, « les portes de la démocratie s’ouvrirent alors. Les marchés s’ouvrirent également et la circulation de l’information et des technologies fit tomber les obstacles dressés contre la prospérité. »

Il est possible que certains aient interprété ce discours comme une référence à Rosa Luxembourg. Mais, personnellement, ce qu’il m’a évoqué c’est une publicité pour Merryl Lynch datant de la folle année 1999 et dans laquelle on voyait une fillette de dix ans se déplaçant au milieu de scènes de liesses et de libération à Berlin et en Afrique du Sud. Désormais tous les peuples du monde étaient unis et, apparemment, sous la bienveillante tutelle d’une grosse entreprise de courtage.

La version imprimée de cette publicité, véritable résumé de la transe de l’époque, disait ceci : « Le monde a dix ans. Il est né avec la chute du mur en 1989. […] L’essor du libre marché et de la démocratie à travers le monde permet à de plus en plus de gens de transformer leurs rêves en réalités. La technologie […] a la capacité non seulement d’effacer les frontières géographiques mais également les frontières humaines. »

Si je me souviens de cette publicité, c’est que Thomas Friedman, le chroniqueur du New York Times, l’avait intégralement citée dans son best-seller de 1999, The Lexus and the Olive Tree, au côté de publicités pour fournisseurs de services Internet et de boursicotage en ligne. Toutes si justes, si piquantes et si vraies. « Le Grand effondrement » des murs devint l’un des dadas de Friedman, l’idée consistant à dire qu’en même temps que le mur de Berlin « des murs de même nature mais moins palpables sont tombés partout à travers le monde. »

D’autres reprirent en chœur : la chute du mur de Berlin signifiait que la voie du libre marché était la seule voie possible. C’est pourtant Friedman qui alla le plus loin dans ce sens. D’une certaine manière, l’événement symbolisait pour lui une « démocratisation de la finance » dans le cadre de laquelle le « brave type » pouvait désormais se procurer des actions qui étaient auparavant réservées aux spécialistes de Wall Street*. Malheureusement, l’une des manières dont Friedman décida d’illustrer cette idée fut de célébrer la titrisation des prêts hypothécaires dont il affirmait qu’il s’agissait d’une valeur refuge pour les petits porteurs, pour « vous, pour moi et pour ma tante Bev ».

Le Nasdaq s’effondra quelque temps plus tard et par les temps qui courent, il semble bien que vous et moi et toutes nos tantes allons passer des années à nous débarrasser des initiés qui ont joué au casino avec les titres gagés sur les hypothèques.

J’imagine que M. Obama s’est senti tenu d’enjoliver la situation alors qu’il se trouvait à l’étranger. On peut le comprendre. Mais maintenant qu’il est de retour à la maison, qu’il jette un coup d’œil autour de lui et constate que notre Dieu, le marché, a failli.

Thomas Frank

Wall Street Journal, 30 juillet 2008

Thomas Frank écrit pour Le Monde diplomatique des analyses sociales et politiques de la situation américaine. Ses livres paraissent en français aux éditions Agone : Pourquoi les riches votent à gauche, 2018 ; Pourquoi les pauvres votent à droite, [2008], 2013 ; Le Marché de droit divin, 2003.